Durand prend des notes

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Durand prenait toujours des notes. Manie professionnelle. Réflexe pavlovien. Le patient parlait, Durand griffonnait. Le patient se taisait, Durand griffonnait encore. Son carnet noir était plein de petites phrases cliniques bien propres : « Anxiété manifeste. » « Délire de persécution. » « Transfert négatif probable. » Des mots pour enfermer le chaos. Des cases pour ranger la folie.

Ce mardi-là, c'était le troisième rendez-vous avec Marc Vernet. Trentenaire dépressif, RSA, délire lycanthropique récurrent. Durand avait noté « Bon candidat pour publication » dans la marge. Parce que oui, Durand voulait publier. Un article. Dans une revue sérieuse. Genre *Psychiatrie Française* ou *Journal de Psychopathologie Clinique*. Titre provisoire : « Résurgence du délire lycanthropique à l'ère contemporaine : étude de cas multiples. » Ça sonnait bien. Ça sonnait scientifique. Ça sonnait comme un tremplin pour foutre le camp de cette ville de merde et monter à Paris.

Marc Vernet puait la peur. Pas la peur normale, celle des examens ou des factures impayées. Non. La vraie. Celle qui monte des tripes et qui sort par tous les pores. Une odeur acide, métallique. Durand l'avait remarqué dès la première séance, mais il ne savait pas comment l'appeler. Sueur anxieuse ? Phéromones de stress ? Il avait cherché dans ses manuels. Rien de concluant. Alors il avait juste noté : « Patient dégage odeur caractéristique. À creuser. »

Ce qu'il n'avait pas noté, c'est qu'il commençait à sentir pareil.

Mais ça, Durand préférait ne pas y penser.

Marc était parti depuis dix minutes quand Christophe était entré. Christophe Leroux, 43 ans, commercial dans une boîte de photocopieurs, insomniaque chronique. Et — coïncidence troublante — troisième cas de délire lycanthropique en l'espace de deux mois.

Durand avait d'abord cru à une blague. Genre, une caméra cachée. Ou un complot de ses anciens collègues pour lui pourrir sa reconversion. Mais non. Christophe était sérieux. Il racontait les mêmes trucs que Marc. Les mêmes symptômes. Les mêmes rêves de forêt. Les mêmes envies de viande crue. Même ce truc bizarre avec les gencives qui démangent.

Durand notait frénétiquement. « Épidémie psychotique ? » « Contagion mimétique ? » « Synchronicité jungienne ? » Il ne savait pas encore, mais bordel, ça sentait le jackpot. Trois cas identiques en deux mois, c'était pas du hasard. C'était un pattern. Et les patterns, ça se publie.

Christophe mordillait l'intérieur de sa joue en parlant. Un tic nerveux. Durand notait : « Automutilation orale mineure. » Ce qu'il ne notait pas, c'est que lui aussi avait envie de mordre quelque chose depuis ce matin. Un truc dans la mâchoire. Une tension. Comme si ses dents voulaient s'enfoncer dans quelque chose de mou.

Il avait mangé un chewing-gum. Ça n'avait rien calmé.

Le jeudi suivant, c'était Juliette. Juliette Moreau, 25 ans, artiste-peintre, financement par les parents, angoisse existentielle de base. Et — évidemment — délire lycanthropique.

Celle-là, Durand l'avait vue venir de loin. Elle avait appelé pour prendre rendez-vous, voix tremblante, en disant qu'elle avait « des trucs bizarres avec la pleine lune ». Durand avait failli rire. Puis il s'était dit : quatre. Quatre cas. C'était plus une coïncidence. C'était une série.

Juliette était différente. Plus jeune. Plus intense. Elle ne racontait pas ses transformations avec la résignation de Marc ou l'embarras de Christophe. Elle les racontait avec une espèce de... jouissance. Ses yeux brillaient quand elle parlait de la forêt. De la chasse. De l'odeur du sang.

Durand écoutait. Notait. Et commençait à bander.

Pas de façon visible, hein. Il restait professionnel. Mais bordel, cette fille. La façon dont elle décrivait les sensations. La viande sous les dents. La chaleur dans le ventre. La puissance dans les muscles. C'était presque pornographique.

Il s'était masturbé en rentrant chez lui ce soir-là. En pensant à elle. En pensant à la forêt. En pensant à courir à quatre pattes dans les feuilles mortes.

Sa femme lui avait demandé pourquoi il avait l'air bizarre. Il avait dit : « Fatigue. Boulot. » Elle avait haussé les épaules. Nathalie haussait toujours les épaules.

Durand avait organisé un tableau. Un putain de tableau Excel avec toutes les données. Nom, âge, profession, date du premier épisode, fréquence des crises, symptômes annexes. Il cherchait le dénominateur commun. L'élément qui reliait Marc, Christophe et Juliette.

Résultat : que dalle.

Aucun lien apparent. Pas de famille commune. Pas de lieu de travail partagé. Pas de traumatisme similaire. Rien. À part le fait qu'ils habitaient tous dans la même ville, qu'ils avaient tous consulté le même psy (lui), et qu'ils avaient tous ce putain de délire de loup-garou.

Et cette odeur. Cette putain d'odeur.

Marc sentait le fauve. Christophe aussi. Juliette, pareil. Durand l'avait noté dans son carnet : « Tous les patients dégagent une odeur identifiable, type musc animal. Hallucination olfactive du thérapeute ? Phénomène de projection ? À investiguer. »

Ce qu'il ne voulait pas investiguer, c'est pourquoi LUI commençait à sentir pareil.

Un soir, Nathalie l'avait chopé en train de renifler son propre bras.

« Qu'est-ce tu fous ? »

« Rien. Je... je vérifie un truc. »

« T'es bizarre en ce moment, Jean. »

« Je suis pas bizarre. Je suis juste concentré. J'ai un article à écrire. »

« Ton article sur les loups-garous ? »

Elle avait dit ça avec ironie. Comme si c'était ridicule. Comme si lui, Jean Durand, docteur en psychologie clinique, quinze ans d'expérience, était en train de perdre son temps avec des conneries de lycanthropes.

« C'est pas des loups-garous, Nathalie. C'est un délire partagé. Une psychose collective. C'est important. »

Elle avait haussé les épaules. Encore.

Durand avait eu envie de la mordre.

Juste une seconde. Une pulsion. Vite réprimée. Mais quand même. Il avait imaginé ses dents s'enfonçant dans le cou de Nathalie. Le goût du sang. La texture de la peau qui cède.

Il avait secoué la tête. Repris un café. Continué à taper son article.

Les séances s'enchaînaient. Marc tous les mardis. Christophe le mercredi. Juliette le jeudi. Durand prenait des notes. Accumulait les données. Peaufinait son argumentation scientifique.

Mais il commençait à remarquer des trucs.

Par exemple : lui aussi avait faim tout le temps maintenant. Pas la faim normale. L'autre. Celle qui ne se calme pas avec des sandwichs ou des barres de céréales. Celle qui veut de la viande. De la vraie. Saignante.

Il avait commandé un steak bleu au resto samedi dernier. Nathalie l'avait regardé avec dégoût quand il avait déchiqueté la viande avec les doigts, le jus rouge coulant sur ses mains.

« T'as pas de fourchette ? »

« J'aime bien comme ça. »

« C'est dégueulasse. »

Durand avait souri. Continué à bouffer. Le steak était bon. Presque cru. Presque vivant. Il avait eu envie d'en commander un deuxième. Puis un troisième. Puis de foutre le camp du resto pour aller chasser quelque chose dans les bois.

Mais il s'était retenu. Professionnel, Durand. Toujours professionnel.

Un détail le dérangeait. Un détail qu'il n'arrivait pas à caser dans son tableau Excel.

Ses trois patients se ressemblaient. Trop.

Pas physiquement, hein. Marc était brun, Christophe chauve, Juliette blonde. Mais leurs gestes. Leur façon de parler. Leurs tics.

Tous se grattaient la nuque compulsivement. Tous mordillaient leur joue. Tous avaient ce regard fuyant quand ils parlaient de leurs transformations, comme s'ils étaient pas sûrs de ce qu'ils racontaient, ou au contraire trop sûrs.

Et tous utilisaient les mêmes mots. « Putain. » « De toute façon. » « J'ai faim. Genre vraiment. »

Durand avait d'abord pensé : mimétisme. Identification projective. Christophe et Juliette avaient peut-être entendu Marc dans la salle d'attente, inconsciemment copié son vocabulaire.

Mais il les avait jamais reçus en même temps. Et la salle d'attente était insonorisée.

Alors quoi ?

Durand notait : « Hypothèse à explorer : contagion psychique par vecteur inconnu. »

Connard de rationaliste. Comme si écrire « vecteur inconnu » expliquait quoi que ce soit. Comme si l'encre sur le papier empêchait le réel de déborder.

La nuit, Durand rêvait.

Il rêvait de forêts. De courses folles entre les arbres. D'odeurs de terre mouillée et de sang frais. Il rêvait qu'il chassait quelque chose. Ou que quelque chose le chassait. Il ne savait pas trop.

Il se réveillait en sueur. En érection. Avec un goût métallique dans la bouche.

Nathalie dormait à côté de lui. Il la regardait. Son cou pâle. Ses veines bleues sous la peau fine.

Il se grattait la nuque. Ses ongles étaient longs. Il ne se souvenait pas de les avoir laissés pousser comme ça. Quand il grattait, ça laissait des marques rouges. Il ne sentait pas la douleur.

Il se levait. Allait dans la salle de bain. Se regardait dans le miroir.

Ses yeux avaient changé. Ou pas. C'était l'éclairage. Forcément.

Il retournait se coucher. Se disait qu'il allait prendre rendez-vous chez le médecin. Qu'il bossait trop. Que c'était du stress. De l'identification contre-transférentielle à ses patients.

Rien de grave.

Rien d'irréversible.

Le mardi suivant, Marc était revenu.

Durand l'avait trouvé changé. Plus calme. Comme apaisé. Presque serein.

« Alors Marc, comment ça va ? »

Marc avait souri. Un sourire étrange. Presque complice.

« Ça va, docteur. Ça va même mieux. »

« Mieux comment ? »

« J'ai arrêté de lutter. »

Durand avait froncé les sourcils. Noté : « Résignation ? Acceptation pathologique ? »

« Vous avez arrêté de lutter contre quoi ? »

« Contre ça. Contre... nous. »

Nous. Le mot était resté suspendu dans l'air du cabinet. Durand avait senti quelque chose se glacer dans son ventre. Ou se réchauffer. Il ne savait plus trop.

« Nous ? »

« Ouais. Vous savez. Les gens comme nous. »

Marc l'avait regardé droit dans les yeux. Et Durand avait vu. Quelque chose dans ce regard. Quelque chose qui ressemblait à de la reconnaissance. Comme si Marc savait. Comme s'il sentait que Durand commençait à devenir comme eux.

La séance s'était terminée dans un silence bizarre. Marc était parti en disant : « À mardi prochain, docteur. Si vous êtes encore là. »

Durand avait pas compris.

Ou plutôt, il voulait pas comprendre.

Ce soir-là, Durand était rentré tard. Nathalie dormait déjà. Il s'était fait réchauffer un plat au micro-ondes. Un truc industriel. Ça sentait le plastique brûlé et la tristesse.

Il avait pas mangé. Il avait ouvert le frigo. Sorti un steak. Cru.

Il l'avait dévoré debout, dans la cuisine, la lumière éteinte. Le sang lui coulait sur le menton. Il s'en foutait.

Quand il avait fini, il était allé se coucher. S'était glissé sous les draps à côté de Nathalie.

Il avait fermé les yeux. Rêvé de forêt.

Cette fois, il courait à quatre pattes.

Et c'était bon.

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