Chapitre I. Le pain avant le jour
Tourcoing, 1882 — quartier des Francs
Auguste Mullié ouvrit les yeux dans le noir avec cette impression que la nuit s’était couchée sur ses reins pour y finir sa besogne. Il n’avait pas dormi ; il avait seulement changé de côté jusqu’au matin, comme on retourne une pièce de bois humide sans parvenir à la sécher. La douleur l’attendait déjà, installée en travers du dos, butée, sûre d’elle, familière comme une ennemie logée chez soi.
Il repoussa la couverture, passa son pantalon de la veille, raidit par la sueur ancienne, et descendit l’escalier en évitant la troisième marche, celle qui criait plus fort que les autres. La pièce commune lui monta tout de suite au visage avec son odeur de cendre froide, de linge mal séché, de café recuit et d’air enfermé. Rosalie se tenait près de la table. Dans la lueur pauvre de la lampe, elle coupait déjà le pain.
Elle leva vers lui des yeux sans surprise.
— Tu es déjà debout.
Il eut un son de gorge.
— On ne dort pas dans une cave.
Rosalie ne répondit pas. Elle posa plus fermement la miche sous sa paume et en tira une tranche mince, puis une autre, puis une autre encore, avec cette rigueur de femme qui ne coupe pas du pain, mais des jours. Le lundi, chez eux, la miche n’était jamais une miche. C’était la semaine entière couchée sur la table, qu’il fallait partager avant même qu’elle eût commencé.
Auguste suivit le couteau.
— Tu lui comptes sa place avant qu’il ait frappé.
— Il viendra.
— Peut-être pas.
— Il viendra, répéta-t-elle.
Le couteau resta un instant dans sa main. Ce n’était pas une menace. C’était mieux que cela : l’autorité maigre, dure, sans éclat, de celles qui soutiennent la maison à bout de bras et n’ont plus besoin d’élever la voix. Auguste s’assit.
— Je n’aime pas qu’un autre homme entre ici comme à l’estaminet.
Rosalie haussa à peine l’épaule.
— Il paie sa semaine.
— Et moi ?
Elle se retourna enfin.
— Toi, tu rapportes ce que tu peux.
Le mot tomba juste, sans colère, sans mépris apparent ; et c’était pour cela qu’il portait plus loin. Chez les pauvres, les grandes querelles ne naissent pas toujours d’une idée ; elles sortent d’un pain, d’un sabot qui prend l’eau, d’un bouton arraché, d’un charbon qu’on compte. Elles se font basses à force d’être quotidiennes.
Derrière le rideau du fond, Léonie avait cessé de remuer. Rosalie versa l’eau noire dans le pot, puis dit d’une voix égale :
— Il faut parler de la petite.
Auguste leva la tête.
— Elle entend.
— Tant mieux.
Le rideau bougea. Léonie parut dans sa robe de nuit chiffonnée, les cheveux rabattus d’une seule main derrière les oreilles. À quatorze ans, elle avait déjà cette manière de se tenir des filles du peuple qui grandissent trop vite : encore maigres d’enfance, et pourtant déjà sur la défensive, comme si le monde leur réclamait sans cesse quelque chose avant même de leur avoir rien donné.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Il y a, dit Rosalie, qu’on ne peut pas te garder entre l’école et la chaise jusqu’à Pâques.
— Je vais encore en classe.
— Quand on peut, dit Auguste.
Léonie baissa les yeux sur sa tranche de pain.
— Jules y va tous les jours.
— Jules est un garçon.
Elle releva la tête plus vite.
— Ça nourrit mieux ?
Rosalie coupa court avant que la phrase ne morde plus loin.
— Ce qui nourrit, c’est ce qui entre le samedi. Après la vaisselle, je te mènerai chez madame Hespel. Elle cherche peut-être une petite pour les courses, le ménage, l’enfant.
— Je ne veux pas aller en maison.
— On ne te demande pas ce que tu veux.
— Alors l’atelier.
Auguste eut un geste sec, comme pour écarter de lui une braise.
— L’atelier use.
Rosalie ne leva pas la voix.
— Il use surtout ceux qui y sont depuis vingt ans.
Il resta immobile. Elle avait touché l’endroit exact, celui qu’il s’efforçait de ne pas nommer. Depuis des mois, l’usine lui entrait au corps jusque dans le lit. Elle lui raidissait la nuque, lui limait les reins, lui mettait dans les bras une pesanteur de pierre mouillée. Le matin même, avant que le jour se fasse, il avait senti son métier dans ses os.
On frappa : deux coups retenus, presque polis. Rosalie alla ouvrir. Le froid entra avec Isidore Vanneste, sa blouse claire de poussière sèche, son panier au bras, son paquet noué dans un torchon.
— Bonjour chez vous. Le train a pris du retard à Mouscron.
— Les trains sont comme les patrons, dit Auguste. Ils font attendre surtout ceux qui n’ont rien.
Isidore inclina la tête sans répondre. Sous ce toit, il payait deux fois : en argent le samedi, en gêne le reste de la semaine. Rosalie prit le torchon, le dénoua, y découvrit un morceau de lard, et son visage, sans sourire, s’éclaira pourtant d’un soulagement si vif qu’il en fut presque honteux.
— Ma sœur a tué le cochon, dit Isidore. Elle a dit : porte ça là-bas, ils en feront meilleur usage que nous.
Jules descendit à ce moment-là, les yeux encore gonflés de sommeil.
— Il y a du lard ?
Rosalie lui donna une petite tape derrière la nuque.
— Dis bonjour d’abord.
Puis elle coupa le morceau avec des soins de sacristine. Le gras luisait peu, mais assez pour refaire la figure des enfants. Léonie regardait Isidore à la dérobée. Il venait de l’autre côté, du côté belge, avec la gare, les retards, les retours du samedi et les récits de pays qui avaient encore de la terre au bout des rues. Dans la maison, sa présence apportait un supplément de nourriture et un supplément d’humiliation. On lui faisait place pour l’un ; on lui en voulait pour l’autre.
Auguste tira sur sa moustache. Il faisait cela quand les mots lui manquaient ou qu’ils lui venaient trop mauvais. Ce n’était pas Isidore seul qu’il recevait mal ; c’était tout ce qu’il représentait : la jeunesse encore solide, les épaules intactes, la frontière traversée pour quelques francs de plus, la preuve vivante qu’un homme pouvait arriver quand un autre commençait déjà à décroître.
Ils mangèrent vite, de travers, sans l’illusion d’un vrai repas. Rosalie comptait d’un œil les bouchées ; Jules surveillait le lard avec cette ferveur d’enfant pauvre qui sait reconnaître le gras comme d’autres reconnaissent la fête ; Isidore mastiquait proprement, sans prendre plus de place que sa chaise ; Léonie paraissait manger moins pour laisser croire qu’elle n’avait besoin de rien. Entre eux tous, le silence faisait le ménage.
— À quelle heure chez Hespel ? demanda Isidore.
— Après la vaisselle.
— Et si elle ne la prend pas ?
— On verra.
— Il faut voir vite.
Léonie posa son pain.
— Vous parlez de moi comme d’une chaise à vendre.
Auguste la regarda en face.
— Une chaise ne répond pas.
— Non. Elle casse.
Rosalie reposa le pot plus fort qu’il n’aurait fallu.
— Suffit. Mets-toi bien cela dans la tête, Léonie : la loi, l’école, les discours de mairie, tout ça, c’est pour les gens qui ont le temps d’attendre. Chez nous, on mange d’abord.
Même Isidore releva les yeux. On entendait souvent ce raisonnement d’un seuil à l’autre, dans les courées, devant les écoles, à la sortie des ateliers. Depuis qu’on parlait davantage d’instruction obligatoire, la nécessité n’en avait pas moins continué son ouvrage. Elle savait très bien lire, elle aussi, mais seulement sur les corps : qui pouvait manquer une journée, qui devait rapporter, qui serait pris, qui serait laissé.
Ils sortirent. La nuit reculait par plaques de cendre. Dans la traverse, des portes s’ouvraient l’une après l’autre ; une femme vidait un seau au caniveau ; un enfant geignait derrière un mur ; des sabots sonnaient court sur les pavés humides. La courée ne s’éveillait pas d’un bloc : elle se mettait à tousser.
Auguste et Isidore marchèrent côte à côte sans se toucher. Ils longèrent un estaminet qu’on ouvrait à peine. Une odeur de bière aigre, de sciure rance et de tabac froid glissait déjà jusque sur la rue.
— On dirait que ça n’a pas fermé, dit Isidore.
— Il y a des maisons qui ne dorment jamais. Elles attendent qu’on vienne y perdre ce qu’on a gagné.
Près des voies, une haleine de charbon et de vapeur leur coula dessus. Des silhouettes descendaient du côté de la gare des Francs, tassées dans des vestes pauvres, paniers au bras, faces encore froissées de sommeil. Quelques voix montaient, mêlées de français rugueux et de flamand mâché. D’autres arrivaient du côté belge, avec cette allure d’hommes d’aller-retour qui portent sur eux toute une géographie de besoin : un village derrière, une embauche devant, entre les deux rien que la marche et l’heure.
— Chez vous, demanda Auguste, il y a encore de l’ouvrage ?
— Pas assez.
La réponse suffisait. Au-dessus des toits, la fumée des usines se couchait déjà dans le petit jour. Aux Francs, le soleil n’avait pas le temps de se lever seul ; le charbon lui prenait l’avance.
L’atelier les happa d’un bloc. Chaleur mauvaise, huile chaude, laine mouillée, bourre en suspens, sueur vieille : sitôt la porte franchie, l’air cessait d’être de l’air pour devenir de l’ouvrage. Le bruit ne remplissait pas seulement l’espace ; il l’occupait, il vous entrait par la bouche, vous rabattait vos pensées au fond de la tête, ne laissait debout que le geste.
Delcourt, le contremaître, les aperçut.
— Mullié. Vanneste. Enfin.
Il disait « vous » au premier et « toi » au second. Sa politesse suivait la frontière et l’âge du dos.
— Au travail. Et qu’on n’ait pas à revenir là-dessus.
Auguste posa sa gamelle, retroussa ses manches. Son corps savait avant lui. Soulever, présenter, tirer, reprendre, corriger d’un doigt, recommencer sans perdre une seconde : l’usine finit toujours par entrer dans l’homme comme une seconde mécanique, plus fidèle que sa propre chair. Il travaillait depuis si longtemps qu’il lui arrivait parfois de sentir le mouvement dans ses bras avant même de l’avoir voulu.
À deux pas, Isidore allait droit, vite, sans plainte. Cette justesse même agaçait Auguste. Il lui en voulait de tenir encore ferme, comme on en veut à ce qui vous rappelle ce qu’on a été.
Vers dix heures, un ballot céda mal ; la bourre glissa sur le sol. Delcourt accourut avec la hâte des chefs qui aiment les fautes des autres parce qu’elles leur rendent toute leur importance.
— Toujours les mêmes !
Ce n’était même pas Auguste qui avait manqué son coup ; mais le reproche éclaboussa les plus proches. Dans un atelier, la faute a la bonté de ne jamais choisir son seul propriétaire.
— Ramassez-moi ça. Et que ça file.
Auguste se baissa. La douleur lui traversa les reins si net qu’il vit noir une seconde. Il ne dit rien. On souffre à huis clos, même au milieu de cinquante hommes. Il ramassa. Ses doigts tremblaient ; il pensa stupidement qu’on finirait peut-être un jour par voir la douleur sortir de lui comme de la poussière.
À midi, il mangea debout contre un mur chaud. Rosalie avait laissé un peu de graisse dans la soupe. Il la reconnut dès la première cuillerée. Cela lui fit une peine tendre, presque honteuse. Les pauvres s’aiment souvent par économies.
Isidore hésita, puis demanda :
— Votre fille ?
Auguste laissa passer un moment.
— Rosalie la mène chez une bourgeoise. Sinon ce sera le bobinage.
— Elle est jeune.
— Ici, ça ne dure pas longtemps.
Il n’ajouta rien. Déjà il voyait Léonie comptée sur une feuille de paie, reprise sur un geste, observée de travers, rentrée le soir avec dans les cheveux l’odeur de laine et dans la gorge cette fatigue sèche des ateliers où l’on use les filles en disant qu’elles ont la main légère.
Pendant ce temps, Rosalie avait remis la maison en ordre de survie. Les bols furent rincés, le lit du fond tiré, la cendre reprise, le pain replié dans son torchon comme une blessure qu’on couvre. Jules partit à l’école avec ses sabots humides, son col remis, son visage de petit pauvre lavé de frais. Depuis la loi nouvelle, on parlait davantage d’école dans les maisons ; mais les maisons, elles, continuaient de parler de pain.
Rosalie emmena Léonie.
La ville, à cette heure, montrait ses étages. Aux courées, l’eau de lessive noircissait presque aussitôt dans le caniveau. Une femme tordait un drap gris en soufflant par le nez ; une autre, en camisole, secouait de la bourre depuis son seuil ; plus loin, des ouvrières passaient à pas pressés, fichu serré, morceau de pain à la main. Il y avait dans ces rues une agitation de ruche pauvre, une hâte tenue sur fond de fatigue.
Madame Hespel demeurait dans une maison plus large, plus calme, déjà un peu rejetée hors du vacarme. Dans l’entrée, un carreau vernissé brillait. On y sentait le savon, l’ordre, la cire et cette tranquillité particulière de l’argent qui ne fait pas de bruit parce qu’il n’a pas besoin de se défendre.
La dame se montra enfin, vêtue sombrement, droite, le regard net.
— C’est elle ?
— Oui, madame. Elle est propre, obéissante, adroite.
Léonie baissa les yeux sans ployer l’échine. On ne se place pas avec son orgueil ; mais on peut encore essayer de ne pas le laisser tomber devant soi.
— Quel âge ?
— Quatorze ans.
Madame Hespel la fit tourner sur elle-même comme on regarde une pièce de linge avant achat.
— Elle paraît faite.
Rosalie ne broncha pas.
— Elle apprend vite.
Il fut question de commissions, d’un enfant à surveiller, de carreaux à frotter, de lessives menues, d’escaliers cirés, d’heures longues et de gages courts. Madame Hespel parlait d’ouvrage comme d’un arrangement propre entre gens raisonnables. Rosalie, elle, écoutait avec cette attention dure des femmes qui convertissent tout en comptes : le temps, les pas, la fatigue, la tenue, l’humiliation même, pourvu qu’elle rentre le samedi sous forme de pièces.
— Je n’ai pas encore décidé, dit la dame. Revenez lundi. Ou voyez chez Delansorne : on parle d’une place au bobinage.
Rosalie remercia. Dans la rue, elle garda quelques pas de silence.
— Tu as entendu ?
— Oui.
— Si ce n’est pas ici, ce sera ailleurs.
Léonie marchait sans répondre. La peur était là ; une curiosité aussi, plus honteuse peut-être. L’enfance ne s’en allait pas comme un paradis qu’on perd. Elle se refermait comme une porte basse, et derrière il n’y avait ni gloire ni liberté : seulement une autre manière d’obéir, plus longue, plus dure, qui donne un peu d’argent et vous reprend le reste.
En revenant, Rosalie s’arrêta un instant devant la vitre d’un marchand de nouveautés. Des rubans pendaient, des coupons clairs reposaient pliés comme des promesses, une blouse d’enfant portait des boutons nacrés d’une blancheur presque insolente.
— C’est joli, dit Léonie.
Rosalie eut un souffle qui ressemblait à un rire sans joie.
— Oui. Mais le joli coûte plus cher quand on le regarde.
Le soir tomba tôt, avec cette humidité grise qui colle aux briques et entre dans les manches. Quand Auguste rentra, il avait dans les jambes la raideur de bois mouillé que donne le travail poussé trop loin. En entrant, il vit d’un coup le feu maigre, Jules penché sur son cahier, Rosalie près de la table, Léonie droite comme quelqu’un qui attend une sentence et se l’est déjà rendue.
— Alors ? demanda-t-il.
Rosalie continua de couper avant de répondre.
— Lundi prochain, peut-être. Chez Hespel. Ou au bobinage, s’il se vide une place.
— Peut-être, répéta Auguste.
Le mot resta dans la pièce avec tout ce qu’il portait de délai, de besoin et de renoncement. Léonie fit un pas.
— Je peux y aller. Je ne suis plus une enfant.
Il leva sur elle ses yeux rougis.
— C’est bien ça, le malheur.
Rosalie cessa enfin de couper. Elle regarda l’un puis l’autre. Le père voyait déjà l’atelier dévorer sa fille. La fille, elle, prenait l’atelier ou la maison pour une issue. Et elle, au milieu, ne voyait que lundi, les gages, le loyer, le charbon, la casserole.
Isidore mangeait les yeux baissés, avec cette propreté retenue des hommes qui savent qu’ils sont de trop partout où ils entrent. Il gardait le meilleur du lard pour les enfants et ne répondait presque rien lorsqu’on l’interrogeait. Pourtant, à un moment, il dit :
— Là-bas, quand il pleut, ça sent surtout la terre.
Auguste releva la tête. Cette phrase simple lui déplut. Elle mettait dans la pièce quelque chose qu’on ne leur laissait plus : l’idée d’un dehors qui ne finirait pas tout de suite contre de la brique noire, une voie creuse, un mur d’usine ou une porte de courée.
Dans la traverse, les bruits du quartier se rangeaient pour la nuit sans parvenir à s’y tenir. Une femme secouait un torchon sur sa marche ; plus loin quelqu’un chantonnait deux lignes d’estaminet d’une voix cassée ; des sabots traversèrent la cour ; un nourrisson reprit sa plainte derrière une cloison. La courée ne se taisait jamais ; elle changeait seulement de fatigue.
Rosalie desservit sans hâte. Quand on n’a pas assez, on gagne encore un peu contre le manque en rangeant juste. Elle essuya les cuillers, replia le pain dans le torchon, vida l’écuelle d’Isidore jusqu’à la dernière goutte, puis se tourna vers Léonie.
— Tu feras attention aux escaliers. Dans ces maisons-là, on tombe plus vite parce qu’on n’y a pas le droit.
— Je ferai attention.
— Et tu ne répondras pas pour montrer que tu sais. Tu répondras pour qu’ils te laissent finir.
Léonie dit oui. Elle avait chaud aux joues. Ce n’était pas de l’orgueil ; c’était quelque chose de plus trouble, ce mélange de peur, de hâte et de honte qui prend les filles des maisons pauvres lorsqu’une porte s’ouvre enfin devant elles et qu’elles comprennent, au même instant, qu’elle peut aussi bien se refermer sur elles.
Derrière le rideau, Jules demanda si les filles de maison mangent à leur faim, si elles voient les belles pièces tout le temps ou seulement quand il y a du monde, si elles ont le droit de s’asseoir.
— Elles voient surtout ce qu’on leur ordonne, dit Rosalie.
Auguste revint de la porte et resta debout derrière sa chaise, les deux mains sur le dossier, comme s’il ne savait plus s’il devait s’asseoir ou repartir. Il pensait à Delcourt, à ses reins, à lundi, à la petite dans une maison étrangère, à la petite dans un atelier, et il ne trouvait entre ces deux images qu’une différence de murs.
— Couche-toi, dit Rosalie à Léonie. Demain, on n’aura pas besoin de te trouver plus courageuse qu’aujourd’hui. Seulement plus éveillée.
Elle remit les morceaux dans la marmite.
— Mangeons. Demain viendra bien assez tôt.
Ils se mirent à table. Personne ne parla plus. Dans les maisons ouvrières, les grands drames n’entrent pas toujours en criant. Ils commencent souvent par une place qu’on cherche pour une fille, par un père qui se courbe trop bas, par une mère qui coupe le pain plus mince que la veille.

Annotations
Versions