6. CHEZ DHELLIN
Chez Dhellin, l’estaminet tenait chaud avant même qu’on eût bu. La chaleur venait du poêle, des corps, des pipes, du renfermé, de cette parole d’hommes qui monte quand les mains ne travaillent plus. Auguste y entra le dimanche soir avec l’hésitation de celui qui sait qu’un verre coûte et que rester seul coûte aussi. Dhellin leva le menton. Il connaissait les paies, les retenues, les querelles d’atelier et les silences de table ; il les servait depuis des années avec la bière. Au mur, un journal froissé parlait de politique, de République, de frontières et d’affaires que personne n’avait le temps de comprendre entièrement.
— Mullié, dit Dhellin. Un petit ?
— Un petit.
— Les Belges prennent tout, dit un fileur.
— Les patrons donnent, corrigea Watrin.
— C’est pareil.
— Non. C’est jamais pareil quand on sait qui tient la bourse.
Un ouvrier parla d’une grève ancienne, assez vieille pour qu’on la raconte sans trop de danger, assez proche pour que les hommes baissent tout de même la voix. Dhellin leva les yeux vers la porte. La police n’était pas là, mais l’habitude de la surveillance pouvait suffire à faire taire une table. Auguste écoutait ces récits comme on écoute une chanson dont on connaît la fin : beaucoup de colère, peu de pain, puis le retour au portail.
— La frontière laisse passer les bras, pas les paquets. Drôle de justice.
Il y eut un silence. La phrase n’était pas assez forte pour faire une dispute, mais assez juste pour fatiguer les bouches. Auguste posa les yeux sur le fond de son verre. Il pensa à Isidore, qu’on annonçait peut-être pour bientôt, à Rosalie qui compterait une part de plus et une pièce aussi. La vérité des pauvres se contredisait toujours à table.
— Le pain, on nous le donne déjà mince avant qu’ils arrivent.
— Les Belges prennent le pain, dit l’un.
— Les bras rapportent aux patrons, dit Watrin.
— Et les paquets aux douaniers quand ils les trouvent, ajouta quelqu’un.
— Ton parent vient ? demanda Dhellin.
— Peut-être.
— S’il vient, il mangera.
— Il paiera aussi.
— Quand on paie, on mange quand même dans l’assiette d’un autre.
Auguste leva les yeux. Dhellin ne disait pas cela méchamment. Il énonçait une règle domestique avec une cruauté tranquille. Un pensionnaire soulage une dette et en crée une autre. Il donne des sous, prend de l’air, voit la fatigue, entend les disputes qu’on retenait avant lui. Auguste imagina Isidore posant son sac dans la chambre, Rosalie lui faisant place, Léonie se déplaçant, Jules posant des questions. Il finit son verre. En rentrant, il trouva la courée mouillée de nuit. Les voix de l’estaminet lui restaient dans la tête, mêlées au bruit de l’usine. Rosalie cousait encore. Elle leva seulement les yeux.
— Tu as vu Dhellin ?
— Oui.
— Il a parlé d’Isidore ?
— Tout le monde parle de tout.
Quand on prononça le mot frontière, chacun eut son image. Pour Dhellin, c’était la marchandise arrêtée, le tabac caché, les histoires qui faisaient rire le soir. Pour Staf, c’était un chemin de travail. Pour Auguste, soudain, ce fut un sac posé près de sa table. Les grands mots de journal descendaient ainsi dans la vie des pauvres : ils devenaient un homme à loger, un paquet à cacher, une pièce en plus ou en moins dans une boîte de fer. Elle comprit. Dans une courée, l’avenir entre souvent par la bouche des autres avant d’oser frapper à la porte. Auguste posa sa casquette. Il n’avait pas trop bu. Il avait seulement rapporté de l’estaminet une nouvelle qui n’en était plus une : le sac d’Isidore approchait déjà de leur maison. Chez Dhellin, la chaleur ne venait pas du feu, mais des haleines, des vestes mouillées, des verres serrés dans les mains. Le journal du jour restait près du comptoir, taché d’un rond de bière. Un homme lisait les gros titres à mi-voix, sans être toujours sûr des mots. Les autres corrigeaient, riaient, grognaient. L’écrit, ici, changeait de bouche avant d’avoir fini sa phrase. Auguste écoutait. Il avait appris que l’estaminet donne aux hommes le droit de parler fort de ce qu’ils subissent bas.
On parla des Belges, comme toujours quand la paie avait maigri. Les Belges prenaient les places, disaient les uns. Les patrons les faisaient venir, répondait un autre, mais moins haut. La vérité avait moins de force que la rancœur, surtout quand la rancœur coûtait moins cher. Auguste pensa à Isidore, à son sac, à sa manière de s’excuser d’être là avant même d’arriver. Il ne dit rien. Il savait qu’un silence peut protéger quelqu’un sans le défendre. Auguste resta près du mur. Il aimait peu parler quand il avait travaillé toute la journée. Les mots lui semblaient alors des outils trop lourds. D’autres s’en chargeaient. L’un disait que les Belges acceptaient tout. Un autre répondait que quand on a faim de l’autre côté, on prend ce qui vient. Dhellin essuyait ses verres, laissant chacun aller jusqu’au bord de la colère sans la laisser casser la boutique.
— On en verra encore arriver, dit un homme. Les patrons aiment ça. Un sac, deux bras, pas d’histoires.
Auguste pensa à Isidore avant même que son nom fût prononcé. Le cousin de Rosalie avait écrit qu’il chercherait à passer pour quelques semaines, peut-être plus. Dans la lettre, les mots semblaient s’excuser d’avance. On vient quand on peut. On paiera sa part. On ne dérangera pas. Mais un homme dérange toujours une chambre trop pleine, même quand il apporte de l’argent.
— Tu en as un, toi, de là-bas ? demanda quelqu’un.
Auguste leva les yeux.
— De la famille.
— La famille, ça mange pareil.
— On parle beaucoup quand la paie est courte.
Personne ne répondit. La phrase avait mis un couvercle sur la table. Auguste sortit peu après. Dans la rue, l’air froid lui fit presque du bien. Il rapportait à la maison une nouvelle qu’il n’avait pas dite : Isidore venait. Avec lui viendrait le sac, et dans le sac un peu de secours, plié avec une humiliation. Chez Dhellin, la fumée faisait un plafond bas aux paroles. Les hommes parlaient dessous, courbés sans s’en apercevoir, comme à l’usine. Le journal passait de main en main, taché de bière, plié aux mêmes endroits. On y lisait les grands mots de la République, les accidents, les affaires de frontière, les prix, les promesses. Tout ce qui, imprimé, paraissait loin, finissait par retomber sur la table en petites colères.
— Encore des Belges à la gare des Francs, dit Bailleul.
— Et alors ? fit un autre. La machine les mange pareil.
— Peut-être. Mais elle nous laisse les miettes.
— Vous parlez comme si les patrons embauchaient par charité, dit-il. Français ou Belge, un dos qui plie, c’est un dos qui rapporte.
Un vieux, au coin, évoqua les douaniers. Il connaissait des passages, des sentiers, des hommes qui portaient du tabac sous la veste, de la chicorée, du savon parfois. Rien qui fît trembler l’État, disait-il ; assez seulement pour que l’État se souvînt des pauvres. Auguste écouta. Il pensa au savon remis, au col de Jules, aux mains de Rosalie rougies par l’eau froide.
— Ton Vanneste, demanda Bailleul, il revient quand ?
Auguste posa le verre.
— C’est pas mon Vanneste.
— C’est ton cousin.
— Justement.
La réponse fit rire Dhellin. Auguste regretta aussitôt d’avoir parlé. Une plaisanterie peut sortir d’une blessure plus vite qu’un aveu. Il but enfin. La bière était tiède, un peu aigre, mais elle donnait au silence une autre couleur. Quand il rentra, l’odeur de l’estaminet le suivit dans la courée. Rosalie la reconnut avant lui. Elle ne fit pas de reproche. Elle demanda seulement :
— Ils ont parlé d’Isidore ?
Auguste suspendit sa casquette au dossier de la chaise.
— Tout le monde parle de ceux qui ne sont pas encore là.
La phrase resta dans la chambre. Le sac d’Isidore n’était pas arrivé, mais déjà il prenait de la place. En quittant Dhellin, Auguste entendit encore un rire derrière lui. Il ne sut pas s’il portait sur les Belges, sur les patrons, sur les hommes qui baissent ou sur ceux qui rentrent trop tôt. Dans la rue, la nuit sentait la bière et la laine mouillée. Chaque parole de l’estaminet lui revenait plus lourde que son verre. Auguste sourit malgré lui. Dhellin le remarqua.
— Tu vois, Mullié, on n’est pas morts. Pas tous les jours.
— Pas avant demain, répondit Auguste.
— Les patrons doivent être contents, lança quelqu’un. Encore des bras.
— Des bras, oui. Avec des ventres au bout.
Quand Auguste se leva, Dhellin lui demanda :
— Tu rentres déjà ?
— La maison ne boit pas à ma place.
Quand Auguste sortit, la nuit avait commencé à mouiller les pavés. Derrière lui, l’estaminet continua de parler. Devant lui, la courée attendait avec une autre sorte de silence. Cette phrase resta entre eux, lourde et sans éclat. Auguste but. La bière avait un goût de pain liquide et de fatigue. Sur la table, le journal parlait de politique, de République, d’écoles, de grands travaux. Les hommes lisaient surtout entre les lignes : qui paierait, qui travaillerait, qui serait remplacé.
— Alors fais attention à ce que les autres diront. Et à ce que toi, tu penseras.
— Oui.
— De Belgique ?
— Un cousin de Rosalie.
Auguste eut un mouvement de surprise. Dans le quartier, les maisons parlaient avant les habitants.
— Chez toi, demanda Dhellin, on attend quelqu’un ?
Un vieil homme au fond de la salle raconta une histoire de douaniers, de tabac caché dans la doublure d’un manteau, de femme fouillée sur la route de Menin. Les hommes rirent trop fort. Le rire servait à mettre de la distance entre eux et la honte. Auguste pensa au sac d’Isidore. Il se demanda ce que le cousin apporterait : des pièces, des ennuis, un paquet, un accent, une bouche de plus. Auguste leva les yeux. Il aurait pu défendre Isidore avant même son arrivée. Il ne le fit pas. La défense d’un Belge, dans un estaminet d’ouvriers français, coûtait plus cher qu’une tournée. Et puis, au fond de lui, il portait la même inquiétude que les autres. On peut savoir d’où vient la vraie violence et tout de même en vouloir à celui qui se tient à côté de vous dans le froid.
— Non, mais ils prennent la place.
— Les sacs ne signent pas les embauches, répondit Dhellin.
— On en a vu deux à la gare ce matin, dit Bailleul. Des Vanneste, des Van quelque chose.
Toujours avec leurs sacs. Chez Dhellin, l’estaminet n’était jamais seulement plein d’hommes. Il était plein de ce que les hommes ne rapportaient pas chez eux : la colère, les mots contre le patron, les nouvelles qui grossissaient à force de passer de bouche en bouche, les chansons retenues, les plaisanteries sur les Belges, les silences sur les blessures. La fumée y tenait au plafond comme un second plafond, plus bas, plus fraternel et plus sale. Auguste rentra avec cette phrase. Chez lui, Rosalie frottait déjà une manche près du baquet. Il pensa au savon saisi, à la frontière, aux paquets, à Isidore qui n’était pas encore vraiment installé. Il comprit que les hommes parlaient à l’estaminet de ce que les femmes payaient à la maison.
— On rit moins quand c’est le savon de sa femme.
* * *
Plus tard, un homme entra avec des nouvelles de la gare. Un contrôle de douane. Un paquet saisi. Une femme qui pleurait parce que le savon pris représentait trois semaines de propreté à venir. Les hommes commentèrent. Certains rirent, d’un rire dur. Dhellin coupa court : Les autres le regardèrent. Auguste lui-même fut surpris d’avoir parlé ainsi. Il pensa aussitôt à Jules, à l’ardoise, au nom écrit. Dhellin ne sourit pas, mais il poussa le verre d’Auguste un peu plus près de lui, comme on accorde un point dans une partie.
— Non, répondit Auguste. Mais ils empêchent peut-être qu’on t’en prenne une tranche sans
que tu voies.
— Vous parlez comme si les mots donnaient du pain.
— Alors ils liront ce qu’on leur doit, et on leur donnera moins pour leur apprendre.
— Mais s’ils savent lire ?
Dhellin suivit le tabac des yeux, puis détourna la tête vers le journal froissé ; ce petit détour valait presque une phrase. Le journal apportait des mots plus grands que la table : Bière tiède, tabac, journal froissé ; imprimés, ils paraissaient propres, mais ils finissaient toujours dans les mains pauvres.
La frontière ne se tenait pas seulement aux barrières. Elle se glissait dans la bière tiède, dans le tabac, dans l’accent retenu et dans la manière de poser son sac près du mur. La scène resta ouverte, basse, sans phrase finale. Leur histoire avançait par cette obstination sans fanfare.
— Il faudra toujours quelqu’un pour porter les ballots.
Bailleul prétendit que les républicains feraient bientôt des écoles où les fils d’ouvriers deviendraient commis. Watrin souffla par le nez. Dhellin rangea le vieux jeu de cartes. Sur la table, les traces rondes des verres restèrent seules, plus franches que les paroles.

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