Chapitre II. Le compte du pain
Tourcoing, 1882 — quartier des Francs
Rosalie Mullié renversa la boîte de fer sur la table. Les sous roulèrent entre les assiettes ébréchées, cognèrent le bois, vinrent mourir contre le couteau. Avec eux tombèrent un bouton d’os, une médaille de saint Joseph noircie par les doigts, deux quittances repliées quatre fois, et le billet du charbonnier, déjà gras d’avoir trop servi. Rosalie écarta d’un ongle le saint, le bouton, le papier ; elle ramena l’argent à elle. C’était là toute la semaine, avant même qu’elle eût commencé.
Dans l’âtre, le feu n’était pas mort ; il n’osait plus. Trois charbons luisaient sous une cendre fine comme une peau de farine. Rosalie souffla, glissa un papier roulé, posa deux morceaux de houille maigre, attendit que cela consentît à reprendre, puis se rassit. Elle compta sans remuer les lèvres. Le pain. Un peu de lait pour le petit. La chandelle. Le savon brun. Le loyer. Sur celui-là, sa pensée s’arrêta net. Le loyer était toujours la première bouche de la maison.
Derrière le rideau, Jules toussa. Il parut presque aussitôt, en chemise, les jambes bleues jusqu’aux genoux, les cheveux durs de sommeil.
— Approche.
Elle lui coupa une tranche si mince que le couteau semblait passer au travers. Le garçon la prit des deux mains, avec ce respect vif des enfants qui savent que le pain n’est pas une chose, mais une mesure.
— Tu iras d’abord chez Vandecasteele, dit Rosalie. Avant l’école. Tu diras seulement : samedi.
— Et s’il demande ?
— Il demandera. Toi, tu diras : samedi.
Jules hocha la tête. Il mordait sans hâte, par petites prises égales, afin de tromper son ventre jusqu’à midi. Rosalie lui noua son écharpe en tirant fort, comme si chez elle la tendresse ne pouvait passer que par des gestes utiles.
Léonie descendit ensuite. Elle avait rabattu trop vite ses cheveux sous le fichu ; deux mèches restaient collées à ses tempes. À quatorze ans, elle gardait encore la bouche de l’enfance ; mais le regard s’était déjà retiré, devenu méfiant, prêt à recevoir l’affront avant même qu’il ne vienne.
— Tu vas en classe, dit Rosalie.
— Encore ?
— Encore.
Léonie demeura debout. Elle regardait la table, pas sa mère.
— Je n’irai pas longtemps comme ça.
— Tu iras tant qu’on n’aura pas trouvé mieux.
— Mieux ? Là-bas, on me regarde.
Rosalie leva la tête.
— On te regardera partout.
— Pas de cette façon.
Le mot pesa dans la pièce. Jules cessa de mâcher. Au dehors, un seau racla la pierre ; plus loin, une voix flamande répondit, épaisse et chantante. La pièce sembla écouter.
— Mange, dit Rosalie.
Léonie prit sa part, la garda dans sa main.
— Les petites rient. La maîtresse voit bien, mais elle range ses yeux ailleurs. Et, au portail, les mères regardent mes doigts, mon tablier, mes sabots. On dirait qu’elles savent déjà ce qu’on doit.
Rosalie redressa un sou sur sa tranche et le laissa retomber.
— Elles ne savent pas, dit Rosalie. Elles comptent. C’est autre chose. Ici, tout le monde compte.
Léonie releva brusquement les yeux.
— Alors laisse-moi travailler.
— Pour qui ? répondit Rosalie. Pour un contremaître qui te prendra d’abord à la taille ? Pour une maison où l’on toise les filles avant même de les payer ?
— Ce sera toujours mieux que d’être assise parmi des petites comme une bête trop grande.
Rosalie eut un mouvement de bras, moitié pour gifler, moitié pour retenir sa main. Elle la posa à plat sur la boîte.
— Tu iras ce matin. Après, on verra.
Léonie reconnut dans la voix le mur qu’elle ne passerait pas. Elle s’habilla lentement. Rosalie remit les pièces dans la boîte, sauf deux sous qu’elle glissa sous son tablier. La flamme, à l’âtre, s’était enfin décidée ; elle suçait le charbon par en dessous, basse et entêtée. Cela suffisait : la journée pouvait commencer.
Jules partit le premier. On l’entendit courir jusqu’au coin. Léonie suivit, droite, avec ce soin de tenue que gardent les pauvres même lorsqu’ils n’ont plus rien à défendre que l’apparence. Rosalie attendit qu’ils aient tourné, prit son panier, la boîte d’allumettes vide, rabattit son châle et sortit à son tour.
Le quartier des Francs rendait son monde. Une femme pompait l’eau à grands coups de reins. Un homme nouait sa blouse en crachant noir. Des enfants en sabots glissaient entre les flaques avec des figures déjà occupées. L’air sentait ensemble le pain chaud, la laine humide, la boue, l’eau savonneuse et cette odeur plus sourde des teintures qui restait prise aux murs comme une maladie. La ville se levait par besoin.
Chez Vandecasteele, les miches blondes s’alignaient derrière la vitre avec une rondeur paisible. Le boulanger leva la tête en la voyant entrer. Il avait encore au poignet la farine de la fournée.
— Votre garçon est passé.
— Il répète bien.
— Trop bien. Les enfants qui portent des dettes prennent vite l’âge des parents.
Rosalie ne répondit pas. Il ouvrit son cahier, mouilla son pouce, tourna deux pages.
— Deux pains. Du gruau. Le dimanche en plus.
— Samedi.
— S’il y a paye.
La phrase fut dite sans dureté, d’un ton de boutique ; c’était plus humiliant encore. Les commerçants du quartier parlaient en chiffres ; mais ils vous regardaient comme un risque.
— Aujourd’hui encore, fit-il.
Elle serra la miche contre elle. La chaleur du pain passait au travers du tablier. Cette chaleur lui donna presque honte, comme si elle emportait là une douceur qui n’était pas faite pour sa maison.
Elle poussa ensuite jusqu’à l’estaminet de Mme Dhellin. À cette heure, la salle n’avait pas encore son vacarme du soir. Deux hommes de nuit vidaient une bière pâle en silence. La patronne essuyait le comptoir avec un torchon gris.
— Déjà dehors, Rosalie ?
— Les maisons pauvres ne restent pas longtemps couchées.
— Qu’est-ce qu’il vous faut ?
— De la chicorée. Des allumettes. Et puis, s’il s’en trouve ici, un peu de répit.
Madame Dhellin eut un rire court, qui venait du gosier plus que du cœur. Elle posa les paquets.
— Du répit, non. Mais il court encore une parole. On cherche peut-être des filles au bobinage chez Delansorne.
Rosalie garda les yeux sur les allumettes.
— On cherche toujours quelque chose chez les riches.
— Oui. Et ça finit tout de même par tomber sur quelqu’un.
L’estaminetière parlait comme on jette un caillou dans l’eau pour voir qui bougera. Dans les rues des Francs, un renseignement n’arrivait jamais seul ; il traînait derrière lui un service, une reconnaissance, une dette.
— Si vous entendez mieux, reprit-elle, vous me le direz.
— Je dirai.
Pendant ce temps, Jules entrait rouge de course dans l’école. La salle sentait l’encre, le drap mouillé, les sabots chauffés trop vite. Ses semelles laissaient deux marques de boue près du banc. M. Roussel lisait déjà les noms.
— Encore en retard, Mullié.
— J’aidais chez nous, monsieur.
Quelques rires coururent. L’instituteur regarda l’enfant par-dessus ses lunettes, fit une croix, puis passa au nom suivant. Jules s’assit. La honte lui cuisait jusque sous les cheveux. Il tira son ardoise, puis son cahier déjà gondolé aux coins. Les lettres blanches sur le noir, les lettres noires sur le gris du papier : il fallait tenir tout cela droit alors que, chez lui, tout penchait. Il s’appliqua pourtant. Il fallait bien que quelque chose tînt.
Léonie, elle aussi, avait franchi le portail. Elle s’était mise au fond, parmi les grandes qui ne supportent déjà plus d’être assises avec des petites. La leçon commença ; les syllabes tombaient d’une voix régulière. Léonie entendait surtout les froissements d’étoffes propres, les souffles retenus, les petits rires qui partaient de côté. Quand la maîtresse l’interrogea, elle répondit juste. Cela même l’humilia davantage : savoir encore, et n’avoir déjà plus sa place.
À la récréation, elle resta contre le mur. Deux petites passèrent en baissant la voix ; l’une regarda son fichu, l’autre ses doigts rougis. Léonie sortit par la porte de côté sans courir, comme si elle allait simplement prendre l’air. Dans les maisons pauvres, on s’en va souvent de cette façon-là : sans bruit, pour n’avoir pas en plus à répondre.
Rosalie la retrouva une heure plus tard devant l’âtre, les mains vides, le châle encore sur les épaules.
— Déjà revenue ?
— Oui.
— On t’a renvoyée ?
— Je suis partie.
Rosalie posa sur la table le pain, la chicorée, les allumettes. Elle aligna les trois objets avec un soin qui faisait plus peur qu’un cri.
— Assieds-toi.
Léonie obéit. Rosalie sortit la boîte de fer, en vida le contenu entre elles.
— Tu voulais comprendre. Regarde.
Elle poussa une pièce au milieu de la table.
— Ça, c’est deux jours de pain, si l’on nous attend.
Un second sou.
— Ça, c’est du feu pour ce soir ou de la lumière pour demain.
Puis son doigt s’abattit sur la quittance.
— Et ça, c’est la maison. La maison mange avant nous. Toujours.
Léonie ne disait rien.
— Là, vois-tu ?
Rosalie montra l’intervalle entre les pièces, le petit vide nu du bois.
— C’est ce qui manque. Il y a toujours cela, en plus du reste : ce qui manque. Alors, quand je t’envoie à l’école, ce n’est pas pour faire de toi une demoiselle. C’est pour qu’on ne puisse pas te prendre d’un seul coup ce que tu as dans la tête, le jour où l’on prendra le reste.
Léonie baissa les yeux sur ses mains.
— On me prendra quand même.
Rosalie ramassa les pièces une à une. La fatigue lui montait au gosier comme de la bile.
— Peut-être. Mais pas d’un seul coup.
Jules rentra à midi avec son cahier sous le bras. En voyant l’argent étalé, il demanda, très sérieux :
— Est-ce qu’on est riches ?
Rosalie eut un souffle qui n’était pas un rire.
— Mange.
Ils prirent la soupe serrés autour de la table. Au dehors, midi cognait à coups de portes, de charrettes, de jurons, de sabots dans la boue. On entendait derrière les murs des mots flamands, un rire de femme, puis le cri prolongé d’un marchand. La ville tenait tout cela ensemble : l’atelier, l’école, la boutique, la courée. Chez eux, une seule journée devait suffire à tout porter.
L’après-midi, Rosalie garda Léonie près d’elle pour le raccommodage. La fille tirait trop fort sur le fil ; on voyait à sa manière de coudre qu’elle ne raccommodait pas seulement l’étoffe.
— Doucement, dit Rosalie. Tu vas casser l’étoffe.
— Je ne veux plus retourner là-bas.
Rosalie fit encore trois points avant de répondre.
— Madame Dhellin parle de Delansorne.
L’aiguille s’arrêta dans les doigts de Léonie.
— Une place ?
— Peut-être.
— J’irai.
— N’accours pas si vite vers ce qui use.
— Ici aussi, ça use.
La phrase partit sèche, sans insolence. Rosalie leva les yeux. Elle vit alors sa fille autrement : non plus l’enfant qu’on pousse encore d’une parole, mais déjà la petite ouvrière qui commençait à se dresser dans le corps. Cela ne lui fit pas plaisir. Cela lui fit peur.
Le soir tomba avec un froid plus mouillé. Auguste rentra après la lampe. Il posa sa blouse, resta un instant debout, regarda la miche déjà réduite, les visages serrés autour de la table.
— Quoi ? demanda-t-il.
— Léonie a quitté l’école avant l’heure, dit Rosalie.
Auguste tourna la tête vers sa fille.
— C’est donc aujourd’hui que tu décides pour la maison ?
Léonie serra la bouche. Rosalie coupa le pain avant que la colère ne prît.
— On parle d’une place chez Delansorne.
Auguste ôta lentement son bonnet.
— Une place, fit-il. On dit ça comme on dirait une grâce.
— Ici, c’en est une.
Il s’assit. Jules, déjà penché sur son cahier, formait des lettres épaisses, la langue entre les dents. Auguste le regarda, puis regarda Léonie.
— Qu’elle finisse au moins la semaine.
— Je n’irai pas demain, dit Léonie.
La cuillère de Rosalie sonna contre la marmite.
— Tu iras demain matin. Jusqu’à ce qu’on sache.
Personne ne reprit. Dans des maisons comme la leur, les décisions ne sortaient pas de la volonté, mais du manque ; elles avaient la brusquerie des choses nécessaires.
Le silence dura. Pour l’occuper, Jules tira son cahier plus près de lui et écrivit son nom avec cette application des enfants qui sentent qu’on les juge aussi à cela. La plume grinça. L’encre, trop claire, buvait le papier. Rosalie regardait moins les lettres que la dépense qu’elles représentaient : la plume déjà mauvaise, l’encrier, les feuilles qu’il fallait ménager comme du linge.
Léonie s’était tournée vers la vitre. Dehors, les filles de la courée rentraient par petits groupes, leurs jupes relevées juste assez pour sauver le bord de la boue, les sabots lourds, la nuque déjà lasse. Certaines riaient d’un rire trop haut, presque celui des ateliers ; d’autres passaient vite, un pain ou un paquet sous le bras. Elles n’étaient plus à l’école ; elles n’étaient pas encore ailleurs. Léonie mesurait des yeux le peu de distance qui lui restait à faire.
Rosalie prit le cahier de Jules et le posa plus loin, hors d’atteinte de la soupe.
— Fais voir.
Le garçon montra la ligne.
— Là. J’ai fait le J plus grand.
— Mets-le droit surtout.
Elle rendit le cahier. Puis, sans quitter la table des yeux :
— Apprendre, ça sert. Mais ça ne dispense jamais de porter.
Jules hocha la tête. Il ne lui serait pas venu à l’idée qu’un savoir supprime un fardeau. On lui promettait seulement qu’il pourrait peut-être, plus tard, ne pas le subir tout à fait de la même manière.
Auguste, près de l’âtre, tenait sa pipe vide. Il ne la bourrait pas ; il la gardait entre les doigts pour avoir quelque chose à serrer qui ne fût ni la peur ni la colère. Le jour s’abaissait déjà contre la vitre trouble. On entendait les portes de la traverse, une charrette peiner dans l’ornière, un appel en flamand, puis le bruit régulier d’une pompe. La ville faisait ce qu’elle faisait toujours : elle continuait.
Rosalie se leva la première.
— Allons. La soupe ne se réchauffe pas toute seule.
Ils mangèrent. Auguste parlait peu. Rosalie partagea, garda déjà pour le lendemain, compta de l’œil ce qui resterait. Puis elle remit la boîte de fer derrière les assiettes.
— Demain, dit-elle, on recommencera.
C’était peu. C’était pourtant tout le courage de la maison.

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