Nathalie cherche Jean
Nathalie n'avait pas vu son mari depuis quatre jours. Pas vraiment vu, en tout cas. Il était là physiquement — elle l'entendait se lever la nuit, marcher dans l'appartement, ouvrir le frigo — mais c'était comme s'il n'était plus vraiment Jean. Comme s'il avait été remplacé par une version défectueuse de lui-même.
Elle avait essayé de lui parler mardi matin. Il l'avait regardée avec des yeux vides. Puis il avait souri. Un sourire bizarre. Trop de dents.
« Ça va, Jean ? »
« Ouais. Ça va. »
« T'es sûr ? »
« Sûr. »
Elle n'avait pas insisté. Elle insistait jamais. Quinze ans de mariage lui avaient appris ça : avec Jean, fallait pas insister. Il parlait quand il était prêt. Ou jamais.
Sauf que là, c'était différent. Il y avait quelque chose dans son regard. Quelque chose de sauvage.
Elle avait fait son sac mercredi soir. Prétexte : aller chez sa sœur quelques jours, lui laisser de l'espace. Vérité : elle avait peur.
Peur de quoi ? Elle savait pas exactement. Peur qu'il lui fasse du mal ? Peut-être. Peur qu'il se fasse du mal à lui-même ? Probablement. Peur de ce qu'elle voyait dans ses yeux quand il la regardait la nuit, quand il croyait qu'elle dormait ?
Ouais. Ça.
Jeudi matin, elle avait reçu un appel. Cabinet médical de Jean. La réceptionniste, voix inquiète : « Madame Durand ? Votre mari va bien ? Il a annulé tous ses rendez-vous cette semaine, et on arrive pas à le joindre. C'est pas son genre. »
Non. C'était pas son genre.
Nathalie était retournée à l'appartement. Vide. Jean était pas là. Son téléphone traînait sur la table de la cuisine, éteint. Son portefeuille aussi. Ses clés de voiture. Comme s'il était parti sans rien. Ou comme s'il n'avait plus besoin de rien.
Elle avait appelé le cabinet. Sonnerie dans le vide. Pris sa voiture. Roulé trop vite.
Le cabinet était dans un immeuble gris en périphérie. Troisième étage. Plaque dorée : « Dr Jean Durand, Psychologue Clinicien. » Nathalie avait frappé. Pas de réponse. Elle avait essayé la poignée. Porte ouverte.
L'intérieur était un bordel sans nom.
Bureau renversé. Papiers partout. Chaise cassée. Et sur le mur, des griffures. Profondes. Comme si quelqu'un avait essayé de creuser à travers le plâtre avec ses ongles.
Ou ses griffes.
Nathalie était restée plantée là, sonnée. Elle savait pas quoi faire. Appeler les flics ? Et dire quoi ? « Mon mari a saccagé son propre cabinet et a disparu » ? Ils allaient la prendre pour une folle.
Elle avait fouillé les papiers éparpillés. Dossiers de patients. Notes cliniques. Un carnet noir. Elle l'avait ouvert.
Écriture de Jean. Au début, bien propre. Puis de plus en plus brouillonne. Puis carrément illisible.
Elle avait déchiffré des bouts de phrases : « Contamination. » « Migration. » « Le patient D. (moi). » « Nous. »
Nous ?
Jean écrivait sur lui à la troisième personne. Comme s'il était devenu son propre patient. Ou comme s'il était habité par quelqu'un d'autre.
Nathalie avait senti quelque chose se glacer dans son ventre.
Elle avait trouvé un nom qui revenait souvent dans les notes : Marc Vernet. Un patient, visiblement. Adresse griffonnée dans la marge : 14 rue des Acacias.
Nathalie y était allée direct.
Immeuble pourri. Cinquième étage sans ascenseur. Elle avait frappé. Une voix fatiguée : « Ouais ? »
« Marc Vernet ? »
« Qui le demande ? »
« Nathalie Durand. La femme du Dr Durand. Je peux vous parler ? »
Silence. Puis le verrou qui claque. La porte qui s'ouvre.
Marc Vernet avait une trentaine d'années, des cernes violettes, et une odeur bizarre. Nathalie saurait pas dire exactement. Un truc animal. Comme un mélange de sueur et de viande crue.
Elle avait essayé de pas y penser.
« Entrez. »
L'appart était petit, sombre, et ça sentait encore pire dedans. Marc l'avait fait asseoir sur un canapé défoncé. S'était posé en face d'elle. L'avait regardée avec une intensité qui mettait mal à l'aise.
« Votre mari va bien ? »
« Je sais pas. C'est pour ça que je suis là. Il a disparu. »
Marc avait hoché la tête. Comme s'il s'y attendait.
« Il cherchait quelque chose. »
« Quoi ? »
« Des gens comme nous. »
Nous. Encore ce mot.
« Comme... vous ? »
« Ouais. Des gens qui... changent. »
Nathalie l'avait regardé sans comprendre. Ou en refusant de comprendre.
« Changent comment ? »
Marc avait souri. Le même sourire que Jean. Trop de dents.
« Vous le savez déjà, madame Durand. »
« Je sais rien du tout. »
« Si. Vous le sentez. Depuis quelques jours. Cette faim bizarre. Cette envie de mordre quelque chose. Ces ongles qui poussent trop vite. »
Nathalie avait serré les poings. Ses ongles s'enfonçaient dans ses paumes. Effectivement, ils étaient longs. Trop longs. Elle les avait limés hier pourtant.
« Je vois pas de quoi vous parlez. »
« Bien sûr. »
Marc s'était levé. Avait ouvert son frigo. Sorti une barquette de steak haché. L'avait ouverte. Mangé direct avec les doigts. Cru.
Nathalie avait eu envie de vomir.
Et en même temps, putain, ça sentait bon.
« Votre mari les a trouvés. Les gens comme nous. En quelque sorte. »
« Où il est ? »
« Aucune idée. Peut-être en forêt. Peut-être ailleurs. Peut-être nulle part. »
« Vous êtes malade. »
Marc avait ri. Un rire sans joie.
« Ouais. On est tous malades. Surtout vous. »
« Allez vous faire foutre. »
Nathalie était partie en claquant la porte.
Dans la voiture, elle avait pleuré. Puis elle s'était arrêtée net. Parce qu'elle avait faim. Genre vraiment. Pas la faim normale.
Elle avait roulé jusqu'à une station-service. Acheté trois sandwichs jambon-beurre. Les avait dévorés sur le parking, assise au volant, les larmes qui coulaient encore.
Pourquoi elle avait tant faim ? Elle était sous le choc, bordel. Elle devrait avoir l'estomac noué. Pas cette envie dévorante de bouffer.
Le jambon était industriel, dégueulasse, mais elle l'engloutissait quand même. Elle avait même pas retiré le plastique du deuxième sandwich. Elle avait mordu dedans direct.
Quand elle eut fini, elle s'était regardée dans le rétroviseur.
Ses lèvres étaient grasses. Ses yeux un peu trop brillants.
Elle avait détourné le regard.
De retour à l'appartement, elle avait fouillé partout. Cherché des indices. N'importe quoi qui pourrait lui dire où Jean était parti.
Elle avait trouvé son ordinateur portable. Encore allumé. Ouvert sur une page Wikipedia : « Lycanthropie clinique. »
Elle avait lu en diagonale. Délire psychiatrique. Patients qui croient se transformer en loups-garous. Symptômes : agressivité, hypersexualité, modifications alimentaires, altérations sensorielles.
Jean pensait qu'il était un loup-garou.
Ou pire : Jean pensait que ses patients étaient des loups-garous.
Ou pire encore : Jean était en train de devenir comme ses patients.
Nathalie avait fermé l'ordinateur. Ouvert une bouteille de vin. Bu direct au goulot.
Elle réfléchissait pas. Elle voulait pas réfléchir. Réfléchir ça voulait dire admettre que son mari était en train de péter les plombs. Ou qu'il s'était barré avec une meuf. Ou qu'il s'était suicidé quelque part dans les bois.
Toutes ces options étaient de la merde.
Vendredi soir, la police était venue.
Deux flics. Jeunes. Blasés. Ils avaient pris sa déposition. Disparu depuis quand ? Problèmes conjugaux ? Antécédents psychiatriques ?
Nathalie avait répondu mécaniquement. Non, pas de problèmes. Non, pas d'antécédents. Oui, il était stressé par son boulot. Non, elle savait pas où il pouvait être.
Les flics avaient noté. Promis de chercher. Demandé une photo récente.
Nathalie leur avait donné une photo de leur dernier anniversaire de mariage. Jean souriant, verre à la main. Ça datait de six mois. Autant dire une éternité.
Les flics étaient partis. L'un d'eux avait dit en partant : « Souvent ils reviennent, vous savez. Ils ont juste besoin de prendre l'air. »
Nathalie avait refermé la porte. Pensé : « Prendre l'air » mon cul.
Le samedi, elle était retournée au cabinet. Seule. Avec une lampe torche.
Elle savait pas ce qu'elle cherchait exactement. Des réponses. Des preuves. N'importe quoi.
Elle avait fouillé les tiroirs du bureau. Trouvé des dossiers patients. Marc Vernet. Christophe Leroux. Juliette Moreau. Tous annotés par Jean. « Délire lycanthropique. » « Contagion mimétique. » « Épidémie psychotique. »
Dans le tiroir du bas, elle avait trouvé un téléphone. Vieux modèle. Celui que Jean utilisait pour enregistrer ses séances.
Elle l'avait allumé. Dernière vidéo datée du mercredi 23 octobre. Trois jours plus tôt.
Elle avait appuyé sur play.
L'écran montrait Jean. Assis dans son bureau. Devant la webcam. Il avait l'air hagard. Cheveux en bataille. Barbe de plusieurs jours. Yeux injectés de sang.
Il parlait :
« Nathalie. Si tu regardes ça, c'est que je suis plus là. Désolé. J'ai essayé de lutter. Vraiment. Mais... »
Il s'était interrompu. Avait grimacé. Comme une douleur soudaine.
« C'est trop fort. Ça veut sortir. Ça DOIT sortir. Je... »
Il avait hurlé. Un hurlement animal. Puis il avait ri. Un rire dément.
« Putain c'est bon. C'est tellement bon. Pourquoi j'ai lutté ? Pourquoi... »
Ses mains griffaient le bureau. Ses ongles laissaient des traces dans le bois.
« Nathalie, si tu regardes ça... désolé. Mais t'inquiète. Tu vas comprendre très bientôt. »
Il avait regardé la caméra. Souri.
« Très bientôt. »
La vidéo s'était arrêtée.
Nathalie avait lâché le téléphone. Il était tombé sur le sol. L'écran s'était fissuré.
Elle tremblait. Tout son corps tremblait.
Tu vas comprendre très bientôt.
Qu'est-ce qu'il voulait dire ?
Elle était rentrée chez elle en pleine nuit. Avait verrouillé la porte. Fermé tous les volets. S'était assise dans le canapé, la lumière éteinte.
Elle pensait à Jean. À Marc. À ce qu'ils avaient dit.
Des gens comme nous.
Tu vas comprendre très bientôt.
Elle se grattait machinalement le bras. Ses ongles étaient vraiment longs maintenant. Durs. Jaunâtres. Elle les avait pourtant coupés ce matin. Comment c'était possible ?
Elle avait regardé ses mains dans la pénombre.
Ses ongles. Ses doigts. Ses paumes.
Elles tremblaient encore.
Ou peut-être qu'elles vibraient.
Elle savait pas trop.
Elle avait faim.
Encore.
Toujours.
Pauvre conne. Elle croyait encore qu'il y avait une explication rationnelle. Qu'elle allait retrouver Jean. Qu'il allait revenir. Que tout redeviendrait normal.
Mais elle sentait déjà. Elle empestait la peur et le parfum bon marché. Un mélange écœurant.
Mais ça viendrait. Bientôt elle sentirait juste le fauve, comme les autres.
Elle le savait pas encore.
Mais bientôt.
Très bientôt.

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