7. LE SAC D’ISIDORE

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 Le train de Belgique arriva avec un souffle noir qui parut salir davantage le ciel. À la gare des Francs, les hommes descendirent avant les paroles, portant des sacs, des paquets, parfois rien qu’une veste roulée et une adresse pliée dans la poche. Isidore Vanneste resta un moment sur le quai, le sac contre la jambe. Il avait ce regard des frontaliers qui reconnaissent et ne reconnaissent pas à la fois : mêmes briques, mêmes fumées, mêmes visages tirés, mais une autre administration, une autre manière de prononcer les noms, une autre honte à présenter quand on cherche du travail. Rosalie l’aperçut la première. Elle avait tenu à venir. Auguste était resté un pas derrière.

 — Cousine, dit Isidore.

 Il ôta sa casquette avec une politesse trop grande pour un quai. Rosalie lui prit la main. Elle sentit dans cette main la fatigue du voyage, le froid, et la volonté de ne pas peser. Isidore était plus jeune qu’Auguste, mais la route l’avait déjà tiré vers le bas. Il sourit à Léonie, qui avait accompagné sa mère, puis regarda Auguste. Le soir, Jules voulut toucher le sac. Isidore le laissa faire. Il en sortit un mouchoir, une chemise roulée, un couteau, un paquet de chicorée, deux objets sans valeur dont il sembla pourtant honteux. Léonie regardait la scène de côté. Rosalie pensa que chaque chose tirée du sac entrait dans la maison comme une petite question. Combien de temps ? Combien de place ? Combien de pain ? Le sac se vida, mais les questions restèrent.

 — Je ne dérangerai pas longtemps.

 — Faut d’abord arriver, dit Auguste.

 La phrase était correcte. Elle n’était pas accueillante. Rosalie l’entendit et ne lui en voulut pas tout à fait. Il y a des bontés qu’un homme pauvre n’a plus les moyens de montrer. Dans la courée, la Dubar vit tout. Elle vit Rosalie, Auguste, Léonie, l’homme avec son sac. Elle vit aussi ce qu’on ne voyait pas : la paillasse à déplacer, la soupe à allonger, les sous qui entreraient peut-être, l’orgueil d’Auguste qui reculerait d’un cran. Elle lança seulement :

 — C’est donc lui ?

 Jules voulut toucher le couteau du cousin. Isidore le lui montra, mais ne le donna pas. Il dit que c’était un couteau de route, pas un couteau d’enfant. Le mot route alluma quelque chose dans les yeux de Jules. Auguste le vit. Il pensa que son fils rêvait déjà d’un ailleurs offert par un homme qui, lui, arrivait faute d’avoir pu rester ailleurs. Rosalie répondit :

 — C’est Isidore.

 Auguste voulut se montrer généreux. Il indiqua le coin où le cousin pourrait poser ses affaires, parla du travail qu’on trouverait peut-être, du quartier qui n’était pas mauvais. Sa voix sonnait plus haute qu’à l’ordinaire. Rosalie l’entendit. Elle savait qu’un homme qui explique sa maison devant un autre essaie parfois de la posséder une seconde fois. Mais la chambre, elle, ne se laissait pas agrandir par les paroles.

 — Tu peux mettre ça là.

 Isidore posa le sac. Le bruit fut léger. Pourtant, tout le monde l’entendit. Le sac avait pris sa place avant même l’homme. Il touchait le mur humide et le pied de la paillasse. Jules s’accroupit.

 — T’as quoi dedans ?

 — Ma fortune, dit Isidore.

 — Elle est petite.

 — C’est pour ça que je peux la porter.

* * *

 Le soir, il fallut refaire les places. On déplaça une chaise, on tira la paillasse des enfants, on mit Jules plus près de Léonie. Rosalie trouva un vieux drap, le secoua, le plia. Isidore répétait qu’il dormirait bien n’importe où. Plus il le disait, plus la chambre semblait petite. Auguste sortit chercher de l’eau, sans qu’on lui eût demandé. Dans la cour, il resta un instant près de la pompe. La nuit sentait la pierre mouillée. Derrière lui, par la fenêtre, il voyait Isidore penché vers Jules, lui montrant quelque chose dans sa main. Un étranger utile prenait place chez lui. Quand tout fut arrangé, Rosalie servit la soupe. Elle avait mis un peu plus d’eau. Personne ne le dit. Isidore mangea lentement, remercia deux fois, puis comprit qu’il ne fallait pas remercier davantage. Les remerciements répétés finissent par rappeler ce qu’on donne. Après le repas, il sortit un papier plié, l’adresse d’un atelier, un nom de contremaître, peut-être une chance. Auguste lut sans commentaire. Delcourt connaissait peut-être l’homme. La frontière avait traversé la table sous la forme d’un sac et d’un papier. Jules voulut savoir si les trains dormaient la nuit.

 Isidore répondit que non, que les trains ne dormaient jamais vraiment, qu’il y avait toujours quelque part une machine, un homme de garde, une gare avec une lampe. L’enfant trouva cela admirable. Auguste, lui, entendit autre chose : même les machines avaient plus de feu que leur poêle. Isidore voulut donner l’argent avant même de retirer sa veste. Auguste rougit à peine, mais Rosalie le vit. Le cousin tendait des pièces comme on demande pardon. Auguste les regarda sans les prendre. Alors Rosalie avança la main. Elle ne sauva pas l’orgueil de son mari ; elle sauva la soupe du lendemain. C’était une faute nécessaire, et les fautes nécessaires sont les plus difficiles à pardonner.

 Quand Isidore défit enfin le nœud de son sac, personne ne regarda ouvertement. C’était une politesse de pauvres : laisser croire à celui qui arrive qu’il a encore un dedans à lui. Pourtant chaque objet posait sa question. Une chemise roulée, un morceau de toile, un paquet de tabac, deux pommes ridées, un petit couteau, des chaussettes reprisées. Toute une vie transportable tenait là, sur une paillasse qu’il faudrait inventer. Rosalie prit les pommes comme on reçoit une offrande trop grande.

 — Fallait pas.

 — Ça aurait gâté en route.

 Il mentait mal, par bonté. Léonie détourna les yeux. Jules s’approcha, attiré par le sac, par l’accent, par ce mélange d’étranger et de famille. Isidore lui sourit.

 — T’écris déjà ton nom, toi ?

 — Oui.

 — Alors t’es plus avancé que bien des hommes.

 Isidore sentit le malaise. Il poussa son sac contre le mur.

 — Je prendrai pas grande place.

 Personne ne répondit assez vite. Parce que c’était faux, et parce qu’il ne fallait pas le dire. Dans une chambre pauvre, la place n’était pas seulement de la surface. C’était de l’air, du sommeil, du silence, une part de soupe, un coin pour la pudeur. Rosalie chercha déjà comment déplacer la caisse, plier le linge, faire dormir Jules un peu plus près de Léonie, un peu moins près de la porte. Plus tard, quand la soupe fut servie, Isidore posa deux pièces sur la table. Elles firent un bruit net, presque insolent. Rosalie tarda à les prendre. Auguste les regarda comme s’il s’agissait d’un outil qu’on lui retirait des mains.

 — Pour la semaine, dit Isidore.

 — On verra, répondit Rosalie.

 Elle finit par glisser les pièces vers la boîte de fer. Le métal les reçut avec un son plus plein que d’habitude. Ce son-là, au lieu de rassurer, fit baisser la tête d’Auguste. Il y a des secours qui ajoutent au manque la preuve du manque. Devant la courée Catteau, il s’arrêta. Le passage était plus étroit qu’il ne se l’était rappelé. L’odeur d’eau froide, de charbon, de soupe et de linge mouillé lui arriva comme une parenté. Une femme le regarda.

 — Vous cherchez ?

 — Les Mullié.

 — Alors vous avez trouvé le manque.

 Rosalie ouvrit avant qu’il eût frappé une seconde fois. Elle eut ce mouvement de recul que l’on a devant une visite attendue mais trop réelle. Le sac entra d’abord. Puis Isidore.

 — Cousine.

 — Isidore.

 Ils ne s’embrassèrent pas tout de suite. Le sac gênait, la porte aussi, la chambre derrière eux davantage encore. Jules regardait les chaussures de l’homme. Léonie regardait le sac. Auguste, qui était rentré plus tôt ce jour-là, regardait les mains d’Isidore : mains d’ouvrier, mais pas d’ici.

 — J’ai apporté un peu, dit Isidore.

 Il posa les pommes sur la table. Elles étaient petites, fripées, magnifiques. Jules ouvrit les yeux. Rosalie eut envie de dire qu’il ne fallait pas. Elle dit merci. Auguste regarda ailleurs. Le soir, quand Isidore donna ses premières pièces pour la pension, Rosalie les prit avec lenteur. Chaque pièce soulageait la maison et piquait Auguste. Il n’y avait pas de manière propre de recevoir cette aide. La boîte de fer sonna mieux ; l’air de la chambre sonna plus faux. Isidore défit les courroies avec lenteur. Il en sortit les pommes, une chemise roulée, un foulard, une petite boîte de métal et un paquet enveloppé dans du journal. Auguste suivait chaque chose des yeux. Un homme pauvre n’aimait pas voir un autre homme pauvre vider sa richesse, même quand cette richesse tenait dans un sac.

 — C’est du tabac ? demanda-t-il.

 Isidore referma le paquet trop vite.

 — Un peu.

 — De là-bas ?

 — D’où veux-tu que ça vienne ?

 Il n’y avait pas d’agressivité dans la réponse, mais la frontière entra tout entière dans la chambre : les douaniers, les petits passages, les paquets serrés sous la veste, les regards à la gare, les hommes qui transportaient davantage que leur travail. Rosalie posa la main sur la table.

 — Ici, on ne veut pas d’ennuis.

 Isidore baissa la tête.

 — Moi non plus.

 Jules demanda si le train allait vite. Isidore sourit.

 — Assez vite pour que la pluie entre quand même.

 L’enfant rit. Rosalie le laissa rire. Ce rire-là n’était pas cher, il fallait le garder. Auguste, lui, demanda combien Isidore pensait donner pour la pension. La question tomba trop tôt. Rosalie le sut à la manière dont le cousin referma les doigts sur une pièce.

 — Ce que je pourrai.

 — Ici, ce qu’on peut, on le compte.

 — Auguste, dit Rosalie.

 Il se tut. La honte changea de camp, puis revint à sa place première, au milieu de tous. Isidore posa trois pièces. Elles sonnèrent sur la table avec une petite autorité. La boîte de fer les recevrait. Auguste les subirait. Jules, lui, ne vit que les pommes. Il en toucha une du bout du doigt, comme on touche un fruit dans une histoire. Dans la chambre, Auguste se leva. Les deux hommes échangèrent une poignée brève. La poignée fut correcte, ni froide ni chaude. Isidore sentit la force d’Auguste ; Auguste sentit l’embarras d’Isidore. Rosalie posa les pommes sur la table. Jules les regarda comme si elles venaient d’un pays plus lointain que la Belgique.

 — Voilà Isidore.

 Rosalie répondit :

 — Voilà donc le cousin, dit-elle.

* * *

 À l’entrée de la courée, Isidore ralentit. Il avait connu des chambres pauvres, mais chaque courée avait sa manière d’enfermer. Celle-ci semblait d’abord étroite, puis plus étroite encore quand on y entrait. Des enfants cessèrent de jouer. Une femme leva les yeux de son seau. La Dubar vit le sac avant de voir l’homme. Sur le chemin, Isidore parla de la pluie à Menin, d’un contremaître qui ne gardait pas les hommes, d’un cousin qui avait trouvé une place à Roubaix, d’un douanier qui faisait ouvrir les sacs quand son chef était là. Rosalie écoutait en marchant. Elle entendait les mots utiles : place, sac, douanier, paie, logement. Le reste glissait comme l’eau sur les pavés.

 — Le train n’est pas fait pour qu’on y soit bien.

 — T’as fait bon voyage ?

 Il descendit avec deux autres hommes. L’un portait une caisse ficelée, l’autre rien qu’une veste trop mince et des mains rouges. Tous trois regardèrent d’abord la sortie, puis les gens qui regardaient la sortie. Isidore savait que son nom arrivait avant lui. Vanneste. Il y avait dans ces lettres quelque chose qu’on entendait immédiatement comme étranger, même quand l’homme qui les portait avait faim de la même façon. Isidore n’aimait pas les gares. Elles donnaient aux hommes l’air de paquets mal ficelés. On y attendait debout, sous des regards qui cherchaient d’où vous veniez avant de savoir où vous alliez. La gare des Francs n’était pas grande, mais elle suffisait à faire sentir la frontière : un accent retenu, un sac serré contre une jambe, des employés qui répétaient les noms comme s’ils avaient le droit de les corriger.

 Isidore poussa son sac plus près du mur encore. Cette fois, personne ne lui avait rien demandé. Il faisait seulement ce que font les hommes de trop : ils diminuent leur forme en espérant diminuer leur faute. L’enfant fut déçu, puis imagina tout de même un roi caché derrière une gare. Léonie écoutait en silence. Elle aimait la voix d’Isidore quand il parlait bas : certains mots y glissaient autrement, comme des objets qu’on aurait rapportés dans le sac sans les montrer.

 — Les rois ne se mettent pas sur les routes où nous passons.

 Isidore sourit.

 — Tu les as vus ?

 — Oui.

 — Il y a des rois ?

 — C’est pareil, avec d’autres chemins.

 Jules demanda à Isidore de raconter la Belgique. Le cousin haussa les épaules. Rosalie prit les pièces avant que la phrase suivante ne trouve un endroit où faire mal. Elle ne les mit pas tout de suite dans la boîte. Elle les garda dans sa paume, la main fermée, comme si elle devait d’abord décider ce qu’elles étaient : aide, dette, affront, soulagement.

 — Justement.

 — On n’est pas une auberge.

 — Je loge ici.

 La fatigue se reconnut d’abord dans la manière de toucher le sac. Isidore ne chercha pas à expliquer. Il y mesura la place qu’il fallait demander sans paraître la demander, entre des pommes et du tabac, dans ce peu de place où les mots pèsent trop vite.

* * *

 Isidore ne regarda pas longtemps. Un seul détail, le sac, avait déjà tout déplacé. La frontière suivait les hommes jusque dans le sac et les pommes, plus tenace qu’une ligne sur une carte. Isidore demeura près du bord, prudent jusque dans sa manière de respirer. La maison l’absorba lentement, comme le froid et les voix du passage.

 L’aide arrivait rarement sans réclamer des preuves. Autour du sac, des pommes et du tabac, la peine se pliait en formules, en dates, en signatures. Elle rangea ce qui pouvait l’être ; le reste attendrait, comme toujours.

 — Garde pour toi, dit-il.

 Isidore posa ses pièces près de la boîte de fer. Rosalie les regarda sans les prendre tout de suite. Le sac, dans le coin, avait déjà trouvé sa place.

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