Chapitre 1 : Martin

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L’odeur de la foule le pétrifie.

Ce mélange de renfermé, de transpiration et de parfum bon marché lui donne la nausée. Sa gorge se serre.

Il se retourne et remonte l’escalier de la station Anvers.

Dans la rue, il inspire avec force.

L’air froid lui glace les narines.

Une autre fois, peut-être…

Les badauds le frôlent sans le voir, pressés d’attraper le prochain métro.

Vivants.

Une bourrasque lui ébouriffe les cheveux, soulève son caban de laine. Un frisson le saisit.

La fin de l’automne se lit dans les feuilles des arbres. Pourtant, le soleil fait de la résistance.

Il essuie ses lunettes avec un pan de sa chemise, les réajuste sur son nez, puis entame la longue marche qui le sépare du parc des Tuileries.

Sur les quais du Louvre, il s’installe sur un banc, non loin du pont des Arts.

Cet endroit. Ses plus beaux clichés. Ses plus belles visions.

Les couples s’y retrouvent pour un instant de romance hollywoodienne, exhibant leurs sentiments au-dessus du tumulte de la Seine.

Mais ceux que Martin préfère, ce sont les anonymes. Les « brisés », comme il les nomme. Ceux qui portent leurs failles en silence.

Ces personnes qu’aucun ne remarque.

Celles qui se faufilent dans la masse sans faire de vagues. Sans intérêt.

Il les adore.

Le vieil homme au béret gris, son éternelle rose rouge à la boutonnière, la tristesse dans ses yeux.

La quadragénaire à la bouche en cul-de-poule, son tailleur impeccable, son corps svelte qui fonce droit devant elle avec une détermination arrogante.

Le joggeur sans âge, son ensemble aux couleurs fluo, sa moustache, le bandeau dans ses cheveux bouclés, sa respiration saccadée.

Que font-ils ? Où vont-ils ? Comment vivent-ils ?

Martin se l’imagine. Rêve leurs vies banales, anodines.

La frivolité de ces existences, aussi tangibles qu’inutiles, lui étire les lèvres.

Son regard capte un mouvement.

Il dégaine son argentique.

Deux jeunes hommes sur un vélo, l’un en selle, l’autre sur le guidon, traversent le pont sous le soleil de midi.

Ils rient, insouciants du monde qui les observe et les juge.

Leurs regards brillent d’une étincelle inespérée et douloureuse à la fois.

Martin retient son souffle, figé.

Il appuie sur le déclencheur.

Le clic vibre sous son majeur.

Il soupire.

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