34) Tout ira bien
J’ai pris le temps de discuter avec Cly. Ses regrets semblaient sincères et, même si la confiance que je plaçais en elle a été ébranlée, même s’il lui faudra de la persévérance et beaucoup me rassurer si elle veut la restaurer, je n’ai pas l’intention de vivre dans la rancœur.
Elle m’a promis qu’elle ne laisserait plus aucun mensonge me blesser et, d’un commun accord, nous avons décidé d’aller de l’avant, de découvrir ensemble jusqu’où le vent, la distance et les aléas de la vie nous mèneront. Puis, après plus d’une heure cachées dans la librairie, j’ai demandé à tante Gemma de venir nous chercher. Une fois mise au courant de la situation, elle nous a conduites à l’hôpital, où Clytemnestra a eu droit à un check-up intégral. Ma petite amie s’en est tirée avec une dent fissurée. Qu’elle ne s’inquiète pas, je me suis assurée que Jordan et elle soient quittes !
Sur la route du retour, Peau de pingouin nous a donné sa version des faits.
Madame Merlicourt a beau être une langue de vipère, elle sait faire usage de sa carte de visite quand se profilent des travaux pour lesquels son neveu, Jordan, n’a aucune patience. Ce crétin fini continue de le prendre comme une atteinte personnelle. Alors, profitant que Madame Merlicourt rendait visite à une voisine, Loïc et lui n’ont pas loupé l’occasion de malmener leur ancien souffre-douleur.
Je n’ai pas su lire sur les lèvres de tante Gemma au volant, mais je crois qu’elle a conseillé à Clytemnestra d’aller porter plainte, ou quelque chose dans ce goût-là. À côté de moi sur la banquette arrière, ma petite amie a baissé le visage.
— Je ne sais pas…
« Tu ne dois pas laisser passer ça. Ils ne peuvent pas te faire du mal et s’en tirer sans être punis… »
D’accord, mon pétage de dent a déjà rendu un semblant de justice, mais on sait toutes les deux que ce n’est pas la solution.
— C’est pour ça que je veux quitter cette maudite ville, affirme Cly. Et, si je veux m’installer ailleurs, je n’ai pas intérêt à rendre mes parents inquiets…
« OK. Mais si, une fois ailleurs, quelqu’un d’autre te maltraite ? »
— Quoi ? Tu ne vas pas m’apprendre à donner des coups de poing ?
C’est une option. Je lui enseignerais même avec plaisir tout ce que je maîtrise de l’auto-défense, ainsi je pourrais me rassurer quand je la saurai seule, dans une ville nouvelle où elle ne connaitra personne. Cependant, je n’admettrai pas que celle que j’aime vive dans la peur pendant que ses bourreaux se promènent sans contraintes.
« Si tu retournes porter plainte, je t’apprends. C’est d’accord ? »
D’abord, Clytemnestra a refusé le marché. Elle avait peur que ses parents, en apprenant que les violences se perpétuent, refusent qu’elle prenne bientôt son indépendance. Mais les paroles d’adulte presque responsable de Gemma, dont je cherchais les lèvres dans le rétroviseur, ont fini par avoir raison de notre pingouine têtue.
— On ne peut pas tout dire à ses parents, c’est certain. Mais ça, c’est grave. Ils s’en voudraient sûrement s’ils savaient que tu leur caches de telles violences. Je me dis même qu’au contraire, si tu leurs montres que t’es capable de venir vers eux en cas de pépin, ils seront moins inquiets à l’idée que tu vives seule. Tu penses pas ?
— Peut-être... Je leur dirai pour aujourd’hui alors, mais pas pour les fois d’avant.
« Plus qu’à s’assurer qu’il n’y aura pas de fois d’après. »
Nous achevons tout juste de sceller cet accord par une poignée de petits doigts, lorsque la voiture de Gemma s’engage dans l’impasse. Je me raidis sur-le-champ. Le monospace de mes parents est garé devant ta maison, ma mère fait le pied de grue dans les cailloux en bas du perron. Elle a les bras croisés, le coin des lèvres crispés. À la cadence dont le bout de sa chaussure martèle le sol, je sens que je ne vais pas passer un bon quart d’heure.
À l’instant où Gemma coupe le moteur, mon père émerge de derrière la maison, par le petit chemin qui descend dans la crique. Face à l’attente, aux problèmes, aux tempêtes de l’existence, telle a toujours été sa stratégie : aller voir plus loin si l’herbe paraît plus verte. Quand j’avais le cafard, il me laissait grimper à l’arrière de sa moto et m’emmenait à toute allure sur les routes forestières, en pleine nature, là où je pouvais hurler à m’en décrocher les poumons et fendre le silence pour une fois. Notre dernière virée remonte au lundi où tu nous a quittés…
Ce jour-là, je ne voulais pas monter sur la moto et il a insisté. Je ne voyais pas les paysages sous mes larmes gluantes. Je n’ai pas su crier, pas pu cracher hors de moi cette pelote d’épines. Sur le moment, j’avais comme l’impression qu’en laissant s’échapper la douleur, je couperais le dernier fil qui me reliait à toi. Alors je l’ai chérie, plus que je l’aurais dû. Je l’ai laissée devenir un trait à part entière de ma personnalité.
Aujourd’hui, quelque chose dans mon cœur refuse encore de lâcher prise. Mais ces jours à errer dans ta maison et à refaire le monde auprès de Clytemnestra m’ont fait comprendre une chose : ce n’est pas la douleur qui nous tient en vie, pas plus que le deuil ne préservera ton souvenir.
Je refusais d’imaginer qui que ce soit d’autre que toi et moi dans la maison du bout de l’impasse. Mais mon chez moi a été le refuge de Cly, la maison d’enfance où ma mère a grandi et où Gemma et toi avez fini par vous réconcilier. Ces lieux leur appartiennent autant qu’à moi, quand bien même nous n’aurions pas tout à fait la même Hortense en mémoire.
Aujourd’hui, peut-être que les lieux importent moins que les souvenirs – ceux que j’emporte et dont je pave l’avenir. Peut-être que je peux dire adieu sans redouter l’oubli.
« Bonjour. »
Je me suis avancée vers mes parents et, puisque je ne me sentais pas le devoir de leur présenter des excuses, je les ai salués de la façon la plus lambda possible. J’ai baissé la tête, par réflexe, pour ne pas être témoin des reproches qui germeront sur leurs lèvres.
N’ai-je pas un peu mérité leur colère ? C’est difficile à dire. J’ai coupé court à toute discussion, préférant ignorer leurs inquiétudes que demander de l’aide. J’ai fui la pression, les questions sans réponse et l’anxiété contagieuse qui régnait sous leur toit. Les torts sont partagés.
Je relève le menton. Cette fois, je n’ai pas l’intention de fuir la confrontation. Je n’ai pas débarqué avec toutes les réponses, mais je me sens prête à affronter leurs questions. Mais, alors que je me prépare à écoper de mille remontrances, ma mère fait un pas et me serre dans ses bras.
Pas un mot. Pas une tentative de sermon. Pas même un signe de rancune. Tout ce que dit son étreinte, c’est que je lui ai manqué.
Mon père est aussi peu tactile que moi. Lorsque ma mère me lâche, lui se contente d’un sourire. Un petit signe de tête en direction de la voiture. Il me demande :
« Une nouvelle amie ? »
« Non. C’est plus sérieux. »
Une étincelle de joie lui traverse les pupilles. Il a compris.
Quand je me retourne pour chercher ma mère du regard, je l’aperçois qui enlace Gemma. Elles ont l’air ému de deux sœurs qui se retrouvent au bout d’un long périple ; comme si, tout ce temps, un océan invisible les avait divisées et que leurs barques, enfin, s'étaient rejointes au milieu des flots.
Clytemnestra s’avance. Elle se présente à mon père avec toute la politesse à laquelle je n’ai pas eu droit le jour de notre rencontre. Prénom, nom, adresse : curriculum vitae en bonne et due forme. À croire qu’elle se prépare à demander ma main à l’autorité parentale !
Ce serait mal la connaître. Toutes ces courbettes n’étaient qu’un baume en prévision de sa vraie requête.
— Je ferai mieux de vous laisser en famille, fait-elle mine de conclure avant de rattaquer. Dîtes, est-ce que Lara peut rester quelques jours ici ? Ou chez moi, avec mes parents ? Ou même chez Gemma ? Elle a promis de m’apprendre à donner des coups de poing. Ça risque d’être compliqué par messages !
— Clytemnestra, c’est ça ? Merci d’avoir été là pour Lara. Est-ce que tes parents seraient disponibles ce soir ? Disons, vers dix-neuf heures. Ça fait longtemps qu’on n’a pas dressé la table sur la plage…
C’est vrai. Tu aimais sortir le salon de jardin dans la crique, le printemps venu, pour les réunions de famille. Au fil du repas, ton attention désertait tôt ou tard les conversations pour se tourner vers l’océan. Quand j’y repense, je me dis qu’à ta façon, toi aussi, tu cherchais sans cesse à fuir le monde. Et peut-être était-ce pour cela que nous étions si proches. Dans notre bulle. Celle que les cinq derniers jours ont fini d’éclater.
— Ils seront dispo ! nous assure Clytemnestra. Mais il faudra aussi compter mes trois frères et sœur. À ce soir ?
Ces derniers mots me sont adressés, les yeux dans les yeux. Une autorisation tacitement demandée. Mon silence lui répond : un baiser au coin des lèvres, toutes mes promesses contenues dans un sourire.
Clytemnestra rentre chez elle sous l’escorte de tante Gemma et l’heure tant redoutée arrive : l’ultime confrontation.
Les moulins colorés s’emballent dans ton bac à fleurs flétries. Le vent s’est levé. Ma mère déplie l’une des chaises métalliques, mon père et moi nous enfonçons dans les deux sièges en rotin, comme nous nous installions pour boire le café, du temps où tu aurais surgi de la cuisine, plateau de tasses fumantes hissé sur une boîte de biscuits. La scène a le fondant du chocolat au lait. Rien à voir avec le tribunal familial auquel la table à manger de mes parents ressemblait ces dernières semaines.
— Lara, commence ma mère, au bord des larmes.
Les miennes débordent aussi, quand ses mains forment mon prénom – le vrai.
— Je te demande pardon. Je n’ai pas été assez à l’écoute. J’ai cru que c’était… le travail du psy. Que lui était là pour gérer le deuil, et que moi je devais te pousser vers un avenir. Quand j’ai vu que tu n’avais postulé nulle part, j’ai…
Sa voix s’essouffle au creux de sa main. Je sais qu’elle a cru bien faire. Qu’elle voulait plus que tout me tirer la tête hors de l’eau, quitte à me faire nager avec une ancre à la cheville.
« Pardon d’être partie comme ça. Mais je n’avais plus le choix. Chez nous, je ne respirais plus. La seule chose que je voulais, c’était revoir la mer, alors je suis venue. Désolée d’avoir menti. »
— Est-ce que tu respires mieux ? demande mon père, comme s’il rentrait dans l’un de mes jeux d’enfant.
« Un peu. Je me suis trompée, je l’ai accepté. Maintenant, l’air est moins lourd. »
— Trompée ?
« Je croyais vouloir être seule. C’est ce que je me répétais. En fait, voulais juste qu’on me montre un monde où je ne suis pas… incompatible. »
Personne n’a jamais dit que je l’étais, s’offusque ma mère.
Non. Pas besoin de mots. C’est juste ce que je ressentais. C’était toujours pareil. L’école spécialisée, le centre pour malentendants, les cours aménagés… Comme si le reste du monde m’était interdit. Il n’y avait que toi pour me traiter comme une petite fille, une ado, une enfant comme les autres. Mais c’était parce que tu étais ma grand-mère. Pas ma mère. Pas celle qui se sentirait directement responsable de mes échecs. Mettre la pression, pondre des impératifs, tu l’avais déjà fait avec tes propres enfants. Tu aimais le dire et j’ai mis du temps à en cerner le sens : on n’obtient pas de bon jus en pressant une orange trop mûre.
Quand je le lui répète, ma mère force un sourire. Elle, personne ne lui a jamais dit de lever le pied.
— On a été durs, admets mon père, mais on pensait le faire pour ton bien. Pour que tu aies toutes les clés en main. Ce n’est pas grave si tu ne sais pas encore ce que tu veux faire. Tu peux y réfléchir. En attendant, tu sais, tu peux toujours faire un stage au secrétariat du cabinet.
« Non. »
Jamais un signe n’a été si spontané, une réponse aussi sûre.
« Je ne veux pas être secrétaire. Ni comptable. Ni juriste. Je ne veux pas passer ma vie derrière un écran, à éviter les autres. Je sais que vous vous dites que ce serait plus simple, mais… »
Tous les deux lisent mes gestes avec une attention… pas inédite, mais si rare qu’il me faut plusieurs secondes pour retrouver la dernière fois qu’ils m’ont vraiment écoutée.
C’était l’année de mes douze ans. La fois où je les ai tanés pour qu’ils m’autorisent à rentrer seule après les cours, plutôt que de les rejoindre au cabinet. Et si je me faisais agresser sur le chemin ? Comment j’appellerais à l’aide ? Au centre, il y avait des cours d’autodéfense. Si je frappais assez fort, je n’aurais jamais besoin de crier. Enfin, c’est ce que je pensais.
Si j’y avais repensé plus tôt, j’aurais compris. J’aurais peut-être épargné nos nerfs à tous. À présent, c’est certain :
« Je ne veux pas faire quelque chose de facile. Je veux faire quelque chose qui compte. »
Et qu’est-ce qui compte pour moi ? Je ne peux pas leur répondre : que Clytemnestra me trouve plus cool que les autres filles. Alors, par souci de sérieux, je me rabats sur ce qui vient en second. Que ceux qui se sentent incompatibles n’aient jamais peur qu’on les tabasse pour ça.
« Je veux bien faire un stage, mais avec le coach. »
À qui j’enseignerai, si je ne suis pas capable de dire les choses avec des mots ? Est-ce que je saurai faire face à des groupes d’élèves, peut-être plus âgés que moi ? Est-ce que je suis certaine de pouvoir vivre de ça ? Les inquiétudes de mes parents n’en sont pas pour moi. Je me débrouillerai. Je galèrerai s’il le faut, j’ai l’habitude. Si je ne suis pas seule, tant que j’ai du soutien, tout ira bien.

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