Notes du Dr Durand
(brouillon non publié)
JOUR 1 — Lundi 14 octobre
Début de rédaction de l'article pour *Psychiatrie Française*. Titre provisoire : « Résurgence du délire lycanthropique à l'ère contemporaine : étude de cas multiples (n=3). »
Introduction rédigée. Méthodologie en cours. Les trois patients (M.V., C.L., J.M.) présentent des symptômes identiques malgré l'absence de liens apparents entre eux. Hypothèse principale : contagion psychique par mécanisme mimétique inconscient. Hypothèse secondaire : syndrome délirant partagé induit par facteur environnemental non identifié.
Note personnelle : légère insomnie depuis une semaine. Rêves récurrents de forêt. Probablement lié au stress de la rédaction. Envisager prise ponctuelle de somnifères si persistance.
JOUR 2 — Mardi 15 octobre
Séance avec M.V. ce matin. Patient présente modification notable du comportement : acceptation de son état, diminution de l'angoisse manifeste. Dit avoir « arrêté de lutter ». Interprétation clinique : résignation pathologique ou intégration adaptative du délire dans la structure psychique ?
Moment troublant en fin de séance : M.V. m'a regardé avec une intensité inhabituelle. A dit : « Les gens comme nous. » Quand j'ai demandé de clarifier, il a souri sans répondre.
Note personnelle : appétit augmenté. Hyperphagie compensatoire ? Nathalie a fait une remarque sur ma consommation de viande. À surveiller.
JOUR 3 — Mercredi 16 octobre
Séance annulée avec C.L. (patient a téléphoné pour reporter « indéfiniment »). Tentative de rappel restée sans réponse. Abandon du suivi ?
Travail sur la section « Résultats » de l'article. Difficulté à maintenir l'objectivité scientifique. Les données sont... troublantes. Tous les patients décrivent exactement les mêmes sensations physiques : démangeaisons gingivales, hypersalivation, altération de la perception olfactive, pulsions carnivores.
Rédigé puis supprimé un paragraphe entier où je me surprenais à valider leurs descriptions comme « cohérentes avec une transformation physiologique réelle ». Ridicule. Épuisement intellectuel.
Note personnelle : me suis réveillé cette nuit avec un goût métallique dans la bouche. Comme du sang. Mais je ne me suis pas mordu. Vérification faite : aucune plaie buccale. Probablement reflux gastrique. Prendre rendez-vous chez le médecin si ça persiste.
JOUR 4 — Jeudi 17 octobre
Séance avec J.M. Patiente décrit une « montée en puissance » de ses transformations. Utilise un vocabulaire quasi-orgasmique pour décrire les sensations. « La peau qui brûle, qui craque, et en dessous il y a autre chose. Quelque chose de vivant. De libre. »
J'ai pris des notes. J'ai essayé de rester clinique. Mais putain, la façon dont elle parle. C'est...
[Passage barré : C'est excitant.]
Note méthodologique : envisager d'ajouter une dimension psychosexuelle à l'analyse. Le délire lycanthropique pourrait fonctionner comme sublimation d'un désir refoulé de transgression des normes civilisationnelles.
Note personnelle : salive excessive toute la journée. Hypersalivation. J'ai noté dans le dossier de M.V. ce même symptôme. Coïncidence ? Identification contre-transférentielle ? Je bave putain. Comme un clébard. C'est pas normal.
JOUR 5 — Vendredi 18 octobre
Journée sans rendez-vous. Tentative de finaliser la section « Discussion » de l'article.
Blocage complet. Incapable de structurer une argumentation cohérente. Les phrases se dérobent. Les mots ne veulent plus dire ce qu'ils sont censés dire.
Ai relu mes notes des séances précédentes. Quelque chose me frappe : tous mes patients utilisent les mêmes expressions. « Putain. » « De toute façon. » « J'ai faim. Genre vraiment. » D'abord interprété comme mimétisme linguistique. Mais maintenant je me demande...
[Passage barré : Je me demande si c'est pas MOI qui parle comme eux. Ou eux comme moi. Ou...]
Ai rédigé une section intitulée « Auto-observation clinique : le thérapeute comme cas d'étude ». Puis l'ai supprimée. Puis réécrite. Puis supprimée à nouveau.
Le patient D. (moi) présente des symptômes identiques aux cas étudiés : insomnie, rêves de forêt, hypersalivation, modification du régime alimentaire (augmentation significative de la consommation de protéines animales crues ou peu cuites), altération de la perception sensorielle (hyperosmie notamment).
Hypothèse terrifiante : contamination mimétique du thérapeute par ses patients.
Hypothèse plus terrifiante encore : ce n'est pas une contamination. C'est autre chose.
Note personnelle : je devrais arrêter d'écrire. Ça sert à rien. Les mots c'est des cages vides. On croit enfermer le réel dedans mais c'est nous qui sommes enfermés.
Putain j'ai faim.
JOUR 6 — Samedi 19 octobre
Nathalie m'a demandé d'aller faire les courses avec elle. J'ai refusé. Prétexte : travail urgent sur l'article. Vérité : je supporte plus les supermarchés. Les odeurs. Trop d'odeurs. Les gens puent. Ils puent la peur, la résignation, le désespoir tranquille. Ça me donne envie de vomir. Ou de mordre.
Ai passé la journée enfermé dans mon bureau. Nathalie m'a apporté un sandwich vers 14h. Je l'ai pas mangé. J'ai attendu qu'elle parte et j'ai ouvert le frigo. Y avait un steak. Je l'ai bouffé cru. Debout. Dans la cuisine. Le jus coulait sur mes mains. Sur mon menton.
C'était bon.
Non. C'était mieux que bon. C'était... nécessaire.
Le patient D. rapporte une sensation de puissance inédite lors de l'ingestion de viande crue. Euphorie maniaque ? Non. Autre chose. Quelque chose de... jouissif.
[Note marginale, griffonnée : Allez Durand. Tu le sais. T'es plus du bon côté de la blouse.]
JOUR 7 — Dimanche 20 octobre
Ça fait combien de temps que j'écris ? Trois jours ? Dix ? J'ai arrêté de compter.
Nathalie dort. Ou fait semblant. Je sais plus. Je m'en fous un peu.
J'ai relu tout ce que j'ai écrit depuis le début. L'article. Mes notes. Ce journal. Tout se mélange. Les patients. Moi. Eux. Nous.
Tous les cas présentent des symptômes identiques parce que ce sont pas des cas différents. C'est le même. C'est...
[Passage barré, presque illisible : C'est la même chose qui passe de l'un à l'autre. Contamination ? Non. Migration. Comme un parasite. Comme une conscience qui cherche des corps. Qui nous habite. Qui...]
J'ai mal à la tête. Ou aux dents. Je sais plus. Tout fait mal. Ou rien. Mon corps est bizarre. Comme s'il m'appartenait plus vraiment. Comme si quelqu'un d'autre conduisait et que moi je regardais juste par la fenêtre.
Ma salive a un goût de sang alors que je me suis pas mordu.
Mes ongles ont poussé. Vite. Trop vite. Ils sont longs. Jaunâtres. Durs.
Je devrais avoir peur.
Je suis pas sûr d'avoir peur.
JOUR 8 — Lundi 21 octobre
Ai appelé le cabinet pour annuler tous mes rendez-vous de la semaine. Prétexte : grippe. Réceptionniste a dit : « Vous avez une drôle de voix, docteur. » J'ai raccroché.
Nathalie m'évite. Je la sens qui me regarde bizarrement. Hier soir elle m'a demandé si j'allais bien. J'ai dit oui. Elle a pas insisté. Elle insiste jamais.
J'ai regardé mes mains. Mes ongles. Y a du sang en dessous. Séché. Marron.
C'est pas mon sang.
Je crois que j'ai mordu Nathalie cette nuit.
Elle dit que non. Elle dit que j'ai rêvé. Que j'étais agité. Que je parlais dans mon sommeil.
Mais j'ai du sang sous les ongles. Et elle a une trace rouge sur l'épaule. Petite. Presque rien. Elle dit que c'est un bouton qu'elle a gratté.
Menteuse.
Ou c'est moi le menteur.
Je sais plus.
JOUR 9 — Mardi 22 octobre
Rendez-vous avec M.V. demain. J'ai pas annulé celui-là. Je sais pas pourquoi. Peut-être que je veux le voir. Peut-être que j'ai besoin de comprendre.
Ou peut-être que c'est pas moi qui décide.
Ai tenté de reprendre l'article. Impossible. Les mots c'est de la merde. La science c'est de la merde. Tout est de la merde sauf la faim.
Putain j'ai tellement faim.
Pas la faim normale. L'autre. Celle qui vient du fond. Celle qui veut pas de la bouffe. Qui veut... autre chose. Plus de corps. Plus de nuits. Plus de dents.
Le patient D. présente une désorganisation cognitive majeure. Dissociation entre le moi observateur et le moi observé. Perte progressive du sentiment d'identité. Émergence d'une altérité interne.
Putain écoute-toi Durand. « Altérité interne. » Dis les choses comme elles sont.
Y a quelque chose en moi. Ou je deviens quelque chose. Ou j'ai toujours été quelque chose et je le réalisais pas.
Marc le savait. Dès le début. Il l'a vu dans mes yeux. « Les gens comme nous. »
Nous.
NOUS.
Putain c'est qui « nous » ?
JOUR 10 — Mercredi 23 octobre
Dernière entrée. Probablement.
Demain c'est mardi. Enfin non. Aujourd'hui c'est mardi. Ou mercredi. Je sais plus. Le temps c'est bizarre maintenant. Tout est bizarre.
Marc vient me voir. Ou je vais le voir. Ou on se voit. Peu importe.
Nathalie est partie chez sa sœur. Elle a pris un sac. Elle a dit qu'elle reviendrait dans quelques jours. « Le temps que tu te reposes. » Elle me regarde comme si j'étais un étranger. Ou un monstre.
Elle a raison.
Je me suis regardé dans le miroir ce matin. Longtemps. J'ai essayé de me reconnaître. J'y suis pas arrivé.
Mes yeux sont différents. Ou c'est l'éclairage. Non. C'est pas l'éclairage.
J'ai souri. Mes dents ont l'air plus longues.
Ou c'est mes gencives qui ont reculé.
Ou c'est autre chose.
[Dernière note, griffonnée au stylo rouge en marge :]
Je crois que j'ai mordu Nathalie cette nuit. Elle dit que non. Mais j'ai du sang sous les ongles. Pas le mien.
Je... [la phrase s'arrête]
...tant pis.
J'ai rendez-vous avec Marc demain.
On verra bien.

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