2. LE PORTAIL ET LA SALLE CHAUDE
Au bout de la rue, le portail de l’usine tenait déjà debout dans le matin comme une grande mâchoire de brique. Auguste y arriva avec d’autres hommes, tous pareils de loin : casquettes basses, épaules rentrées, petits paquets dans la poche ou sous le bras. Le froid les poussait plus vite, mais, à quelques pas du seuil, chacun ralentissait malgré soi. On ne franchissait pas ce portail comme une porte ordinaire. On y laissait quelque chose : le prénom, la maison, la part de pain gardée pour midi, la colère si elle avait eu l’imprudence de se lever en même temps que l’homme. Delcourt se tenait près du carnet. Son crayon paraissait plus éveillé que lui.
— Mullié.
Auguste leva les yeux.
— Présent.
— Méfie-toi de celle-là. Elle a sauté hier.
— On l’a réparée ? demanda Auguste.
* * *
Au fond de la salle, le chef mécanicien parlait avec un employé mieux vêtu. Leurs voix ne portaient pas, mais leurs gestes suffisaient : un doigt vers une machine, un carnet ouvert, un haussement d’épaules. Les hommes travaillaient autour de cette conversation comme autour d’une menace. Un réglage décidé près d’une vitre pouvait changer la cadence de vingt bras. Auguste comprenait mal les mots techniques ; il comprenait parfaitement ce que les mots techniques faisaient aux paies.
— On lui a dit de tenir.
La phrase se perdit dans le bruit. Auguste la garda pourtant. Elle était bonne pour les courroies, pour les hommes, pour le poêle de Rosalie. On disait aux choses de tenir, et quand elles lâchaient on les descendait d’un rang. Delcourt passa derrière eux. Il ne parlait pas fort ; il n’en avait pas besoin. Sa présence suffisait à redresser les dos, à raccourcir les gestes, à faire rentrer une toux dans la poitrine. Il s’arrêta près d’Auguste.
— Ça tire moins, Mullié.
Delcourt avait l’art de ne pas presser les hommes tout de suite. Il les laissait d’abord entrer, retrouver le bruit, reprendre les gestes, puis il apparaissait au moment où le corps croyait déjà tenir. Sa surveillance n’avait pas besoin d’être continue ; elle était attendue, ce qui suffisait. Auguste sentit cette attente dans son dos, comme une main posée entre les épaules.
— Non, monsieur Delcourt.
— Je vois bien quand ça tire moins.
* * *
À midi, les hommes s’écartèrent le long du mur, chacun avec son paquet. La pause ne reposait pas ; elle suspendait seulement l’usure. Auguste mangea lentement, comme Rosalie l’avait demandé. Il coupa la tranche en deux avec son couteau de poche, puis remit un morceau dans la toile. Il ne savait pas encore s’il le gardait par prudence ou par habitude d’obéir à la faim comme à une supérieure. Watrin mâchait près de lui. Ses dents avaient l’air plus vieilles que son visage.
— T’as encore les petits à l’école ? demanda-t-il.
— Jules, oui.
— Tant qu’on peut.
Delcourt n’était pas un monstre. C’était pire encore : il était exact. Il savait lire les retards, les rendements, les gestes qui faiblissent. Il n’avait pas besoin de haïr les hommes pour les diminuer. La hiérarchie lui fournissait une voix, le carnet une mémoire, la paie une sanction. Auguste le savait et cette connaissance empêchait la colère d’être simple. Quand la reprise sonna, Watrin se leva avec cette lenteur qui n’était plus de la paresse mais une négociation avec ses propres os. Auguste le regarda faire. Le vieux posa d’abord sa main sur le mur, puis son pied gauche, puis seulement son corps suivit. Il avait trouvé une méthode pour continuer à être un homme de travail quand le travail ne voulait plus de lui qu’en restes. Auguste détourna les yeux. Il n’aimait pas voir l’avenir dans le dos d’un autre.
— Ceux-là, ils n’ont pas besoin de crier pour qu’on les entende.
Près de la fenêtre haute, la lumière entra par un carré sale. Elle ne rafraîchissait rien. Elle montrait seulement la poussière suspendue, la vapeur, les fils qui flottaient comme des petites bêtes sans corps. Auguste pensa à la fenêtre de la chambre, à la buée que Rosalie essuyait avec son tablier pour gagner un peu de jour. Ici, la lumière n’appartenait à personne. Elle tombait sur les hommes comme sur les machines, sans choisir, sans consoler. Quand la cloche annonça la sortie, les corps ne se redressèrent pas tous ensemble. Certains eurent besoin d’une seconde de plus, d’un geste posé sur la hanche ou sur l’épaule. Auguste remit sa casquette. Elle lui parut trop lourde. Avant de passer le portail, il sentit dans sa poche le morceau de pain qu’il n’avait pas mangé. Il le garda pour Jules, puis en eut honte, parce qu’un père ne devrait pas rapporter à son enfant ce qu’il n’avait pas eu la force d’avaler.
— Un jour, dit-il, ils nous feront payer l’air qu’on respire ici.
— Faudrait déjà qu’il y en ait.
Auguste mangea lentement. Il gardait dans la main le morceau destiné à Jules, et cette petite réserve lui brûlait plus que la chaleur. Il entendit deux hommes discuter des Belges. L’un disait qu’ils acceptaient tout. L’autre disait qu’un bras belge valait bien un bras français quand la courroie cassait. La querelle resta basse. Dans l’atelier, on n’avait pas assez de souffle pour haïr longtemps ; on gardait cela pour Dhellin, où la bière prêtait du courage aux rancunes. Un contretemps survint près d’une carde. Rien de spectaculaire : un fil pris, une main trop lente, un arrêt qui grignota quelques minutes. Delcourt nota un nom. Le crayon ne faisait presque pas de bruit, et pourtant tous l’entendirent. Auguste posa les yeux sur la pointe descendre sur le carnet. Ce geste-là était pire qu’un cri. Un cri passe ; une ligne reste.
— Mullié, dit Delcourt ensuite, sans lever la voix.
— À la reprise, tu passeras près de la deuxième courroie. On verra si ça tient.
On verra. C’était ainsi que l’usine parlait aux corps : elle ne menaçait pas toujours, elle mettait à l’essai. Auguste hocha la tête. Il aurait voulu dire qu’il tenait encore. Mais dire qu’on tient, c’est déjà laisser croire qu’on pourrait lâcher. Lorsque la cloche reprit, il glissa le pain de Jules dans la poche intérieure de sa veste. Il se remit au poste avec cette chaleur supplémentaire contre sa poitrine. Ce n’était pas grand-chose. C’était un père entier réduit à un morceau gardé. À la sortie, l’air froid ne soulagea pas Auguste. Il lui sembla seulement que la salle chaude continuait à tourner dans sa poitrine. Les autres parlaient déjà de la paie, d’une rumeur de poste, d’un Belge arrivé par les Francs. Lui marcha sans répondre. Sous sa veste, sa chemise gardait l’odeur du suint. La maison le reconnaîtrait avant même qu’il ouvre la porte.
— Ça a ralenti ici, dit-il.
Auguste ne répondit pas. La courroie avait ralenti parce qu’une pièce tirait mal, parce que Watrin n’avait plus la même main, parce que le jeune Bailleul avait craint d’engager son poignet trop vite. Mais les raisons ne montaient pas jusqu’au carnet. Le carnet ne recevait que les noms.
— On fera attention, dit Auguste.
— On fera mieux.
Delcourt passa. Cette différence entre attention et mieux resta dans la gorge d’Auguste. À l’usine, faire attention, c’était protéger son corps ; faire mieux, c’était l’offrir davantage. Les deux choses se contredisaient, mais personne ne payait les contradictions. Auguste marcha vers la courée avec le pain de Jules dans la poche. Le morceau s’était aplati contre lui. Il le sentit comme on sent un reproche tendre. À chaque pas, le bruit de la salle chaude lui revenait dans les épaules, et ce bruit semblait pousser devant lui la porte de la maison. Auguste obéit. Le tissu humide lui colla au cou. Pendant quelques minutes, il respira son propre souffle. Il comprit que la salle chaude ne laissait jamais vraiment sortir les hommes. Même dehors, le soir, elle restait dans leurs habits, leurs cheveux, leurs poumons, et rentrait avec eux dans les maisons.
— Alors mets-le pour croire que ça sert.
— Ça ne sert à rien.
— Mets ton foulard, dit l’ancien.
Une vapeur grasse monta d’un bac. Elle avait cette odeur de laine lavée, de bête morte et d’eau trop chaude. Auguste en eut la gorge prise. Il toussa une fois, pas fort. Watrin le regarda. Ce regard-là valait un avertissement. L’après-midi reprit avec une violence basse. Delcourt fit déplacer deux hommes près d’une machine dont la courroie vibrait mal. Auguste fut envoyé aider au réglage. Ce n’était pas encore une sanction, mais cela l’éloignait de son poste habituel. Il sentit dans ce déplacement une première poussée. L’usine ne disait jamais tout de suite qu’un homme baissait. Elle le déplaçait, l’essayait ailleurs, le pesait autrement. Elle préparait la honte avec des mots techniques. Personne ne rit. C’était une vérité trop propre pour l’estaminet et trop sale pour l’atelier. Auguste pensa à Rosalie, à la boîte de fer, au pain coupé plus mince parce qu’un carnet, quelque part, avait décidé qu’une journée valait cela et pas davantage.
— Quand un homme coûte moins, ce n’est pas lui qui compte le prix.
— Des hommes.
— Des quoi ? demanda Auguste, qui savait pourtant.
— T’as entendu ? dit Bailleul. On parle d’en faire venir encore de Menin.
— Que la machine n’oublie jamais.
— Quoi ?
— On oublie vite, dit l’ancien.
Auguste retira sa main. Il n’y avait pas eu d’accident. Juste la possibilité d’un accident, ce qui suffisait à laisser une sueur froide sous la nuque. Il regarda l’ancien. La moitié de deux doigts manquait à sa main gauche ; on ne le remarquait pas d’abord, tant il avait appris à cacher ce qui n’était plus là.
— Pas là.
Il ne criait pas. Il n’avait pas besoin. Certains ordres avaient plus d’effet quand ils tombaient d’une voix calme. Auguste hocha la tête. La courroie battait avec une irrégularité courte, dangereuse, comme un cœur qui refuserait un temps sur deux. Il s’approcha, sentit la chaleur lui monter au visage. Le cuir vibrait, l’air vibrait, tout dans la salle semblait demander aux hommes d’avoir le même rythme qu’une matière morte.
— Mullié, attention à la courroie du troisième.
Son regard alla de la laine à la courroie ; rien, dans ce bref trajet, ne trouvait repos. Auguste regarda d’abord ses mains avant de répondre. Dans la courroie, puis dans la vapeur, il reconnaissait la même loi : dans une maison pauvre, chaque chose réclame sa place.
Delcourt passa près de lui.
Le commis entra dans le bureau vitré. De là, on voyait la salle sans la sentir vraiment. Auguste eut cette pensée brève, presque honteuse : il y avait des places où l’on entendait le travail sans le respirer. Puis il la chassa. Les pensées de ce genre rendaient les bras moins sûrs. Dans la cour de l’usine, Auguste vit passer le commis aux écritures. Il portait un carnet sous le bras, un col propre, des chaussures sans laine. Auguste baissa les yeux sur ses mains ; la journée n’était pas encore finie.

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