3. LA POMPE ET L’ARDOISE

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 À la pompe, les seaux arrivaient avant les paroles. C’était la loi de la courée : on posait le fer, on reprenait souffle, puis seulement on laissait sortir les nouvelles. Rosalie y alla avec son tablier noué haut, les manches relevées malgré le froid. L’eau avait une couleur dure. Elle tomba dans le seau avec un bruit qui réveilla une porte, puis une autre. La Dubar parut sur son seuil, un fichu sur les cheveux, le visage déjà prêt à savoir. Elle regarda le seau de Rosalie, puis la fenêtre des Mullié.

 — Ça coupe tôt, chez vous.

 Rosalie ne répondit pas. Elle appuya plus fort sur le bras de la pompe. L’eau sortit par à-coups. Dans une courée, un silence se comprend mieux qu’une explication ; il donne seulement plus de travail aux autres. Bientôt deux femmes furent là, puis une troisième, chacune avec son seau et sa petite réserve de remarques. On parla d’un enfant qui avait toussé toute la nuit, d’une retenue chez Binet, d’un Belge arrivé par la gare des Francs, d’une femme qui devait un mois à son propriétaire. Tout circulait, sauf l’argent. Les nouvelles passaient mieux que les sous.

 — Le petit va encore à l’école ?

 — Il y va, dit Rosalie.

* * *

 À la pompe, pendant ce temps, une femme parla d’un garçon retiré de l’école pour porter des bobines. Personne ne s’indigna. On hocha la tête, on demanda son âge, on calcula ce qu’il rapporterait peut-être. La courée n’était pas dure par nature ; elle avait simplement appris à convertir les enfants en solutions. Rosalie, qui venait chercher de l’eau, entendit la fin de l’histoire et pensa à Jules sans le vouloir.

 — C’est bien, ça. Tant qu’ils prennent les lettres, ils prennent pas la laine.

 — Votre nom, dit M. Sénéchal.

 Léonie resta sur le seuil après le départ de son frère. Elle regardait les femmes à la pompe, puis la rue où Jules venait de disparaître. Rosalie la surprit à lisser sa jupe, non pour la rendre plus propre, mais pour se donner une contenance. Ce geste-là n’était plus d’une enfant. Il appartenait aux filles que la maison commence à regarder comme une ressource. Jules écrivit : Mullié. Il appuya trop sur le M, moins sur la fin. Le maître passa derrière lui.

 — On finit son nom comme on le commence.

 Jules recommença. Cette fois, il fit attention à la dernière lettre. Il ne savait pas que, dans la ville, d’autres mains écrivaient aussi les noms : Delcourt au carnet, l’épicier sur l’ardoise, le bureau de secours dans ses registres. Il croyait encore qu’un nom bien écrit suffit à tenir droit. M. Sénéchal posa une craie près de lui.

 — C’est mieux.

* * *

 En rentrant, Jules voulut montrer à Léonie sa ligne réussie. Elle la regarda avec sérieux. Elle aurait pu se moquer du M trop lourd, de la dernière lettre trop pâle. Elle ne le fit pas. Dans son esprit, la ligne de Jules représentait une chance qu’elle sentait déjà s’éloigner d’elle. Elle lui dit seulement que c’était droit. Le mot, chez les Mullié, valait presque une bénédiction. Jules traversa la cour avec son ardoise serrée contre lui. Il faisait attention de ne pas glisser, non parce que la cour était dangereuse, mais parce que l’ardoise pouvait se fendre. Il savait déjà qu’un objet d’école coûte plus cher qu’un jouet, parce qu’il promet davantage et pardonne moins. Sur le seuil, Rosalie lui frotta le menton avec son pouce mouillé. Il protesta à peine. L’enfant acceptait encore les corrections maternelles comme on accepte une pluie connue. Quand Jules revint, l’ardoise portait encore un peu de poussière de craie au bord. Rosalie la posa contre la table, loin de l’eau, loin de la soupe, loin de tout ce qui pouvait l’abîmer. Dans la chambre, les choses d’école semblaient toujours déplacées, comme des visiteurs propres assis trop près du poêle. Pourtant, elle aimait cette ardoise. Elle n’aurait pas su dire pourquoi.

 Peut-être parce qu’elle ouvrait une porte que personne, dans la courée, ne savait garder ouverte très longtemps. À l’école, Jules eut froid autrement que dans la chambre. Ce n’était pas le froid de la courée, humide, collé aux murs ; c’était un froid plus propre, un froid de salle tenue, de bancs alignés, de vitres hautes où le jour entrait sans chaleur. Les enfants soufflaient dans leurs doigts avant de tenir la craie. M. Sénéchal passait entre les rangs avec une lenteur qui faisait taire les souliers.

 — Le nom, dit-il. Encore.

 — On efface avec le chiffon.

 — Tu me le rendras.

 Jules prit le chiffon avec une reconnaissance inquiète. Rendre, chez les Mullié, n’était jamais un verbe simple. Il fallait rendre l’argent, le pain, le seau, la parole, le linge propre, et maintenant ce bout de drap qui sentait la poussière de craie. Quand il sortit, la courée lui parut plus bruyante que le matin. Les femmes étaient encore à la pompe, mais leurs conversations avaient changé de côté : elles ne parlaient plus du froid, elles parlaient de ceux qui passaient. La Dubar regarda l’ardoise sous son bras.

 — Alors, le savant ?

 Jules sourit, sans savoir si on se moquait. Rosalie, qui revenait avec le seau, répondit pour lui.

 — Il apprend son nom.

 La phrase fit rire doucement une femme. Une autre dit qu’apprendre son nom ne remplissait pas la marmite. Rosalie ne répliqua pas. Elle prit l’ardoise de Jules, l’essuya avec le bord de son tablier, puis la lui rendit. Le nom y restait pâle, mais lisible. C’était peu. C’était quelque chose. À la récréation, Jules resta d’abord près du mur. Les autres enfants se poussaient dans la cour avec cette violence légère des corps qui n’ont pas encore compris leur prix. Ils jouaient à se poursuivre, à s’attraper par la manche, à lancer des cailloux contre une ligne tracée. Jules protégeait son ardoise sous son bras, comme si elle pouvait se blesser.

 — Pourquoi tu la gardes toujours ?

 — Pour pas qu’elle tombe.

 — C’est qu’une ardoise.

 Jules ne répondit pas. Chez lui, rien n’était jamais « qu’une » chose. Une ardoise était une dépense, un nom écrit, un objet que Rosalie essuyait avec le tablier. Une miche n’était pas qu’une miche. Un seau n’était pas qu’un seau. Même une ficelle pouvait devenir utile avant la fin du mois. M. Sénéchal observa la cour depuis le seuil. Il connaissait ces enfants qui gardaient leurs affaires trop près du corps. La gratuité de l’école avait beau être écrite dans les lois, chaque cahier continuait d’avoir un poids différent selon les maisons. Il appela Jules.

 — Mullié, viens ici.

 — Tu sais lire cette ligne ?

 Il montra une phrase au tableau : « La République instruit les enfants. » Jules déchiffra lentement. Il mit plus de temps sur République. Le mot était grand, carré, presque étranger à la courée. Le maître le corrigea sans dureté.

 — Ça veut dire quoi ? demanda Jules.

 — Ça veut dire qu’on veut que tu apprennes.

 Jules accepta cette réponse. Elle était moins grande que le mot, donc plus facile à porter. Quand il rentra, il répéta la phrase à Rosalie. La République instruit les enfants. Il la dit avec fierté, mais sans comprendre pourquoi sa mère détourna le regard vers la marmite.

 — C’est bien, fit-elle.

 — M. Sénéchal dit qu’on veut que j’apprenne.

 — Alors apprends, dit-elle. Ça ne prend pas de place.

 Elle regretta aussitôt la phrase. Apprendre prenait de la lumière, du temps, du pain. Mais Jules sourit, et ce sourire suffit à sauver la parole.

* * *

 Le soir, l’ardoise de Jules resta contre le mur, près de la boîte de fer. Rosalie remarqua le voisinage des deux objets : l’un promettait des lettres, l’autre contenait des sous. Elle ne sut lequel des deux était le plus fragile. La courée, par la fenêtre, achevait ses commentaires. Un nom d’enfant venait d’être écrit ; déjà, la semaine demandait ce qu’il coûterait. Le soir, Jules voulut montrer son ardoise à Isidore, qui n’était pas encore là, comme si l’enfant avait déjà préparé pour le cousin absent une preuve de sa place dans la maison. Il écrivit son nom lentement, langue sortie, main crispée. La craie fit un grincement mince. Rosalie, près du poêle, leva la tête.

 — Pas si fort, tu vas la casser.

 — C’est la craie qui crie.

 — Alors fais-la parler bas.

 Il recommença. Les lettres furent moins droites, mais plus douces. Mullié. Le nom tenait dans peu d’espace. Jules le regarda avec fierté. Léonie, qui réparait un ourlet, se pencha.

 — T’as oublié l’accent dans ta tête, dit-elle.

 — Y en a pas.

 — Dans la tête, il y en a toujours.

* * *

 Le lendemain, à la pompe, la Dubar demanda si le petit allait bien à l’école. Elle avait posé la question d’une voix presque douce, mais le presque était important. Dans la courée, chaque douceur gardait une pointe, pour ne pas se laisser prendre en flagrant délit de bonté.

 — Il écrit, répondit Rosalie.

 — C’est déjà ça. Les miens écrivaient aussi. Après, ils ont porté.

 Elle parlait de l’ardoise. Elle parlait d’autre chose aussi. Jules le sentit sans savoir le dire. Il posa l’objet près de la boîte de fer, et Rosalie ne le déplaça pas tout de suite.

 — Garde ça propre.

 — Tu as bien fait ?

 Quand il rentra, Rosalie lui demanda seulement : La phrase protégea Jules, mais elle le montra davantage. Il finit la ligne. Quand il se rassit, ses oreilles brûlaient. Pourtant, au fond de lui, quelque chose tenait debout. Il avait lu devant les autres. Ce n’était pas assez pour remplir une assiette, pas assez pour sécher des bas, pas assez pour acheter du charbon, mais c’était une chose qui lui appartenait plus que le pain.

 — Ici, on apprend. On ne se moque pas.

 — Mullié sait lire comme ma grand-mère.

 Jules trouva enfin la ligne. Il lut lentement. Chaque mot sortait de sa bouche avec un petit effort visible. Au troisième, il hésita. Au quatrième, il reprit. Il entendait, derrière lui, le souffle des autres, les chaussures qui remuaient, une plume qui tombait. Puis, au fond de la classe, un garçon murmura : Le nom, dans la bouche du maître, était plus propre que dans la courée. Il avait perdu la boue du seuil, la fumée du poêle, l’odeur du linge mouillé. Jules en fut fier. Il ouvrit le livre à la mauvaise page. Sénéchal attendit. Ce n’était pas un mauvais homme ; il avait seulement la patience des gens qui ne mesurent pas toujours ce que coûte une attente à un enfant regardé.

 — Ton livre, Jules Mullié.

 Le jour où M. Sénéchal fit lire Jules devant les autres, l’enfant crut d’abord qu’on l’appelait pour le récompenser. Il se leva trop vite, heurta le banc de son genou et rougit aussitôt. Les autres rirent, non par méchanceté entière, mais parce que les enfants pauvres apprennent tôt à se défendre en riant les premiers de celui qui trébuche. Le soir, il voulut écrire République sur son ardoise. Il mit trop de lettres, en oublia une, recommença. Rosalie posa les yeux sur le mot sans le lire à haute voix. Elle vit seulement que son fils appuyait si fort que la craie cassait. Jules hésita. Il pensa à Rosalie, qui n’acceptait jamais rien sans savoir ce qu’on demanderait après. Puis l’envie passa avant la prudence. Il lécha le coin du sucre. Le goût lui parut immense.

 Ce ne fut pas un événement, seulement la craie à sa place dans la journée. Jules ne chercha pas à expliquer. Il y chercha une promesse plus grande que sa main, entre le seau et la pompe, dans cet endroit où les mots coûtent vite trop cher.

 Jules vit d’abord la craie. Ce n’était pas un symbole, seulement une réalité de plus sur la table. L’école demeurait là, fragile, entre la craie et le seau, comme une promesse tenue debout par des choses qui coûtaient déjà. Jules le regarda sans sourire ; il savait déjà que certaines petites choses pèsent plus lourd que leur taille. Ce n’était pas une explication, seulement un morceau de journée en plus.

 — T’en veux ? demanda l’autre, déjà fier d’avoir à donner.

 À la sortie, il resta un moment sous le porche avec deux garçons. L’un avait un morceau de sucre dans du papier. Il le lécha sans le croquer, pour le faire durer. Jules regarda cette richesse minuscule avec autant d’attention qu’il aurait regardé une montre. M. Sénéchal fit copier une phrase : La République instruit ses enfants. Jules écrivit lentement. Le mot enfants le retint. Il savait bien qu’il en était un. Mais il savait aussi que, dans la maison, on ne le regardait pas toujours comme un enfant. On lui demandait de porter, d’attendre, de ne pas avoir froid, de comprendre que la meilleure part n’était pas pour lui si le père rentrait trop pâle. L’école disait enfant ; la chambre disait bouche. À l’école, Jules suivit la poussière de craie sur ses doigts. Il avait écrit son nom. La courée, dehors, attendait déjà qu’on le rapporte.

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