Les Mardis du Docteur Durand

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Le psy a une tête de psy. Vous voyez le genre. Barbe de trois jours calculée, lunettes rondes, pull en laine qui gratte rien qu'à le regarder. Il s'appelle Durand. Jean Durand. Même son nom fait psy. J'ai envie de lui demander si ses parents l'ont appelé comme ça exprès, genre prédestination, mais je la boucle. C'est mon troisième rendez-vous et j'ai déjà compris : faut jouer le jeu.

Je m'assois. Le fauteuil couine. Il sourit. Moi aussi. On est deux connards qui sourient dans un bureau qui pue le café froid et l'after-shave bon marché. Mais en dessous, y a autre chose. Une odeur fauve. Comme s'il avait dormi dans une niche. Ou peut-être que c'est moi qui pue. J'en sais rien. Je renifle plus trop la différence, ces temps-ci.

« Alors Marc, comment ça va depuis mardi dernier ? »

Putain, cette question. Comme si sept jours changeaient quelque chose. Comme si entre deux mardis, ma vie se transformait en success story. J'ai envie de lui dire : « Nickel, docteur. J'ai arrêté de me transformer en loup-garou les soirs de pleine lune, j'ai trouvé un CDI et je baise comme un dieu. » Mais bon.

« Ça va. Enfin, pareil. »

Il hoche la tête. Comme un chien savant. Il croit qu'il comprend. Il comprend que dalle. Mais bon, je paye pour qu'il fasse semblant, alors on joue le jeu.

« Vous avez encore eu des... épisodes ? »

Des épisodes. J'adore ce mot. Comme si ma vie c'était une série Netflix et que mes crises de lycanthropie, c'était des cliffhangers pour tenir le spectateur en haleine. Ouais, docteur. Saison 3, épisode 12 : Marc bouffe un ragondin cru derrière Lidl. Suspense.

« Ouais. Jeudi dernier. Pleine lune. »

Il note. Toujours cette manie. Comme si écrire « patient présente délires lycanthropiques récurrents » allait changer quelque chose. Comme si l'encre sur le papier ça faisait un barrage contre la connerie cosmique qui fait que moi, Marc Vernet, trentenaire au RSA, je me casse les couilles en loup les soirs de pleine lune.

« Et... vous avez ressenti quoi, exactement ? »

Ressenti. Putain. Comment t'expliquer, Durand ? J'ai ressenti que mes gencives me démangeaient. Sérieusement. Pas la démangeaison normale, celle où tu te grattes et ça passe. Non. La démangeaison profonde. Comme si mes dents voulaient pousser vers l'extérieur. Comme si ma gueule voulait se déchirer pour laisser place à autre chose.

« Ben... l'angoisse. La rage. Le classique. »

Il re-note. J'ai googlé « gingivite psychosomatique » vendredi matin. Résultats de merde. Que dalle. Par contre, « lycanthropie clinique », ça ramène plein de trucs. Des forums. Des témoignages. Y a forcément d'autres types comme moi, quelque part. Des mecs qui se sentent pousser des poils et qui ont envie de bouffer de la viande crue en hurlant à la lune. On doit être une communauté, genre. Sauf que j'ai jamais osé chercher pour de vrai. Peur de trouver personne, en fait. Peur de confirmer que je suis seul. Ou pire : peur de trouver des gens et de réaliser qu'on est juste une bande de tarés ordinaires.

« Marc, vous pensez toujours que c'est... réel ? »

Ah bah voilà. La question. Celle qu'il se retient de poser depuis trois semaines et qu'il lâche enfin, là, un mardi après-midi, en faisant semblant que c'est juste de la curiosité clinique.

« Réel comment ? »

« Réel au sens : vous pensez que vous vous transformez vraiment en loup ? Ou c'est une métaphore de... autre chose ? »

Métaphore. Évidemment. Pour Durand, tout est métaphore. Ma rage ? Métaphore de mes frustrations socio-économiques. Mes pulsions carnivores ? Métaphore de ma libido réprimée. Mes poils qui poussent ? Métaphore de ma virilité toxique. Il a lu Freud, Durand. Il a lu Jung. Il croit que le monde, c'est des symboles bien rangés dans des cases bien propres.

Moi je lui dis : docteur, des fois, un loup c'est juste un putain de loup.

« Je sais pas, docteur. Vous, vous en pensez quoi ? »

Il se recule dans son fauteuil. Le cuir crisse. Il enlève ses lunettes, les essuie. Technique de psy pour gagner du temps. J'ai vu ça dans une série. House, je crois. Ou Dexter. J'ai oublié.

« Ce que j'en pense, c'est que vous souffrez. Et que mon travail, c'est de vous aider à moins souffrir. Que ce soit une transformation réelle ou une perception que vous avez de vous-même... le résultat est le même, non ? Vous êtes mal. »

Bien joué, Durand. Ni oui, ni non. La réponse parfaite du psy qui veut pas se mouiller. Pathétique, ce besoin qu'ils ont de jamais trancher. Comme s'ils avaient peur qu'en disant la vérité, ça la rende vraie. Connards.

« Ouais. Je suis mal. »

« Et les antidépresseurs ? Vous les prenez ? »

Ah, les médocs. Évidemment. La solution magique. Petit cachet matin et soir, et hop, plus de loup-garou. Sauf que ça marche pas. Je les prends, hein. Je suis discipliné. Mais ça change rien. L'autre jour, j'ai cru lire quelque part que les lycanthropes, ça résiste aux médocs. Ou alors j'ai rêvé. Ou alors je deviens vraiment fou et je m'invente des excuses.

« Ouais, je les prends. »

« Et ? »

« Et rien. Ça change rien. »

Il note encore. Putain, ce qu'il note. Son carnet doit être un roman, à ce stade. « Marc Vernet : l'homme qui croyait être un loup. » Best-seller en vue. Prix Goncourt. Adaptation ciné par Dumont.

« Il faut du temps, Marc. Ces traitements, ça agit pas du jour au lendemain. »

Du temps. Toujours du temps. Comme si le temps, ça guérissait les trucs. Le temps, tout ce qu'il fait, c'est empiler les merdes les unes sur les autres jusqu'à ce que tu sois enseveli. Mais bon.

« Ouais, je sais. »

Silence. Le genre de silence chiant où t'es censé « laisser venir les émotions ». J'ai lu ça aussi. Dans un bouquin de développement personnel que ma mère m'a offert pour Noël. « Apprivoiser ses démons intérieurs. » Je l'ai jeté après deux pages. Mes démons intérieurs, ils sont pas apprivoisables. Ils ont des crocs.

« Marc... vous avez des pulsions alimentaires particulières ? »

Ah putain. Il y va. Il a dû lire mon dossier en entier, finalement. Ou alors il a des caméras chez moi. Ou alors je pue tellement la barbaque qu'il a capté.

« Pourquoi vous me demandez ça ? »

« Parce que c'est récurrent dans les... dans ce type de trouble. Les patients décrivent souvent des envies de viande crue. C'est lié à l'imaginaire du prédateur. »

Imaginaire. Bien sûr. Tout est imaginaire. Sauf que moi, docteur, hier soir, j'ai dévoré trois kilos de steak haché. Direct du paquet. Cru. Froid. Avec les mains. J'ai encore les lèvres grasses, si vous regardez bien. J'ai encore le goût de sang dans la bouche. Pas mon sang, hein. Celui du bœuf. Enfin, j'espère.

« Ouais, des fois j'ai envie de viande. C'est normal, non ? »

Il me regarde. Ses yeux de merlan frit derrière ses lunettes rondes. Il cherche le mensonge. Il sait que je mens. Ou pas. Peut-être qu'il s'en fout. Peut-être qu'au fond, Durand, il est juste là pour encaisser son chèque et rentrer chez lui retrouver sa femme et ses deux enfants et son pavillon de banlieue et sa vie bien rangée où personne se transforme en rien.

« Oui, c'est normal. Du moment que vous ne... que ça reste dans le contrôle. »

Contrôle. Le mot magique. Tout est une question de contrôle. Sauf que le contrôle, docteur, c'est une illusion. Y a jamais eu de contrôle. Y a juste des moments où t'as l'impression d'en avoir, et des moments où tu réalises que t'en as jamais eu.

« T'inquiète, docteur. Je contrôle. »

Nouveau silence. Il consulte sa montre. Discretos. Mais je vois. Quarante-cinq minutes. La séance standard. Dans cinq minutes, il va me dire qu'on reprend ça mardi prochain, il va me serrer la main molle, et je vais sortir de ce bureau en ayant l'impression d'avoir rien résolu. Comme d'hab.

« Bon, Marc. On va s'arrêter là pour aujourd'hui. Vous continuez le traitement, et on se revoit mardi prochain, d'accord ? »

Bingo.

« Ouais, mardi. »

Il se lève. Moi aussi. On se serre la main. Sa paume est moite. La mienne aussi, sûrement. On est deux types qui transpirent dans un bureau qui pue.

Je sors. Couloir. Escalier. Rue. Air frais. Enfin, façon de parler. L'air est jamais frais dans cette ville de merde. Il est juste moins confiné.

Je marche. Je pense à rien. Enfin si, je pense au fait que je pense à rien, ce qui est déjà penser à quelque chose, mais bon. Philo de comptoir.

Je passe devant une boucherie. L'odeur. Putain, l'odeur. Viande fraîche. Sang. Os. J'ai envie d'entrer. J'ai envie d'acheter un steak. Ou dix. J'ai envie de bouffer. Sérieusement. Pas la faim normale. L'autre. Celle qui vient du fond.

Je rentre chez moi. J'ouvre le frigo. Y a rien. Enfin si, y a un yaourt périmé et une canette de bière. Je prends la bière. Je la descends. Ça calme rien.

Je regarde la boîte de médocs sur la table. Antidépresseurs. Générique. Remboursés par la Sécu. Je l'ouvre. Je compte les cachets. Y en a encore plein. Je prends le tube, je vais à la fenêtre, je l'ouvre, et je balance tout.

Les cachets tombent. Cinq étages. Ils explosent sur le trottoir. Ou pas. Je regarde même pas.

De toute façon, ça marche jamais sur nous.

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