Chapitre 6 : Collision
Sur le pont des Arts, les esprits s’échauffent.
Déjà, des cris retentissent, les ramenant à la réalité, tous deux incapables de compter les minutes écoulées.
Le sourire de Lenny semble ne jamais vouloir se faner.
Exalté.
Les yeux de Martin sont humides.
Essoufflé.
Avec une nonchalance fiévreuse, Lenny glisse doucement les mains dans les poches de son perfecto avant d’en remuer les pans.
Martin l’observe, immobile. Son regard dévie sur les quelques poils épars qui dépassent de l’encolure détendue de son débardeur rouge.
Une aisselle. Puis son cou.
Un tatouage pectoral s’offre subrepticement à sa vue.
Martin frissonne.
— T’es journaliste ou dans le genre ?
Il sursaute. Son regard fébrile recroise la fougue de celui de Lenny dont la voix grave transpire une sensibilité viscérale.
Martin secoue la tête.
Lenny récidive.
— T’es là pour la manif ?
La bouche entrouverte, Martin ne parvient toujours pas à articuler. Sa gorge est sèche, en feu.
Il secoue à nouveau la tête.
— Tu trafiques quoi avec ton Pentax, alors ?
Martin plisse les yeux.
Lenny hausse les sourcils.
Son regard oblique vers l’appareil que Martin serre instinctivement contre sa poitrine.
Ce dernier baisse la tête, une expression incrédule sur le visage.
Son pouce enfonce à nouveau le déclencheur.
Lenny bondit en arrière, théâtral.
— J’rêve ou tu me canardes ?
Sa lèvre inférieure se glisse entre ses dents. Il se rapproche.
Martin lâche un flot d’onomatopées confuses.
Lenny éclate de rire.
— Content de savoir que t’es pas muet.
Sa frivolité fait monter le rouge aux joues de Martin.
Le silence se resserre un instant.
Mais sur le pont des Arts, les amis de Lenny l’interpellent vivement.
Il se retourne, leur fait signe.
Revient.
— T’as un bic ?
Martin fouille dans ses poches, en tire un stylo bille mâchouillé.
Pas le temps de trouver un morceau de papier que la chaleur de la main de Lenny se répand déjà dans la sienne.
Une adresse. Une heure. Une possibilité.
Lenny lui rend le stylo.
Les mots sont inutiles. Le regard hurle.
Martin hoche timidement la tête.
Déjà, Lenny s’éloigne, à reculons.
Sur le pont, le cortège s’est mis en branle. Les slogans sont scandés avec virulence.
Lenny rejoint ses amis, puis disparaît dans la clameur.
Martin se laisse tomber sur le banc.
Les yeux ouverts.
Les poumons en manque d’air.
Respire !

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