CHAPITRE CINQ
Playlist :
Call Out My Name – The Weeknd
Waiting Game – BANKS
⚖
CAMILLE
— Tu t’en vas déjà, Ali ?
Je ne la regarde même pas, je fixe le plafond. Le blanc me répond plus souvent que la brune. Elle s'affaire dans la chambre, et le froissement de ses vêtements comble le silence.
— Je t’avais prévenu que je ne resterais pas dormir, Cam.
Je repousse les draps encore chauds de nos corps. Mes doigts fouillent le tiroir de la table de chevet. Je sors un paquet de cigarettes, le plastique crisse quand j’en tire une. Je la tends à Alicia.
Elle secoue la tête, sa bouche pleine se pince.
— J’essaie d’arrêter les trucs néfastes pour moi, dit-elle en plantant son regard dans le mien.
— T’essaie de me faire passer un message ? demandé-je, amusé, en coinçant une clope entre mes lèvres.
Elle détourne à peine les yeux ; j’ai compris. Un long soupir accompagne mes gestes. Elle me suit du regard quand je quitte le lit pour rejoindre la fenêtre.
L’air tiède du soir s’engouffre dès que je l’ouvre. Je m’assois dans l’encadrement, allume la cigarette. La fumée file dehors, se mêle à la lumière jaunie des lampadaires.
C’est toujours comme ça après : des phrases lourdes de non-dits, des silences, des œillades… et le retour à la solitude. La case départ.
Je sens son regard sur mon dos. Insistant. Pas accusateur, plutôt… inquiet. Je frissonne d’une brise qui s’engouffre dans la rue, bien loin des artères du centre.
— Tu sais très bien ce que je veux dire, souffle-t-elle finalement.
Je ne me retourne pas. Je tire encore une fois. Le papier grésille, la braise rougeoie.
— C’est juste une clope, Ali.
La nicotine me brûle la gorge, ma voix s’enraille.
— C’est jamais, « juste une clope », avec toi.
Je ferme les yeux, une seconde. Peut-être deux.
Elle ne parle pas du tabac. Évidemment que non.
La chaleur se répand dans le filtre, je grimace et écrase la Camel dans le cendrier de fortune – une vieille coquille Saint-Jacque que j’ai gardée en souvenir du premier Noël heureux depuis la mort de ma mère.
J’ose enfin lui faire face. Appuyé sur le cadre en PVC, les muscles tendus, pour pas perdre pied.
— Cam…
Le parquet craque légèrement sous ses pas. Ses hanches ondulent au rythme de sa démarche féline.
Sa main effleure ma joue.
Je lève les yeux malgré moi. Quand elle vient se caler entre mes jambes, mes doigts agrippent sa taille par réflexe, pour la rapprocher, pour la retenir alors qu’elle m’échappe déjà.
Mes yeux dérivent vers sa bouche.
Ses pommettes s’empourprent, toujours sensible à la tension entre nous. Elle lutte intérieurement, sans chercher à fuir.
— À quoi tu joues ? murmure-t-elle, son front contre le mien.
Je serre un peu plus sa peau, comme si mes doigts pouvaient transmettre la réponse.
Dehors, des voix éclatent. Un rire. Un moteur. Le monde continue de tourner.
Avantage de vivre au rez-de-chaussée : rien à cacher.
Inconvénients : rien à cacher.
— Tu devrais t’habiller, l’exhibitionniste, susurre-t-elle, la voix rieuse, en glissant sa main sur mon cou, puis mes bras.
Son sourire me cueille, juste avant que la porte d’entrée claque et qu’un écho étouffé traverse les murs.
Les frères Ioannidis sont rentrés.
La bulle se désagrège, elle se dérobe entre mes doigts. Retour à la réalité.
Alicia se redresse.
— Je dois y aller, Camille…
Reste.
Ses doigts s’enroulent autour de mes avant-bras. Je l’embrasse, m’accroche à ses lèvres pour respirer.
— T’as encore de l’énergie après tout ça ? sourit-elle contre ma bouche.
— Toujours… Si ça te fait rester un peu plus longtemps.
Elle se détache. Trop vite. Son rictus disparaît.
La chaleur part avec. Le froid me tombe dessus brutalement.
— On devrait moins se voir, dit-elle en se tournant pour récupérer son portable.
Son ton est calme. Ses gestes vifs.
— Ouais…
Ma voix sonne creux.
— C’était vraiment sympa cet été, enchaîne-t-elle. Mais là… avec le Master et tout…
Sympa…
Juste : sympa.
— T’inquiètes, mens-je.
Elle range son téléphone dans son sac. Je la regarde approcher, impuissant. Mes doigts se crispent sur le rebord de la fenêtre. Elle dépose un baiser humide sur ma joue. Un truc atrocement tendre. Je frémis.
Reste…
Me laisse pas tout seul.
Ses yeux s’accrochent une dernière fois aux miens.
Elle ouvre la bouche, mais rien ne sort. Comme si elle venait de ravaler des mots qui auraient pu me briser un peu plus ou me sauver – difficile de savoir lesquels.
Puis, elle se détourne. Un effluve de vanille flotte derrière elle tandis qu’elle s’éloigne. Les mots forment une boule dans ma gorge.
Elle ouvre la porte… et sursaute en lâchant un petit cri.
Je me raidis et la rejoins aussitôt.
— Désolé ! Je voulais pas interrompre votre séance de fesses ! s’exclame Colin, une main couvrant vaguement ses yeux.
— T’es con, pesté-je en riant à moitié dans ma barbe.
— J’ai entendu ! rouspète-il faussement vexé.
— Bonsoir, Colin ! T’en fais pas, j’allais partir de toute façon.
Mon cœur se serre, mais je garde ce stupide sourire sur la gueule. C’en est presque douloureux.
— T’es toujours la bienvenue, Ali. T’es la seule à défroisser la tronche de l’autre aigri. Tu dois avoir des mains merveilleuses, chambre-t-il.
— Eh ! Je suis toujours là, hein ! râlé-je.
— Reste manger avec nous, on a pris…
— Non, ça ira, le coupe-t-elle. Merci, Colin, mais je dois vraiment y aller.
Le Grec m’interroge du regard.
Je hausse les épaules, façon « j’en sais pas plus que toi ».
— Au revoir, Camille.
Un demi-sourire illumine sa peau métisse, puis disparaît en même temps qu’elle dans le couloir.
Ma gorge brûle encore de son parfum.
J’avale difficilement, comme si la vanille s’était incrustée sous ma langue.
Colin me scrute.
— Pas ce soir, mec. Je suis crevé.
Sa main presse mon épaule. J’esquisse un sourire de remerciement, mais soudain, son corps est poussé en avant.
— Bouge, μαλάκα. Tu gênes, râle une voix derrière lui.
Le fameux petit frère.
Petit… la bonne blague : il dépasse Colin de dix bons centimètres. Avec mon mètre soixante-dix-huit, j’ai l’air d’un nabot à côté de ces deux géants.
— Dis bonsoir, malpoli, le reprend l’aîné.
L’autre soupire, se tourne vers moi.
Ses yeux cernés me fixent avec une intensité déconcertante, comme s’il arrivait à lire mon âme. Ses pupilles aspirent toute la lumière de son regard noisette. Ses cheveux, aussi sombres que le charbon, tombent en boucles souples sur son front.
Si mon meilleur ami est un soleil, le cadet est une nuit sans lune.
— Bonsoir, dit-il, totalement impassible. Content ? Maintenant, bouge.
Colin se décale, mi-vexé, mi-ravi.
Je sens encore le regard du frangin accroché à ma peau alors qu’il a déjà tourné les talons.
— Aigrie 1 et aigrie 2, ça va être l’éclate ! jubile-t-il.
— Il respire la joie de vivre ton frangin, constaté-je ironiquement.
— Il… C’est compliqué, Cam. Sois sympa avec lui, ok ? demande-t-il d’une voix trop sérieuse pour lui appartenir.
Je lève les mains en l’air pour plaider mon innocence.
— Je suis toujours sympa.
— Une fois par an. Le trente février, hyperbolise mon ami.
Je roule des yeux.
— Ou aujourd’hui, intervient le petit frère. Merci, pour les cartons, Γκρινιάρης, dit-il, un sourire en coin.
Je fronce les sourcils.
Colin pouffe de rire.
— C’est pas cool, Léandre, continue de rire l’autre abruti.
Léandre…
— J’ai juste dit merci, dit-il en haussant les épaules.
— En me traitant de grincheux, précisé-je avec un sourire nerveux.
Il cligne des yeux, surpris, mais il remet aussitôt son masque d’ado en mal de vivre.
Et oui, petit con, j’ai compris.
— Susceptible ? taquine-t-il, presque mauvais.
Je me rapproche un peu, même s’il est plus grand que moi, je ne le lâche pas des yeux.
— Pas vraiment. T’es loin d’être original, tu sais ? Ce surnom me colle déjà à la peau.
Il me jauge, silencieux. Un petit rictus dévoile une fossette.
— Je cherche pas à l’être. Je constate juste, Γκρινιάρης, insiste-t-il, mi-sérieux, mi-taquin.
— Mh… Très observateur, commenté-je, en croisant les bras.
Il s’avance, plus proche cette fois, réduisant la distance. Son souffle effleure mon visage. Je devrais reculer.
— Bon, moi je vais me faire péter le bide, intervient Colin se faufilant entre nous pour regagner la salle à manger. Protégez-vous !
— Abruti !
— Mαλάκα !
On se fixe à nouveau, sourire en coin, chacun savourant ce silence complice.
Il s’éloigne enfin, et je réalise à quel point la proximité m’a troublé. Je déglutis en me massant la nuque nerveusement.
Léandre traverse le couloir, vers sa chambre.
— Tu vas pas manger ?
Les mots sortent d’eux-mêmes. Je me gifle mentalement.
— Tu devrais enfiler des fringues, élude-t-il, les yeux glissant un instant sur mon torse avant qu’il ne se détourne.
Je reste là, en caleçon, à digérer cet échange imprévu.
— C’était quoi ça, bordel ? soupiré-je.
J’attrape un t-shirt et un short avant de rejoindre Colin.

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