8. UNE PLACE À REFAIRE
Le lendemain, la chambre ne retrouva pas sa forme. Les objets avaient changé d’importance pendant la nuit. La chaise déplacée gênait le passage, le sac d’Isidore gardait son coin comme un petit propriétaire muet, la paillasse des enfants avait laissé une trace plus claire sur le mur. Rosalie vit tout cela avant même de se lever. Une femme pauvre connaît sa maison par les obstacles. Elle sait où l’on se cogne, où l’air manque, où l’eau descend du mur, où il faudra poser le seau pour ne pas empêcher quelqu’un de sortir. Avec un homme de plus, toute la géographie domestique devait être refaite. Isidore voulut aider. Il se leva trop vite, prit le seau, renversa presque un tabouret, s’excusa. Rosalie lui retira le seau doucement.
— Tu ne connais pas encore les coins.
— J’apprendrai.
— Ici, on apprend vite ou on casse quelque chose.
Auguste partit à l’usine avec Isidore. Les deux hommes marchèrent d’abord côte à côte, puis Auguste prit un demi-pas d’avance. Ce n’était presque rien. C’était une manière de rester celui qui connaissait le chemin. Isidore le laissa faire. À l’usine, Delcourt regarda le papier, puis l’homme, puis Auguste. Les présentations furent courtes.
— Parent ?
— Par ma femme.
— Belge ?
— Oui.
— On verra à la cour, pour commencer.
* * *
Le soir, quand chacun eut trouvé sa place, Rosalie remarqua que Léonie s’était rapprochée du mur. Elle n’avait rien dit. Elle avait seulement plié ses genoux autrement, ramené son châle sur elle, cédé quelques pouces sans réclamer. Dans une famille pauvre, les filles apprennent à céder d’abord l’espace, puis le temps, puis le reste. Rosalie vit ce recul et le nota sans papier. Pendant ce temps, Rosalie alla chez Carette avec Léonie. Il fallait reprendre du pain, demander un peu de pétrole, promettre encore. Carette avait vu Isidore entrer dans la courée ; tout le commerce voit avant qu’on explique. Il demanda si le cousin travaillerait bientôt.
— Il cherche.
— S’il paie pension, ça aidera.
— S’il mange, ça coûtera.
* * *
Le soir, Isidore rapporta quelques sous d’avance, pas un salaire, plutôt une promesse qu’on lui avait laissée pour l’attacher. Il les posa sur la table devant Rosalie. Auguste posa les yeux sur la main du cousin. Les sous étaient les bienvenus ; leur bruit n’était pas innocent. Rosalie laissa les pièces attendre un instant.
— Tu gardes de quoi manger demain.
— J’ai ce qu’il faut.
— Ici, on ne dit pas ça trop vite.
* * *
À midi, Rosalie allongea la soupe avec une habileté qui tenait presque de l’art. Un peu plus d’eau, un reste de pain dur frotté contre le fond, quelques légumes coupés si mince qu’ils semblaient plus nombreux. Elle connaissait les tromperies honnêtes de la cuisine pauvre. Personne n’était dupe, mais tout le monde acceptait le jeu. Isidore complimenta la soupe ; Auguste baissa les yeux. Le compliment était gentil, et c’est pour cela qu’il faisait mal. Chez Carette, Léonie regarda aussi les mains de sa mère au moment où elle demandait crédit. Elles ne tremblaient pas. Cette absence de tremblement impressionna la jeune fille. Elle comprit que la honte, quand elle revient souvent, apprend à se tenir droite. Plus tard, chez les Delansorne, elle essaierait de reproduire ce calme-là, sans savoir qu’il lui venait de cette boutique et non d’un livre de bonnes manières. Elle finit par prendre les pièces et les mit dans la boîte de fer. Cette fois, elle ne put éviter le son. Les pièces sonnèrent plus fort que leur valeur. Jules leva la tête. Léonie aussi. Auguste se pencha vers le poêle pour remuer la cendre. Le bruit des sous disait qu’Isidore devenait utile. Il disait aussi qu’Auguste ne suffisait pas. La chambre avait gagné un homme et perdu un peu d’air.
Le soir, Jules observa le cousin belge avec une curiosité prudente. Isidore lui montra une petite ficelle nouée autour d’un bouton, un tour de rien qu’on faisait de l’autre côté, disait-il. Jules sourit. L’espace d’une minute, la chambre ne fut plus seulement pauvre ; elle fut habitée. Puis Auguste toussa, la lampe fuma, et Rosalie rappela qu’il fallait dormir. Même les joies courtes prennent de la place.
— Ça fait du monde, maintenant.
Auguste prit le carnet et le referma aussitôt.
— Il n’y a rien, dit-il.
— Ça fait aussi une pièce de plus le samedi.
Jules trouva cela drôle d’abord. Il aimait l’idée d’un homme venu de la Belgique avec un sac, des histoires de train et des mots un peu différents. Il demanda si là-bas les écoles étaient pareilles. Isidore répondit qu’il n’avait pas vu assez longtemps les bancs pour comparer.
Rosalie, qui pliait la toile, s’arrêta une seconde. Cette phrase, dite sans plainte, contenait tout un pays de manques.
— Et tu sais écrire ? demanda Jules.
— Mon nom, quand on ne me le presse pas.
— Moi aussi.
— Alors garde-le bien.
Rosalie posa la lampe plus bas. L’ombre monta sur les murs humides. La tache près de la fenêtre, élargie par le dégel, semblait descendre vers la paillasse de Jules. Elle se promit de déplacer l’enfant le lendemain, puis comprit qu’il n’y avait pas de lendemain plus large que ce soir. On pouvait bouger les corps ; on ne poussait pas les murs. Dans le noir, Isidore toussa une fois, par gêne plus que par maladie.
— Ça va ? demanda Rosalie.
— Oui. C’est rien.
— C’est rien.
Rosalie resta éveillée longtemps après. Deux hommes respiraient dans la même chambre, chacun avec sa honte. Une fille devenait grande sous une couverture trop courte. Un enfant rêvait peut-être d’école, ou de train, ou de pommes ridées. La boîte de fer contenait deux pièces de plus. La maison, elle, contenait moins d’air. Isidore voulut aider. Il prit la chaise, la reposa trop vite, demanda où mettre son sac. Personne ne répondit immédiatement. Dans une maison pauvre, un sac d’homme n’est pas un objet : c’est une durée possible. Une nuit, huit jours, un mois, la saison. Rosalie finit par montrer le coin près du poêle.
— Là, tant que ça ne chauffe pas trop.
Léonie plia sa couverture avec une précision excessive. Elle comprenait que l’arrivée d’un homme réduisait autrement l’espace d’une fille. Il ne faisait rien de mal ; il respirait seulement là où elle avait l’habitude de passer. Elle eut honte de cette pensée et tira davantage la couverture. Jules, lui, était heureux. Isidore savait des mots de l’autre côté, des noms de gares, des façons de dire les mêmes choses autrement. Il lui demanda si les enfants belges écrivaient aussi leur nom sur une ardoise. Isidore répondit que oui, mais pas toujours dans la même langue. Jules trouva cela admirable : on pouvait donc avoir plusieurs manières d’être inscrit. Auguste n’aimait pas entendre rire son fils avec un autre homme. Il n’aurait pas su l’avouer. Alors il parla de la paillasse.
— Ça ne tiendra pas comme ça.
— On serrera, dit Rosalie.
— On serre toujours.
— Oui.
Le oui ferma la dispute avant qu’elle n’ouvrît. Isidore posa son sac dans le coin indiqué. Il le poussa avec le pied pour qu’il prît moins de place. Ce geste-là le trahit. On voyait qu’il avait l’habitude de diminuer ce qui lui appartenait. La nuit, personne ne dormit bien. Les souffles se cherchaient, se heurtaient dans l’obscurité. Un corps de plus changeait le bruit de la maison. Rosalie, éveillée, recompta sans les voir les pièces nouvelles de la boîte. L’aide existait. La gêne aussi. Les deux avaient maintenant la même adresse. Rosalie souffla la lampe plus tard que d’habitude. Elle voulait voir une dernière fois comment chacun tenait dans la chambre. Le noir arrangea les choses mieux qu’elle : il effaça les coins, les reculs, les gênes. Mais au matin, la lumière reviendrait compter les corps. Le lendemain de l’arrivée d’Isidore, la courée sut avant midi que les Mullié avaient un homme de plus. Personne n’avait besoin du dire. Il suffisait d’un seau déplacé, d’une chemise inconnue pendue trop près de la porte, d’un pas différent dans le passage. La courée lisait les maisons comme Carette lisait son ardoise : elle voyait les ajouts, les manques, les retards.
— Il reste longtemps, le Belge ?
Rosalie sentit le mot avant de répondre. Le Belge. Pas le cousin, pas Isidore. La frontière avait mangé son prénom.
— C’est de la famille.
— La famille, ça prend de la place pareil.
Cette fois, Rosalie ne put pas lui donner tort. Elle pompa plus fort. L’eau éclaboussa sa jupe. La Dubar détourna les yeux, non par délicatesse, mais parce qu’elle avait reconnu dans ce geste une colère qui ressemblait trop aux siennes. Dans la chambre, Léonie avait déjà modifié ses parcours. Elle passait derrière la table plutôt que devant le poêle, gardait sa chemise de nuit plus serrée, attendait qu’Isidore sortît pour chercher un linge. Isidore s’en apercevait et s’en voulait. Il se faisait plus petit encore, mais un homme qui se fait petit reste un homme dans une pièce pauvre.
— Je peux dormir près de la porte, dit-il.
— Et bloquer la sortie ? répondit Rosalie. Non.
— Alors où ?
Elle regarda la pièce. La question était presque drôle tant elle n’avait pas de réponse. On pouvait déplacer les choses ; on ne pouvait pas déplacer les murs. Auguste, assis, laissait son silence prendre de la largeur. Le soir, Jules demanda à Isidore un mot flamand. Isidore en donna un, puis un autre. Jules essaya de les répéter. Il se trompa. La chambre rit doucement, même Auguste un peu. Pendant une minute, le sac, la gêne, les paillasses, la boîte de fer devinrent moins lourds. Puis Jules toussa une fois, seulement parce qu’il avait ri trop vite. Personne ne s’inquiéta. Rosalie leva pourtant la tête. Léonie sourit malgré elle. Auguste aussi, presque. Puis le silence revint. Rosalie posa les yeux sur les deux noms sur l’ardoise : Mullié, Vanneste. Deux familles, deux pauvretés, deux façons d’être classé. Elle pensa que les noms, mis côte à côte, prenaient trop de place pour une seule table.
— C’est pour qu’on ait le temps de se tromper, dit Isidore.
— C’est long.
Rosalie posa le bol devant chacun. Le café était si clair qu’il gardait l’eau comme souvenir principal. Jules demanda si Isidore savait écrire son nom. Le cousin sourit, prit l’ardoise et traça Vanneste. Les lettres occupèrent plus de place que Mullié. Jules les contempla.
— Là-bas non plus.
La phrase était sortie avant qu’Auguste l’eût pesée. Isidore la reçut sans colère.
— Ici, on ne le trouve pas en disant son nom.
— Du travail.
— Chercher quoi ? demanda Auguste.
— Je partirai tôt chercher, dit-il.
Isidore se leva aussitôt, comme pour libérer la place qu’il occupait. Il roula sa couverture avec soin. Un homme qui dépend des autres apprend à ranger vite la preuve de son passage.
— Je veux qu’on respire.
— Tu veux nous geler ?
* * *
Au matin, la chambre avait l’odeur des pièces trop pleines : laine humide, haleine, cendre, cuir mouillé du sac. Rosalie ouvrit un peu la fenêtre malgré le froid. L’air entra comme une dépense supplémentaire. Auguste frissonna. Il obéit. Auguste poussa à peine son tabouret pour faire place. Ce mouvement minuscule fut plus difficile qu’un grand pardon. Isidore le vit, Rosalie aussi. Léonie baissa les yeux, par pudeur pour les deux hommes.
— On ne mange pas bien debout quand il y a une chaise.
— Je suis bien.
— Assieds-toi, dit Rosalie.
* * *
À midi, Isidore voulut manger debout. La voisine rit, puis s’arrêta. Jules toussa légèrement, une toux encore sèche, presque rien. Rosalie le regarda. Il haussa les épaules pour dire que ce n’était pas la peine. Les enfants apprennent cela aussi : rassurer les mères avant de rassurer leur propre corps.
— Ils écoutent trop, répondit Rosalie.
Rien ne criait ; la paillasse parlait bas, comme tout ce qui compte dans les maisons pauvres. Rosalie accompagna le mouvement des yeux. Elle savait que le sac et la chaise déplacée portaient davantage que leur apparence ; ils retenaient aussi la fatigue, la dépense, parfois la honte.
Il ne resta bientôt que la paillasse, détail mince où la journée s’accrochait. Dehors, le passage continuait ; dedans, la paillasse et le sac suffisaient à faire tenir la journée. Rosalie le sut d’un savoir de main, plus ancien que la phrase. Les mots n’allèrent pas plus loin. Les mains, elles, savaient quoi faire.
— On dirait que les murs ont rapproché pendant la nuit.
La Dubar, en entrant avec une aiguille à rendre, regarda la pièce et dit : Rosalie déplaça le baquet contre le mur. Mauvaise idée : l’humidité y monta plus vite. Elle le remit près du poêle. Mauvaise idée encore : il gênait Auguste quand il rentrait. Elle finit par accepter qu’il n’y avait pas de bonne place. Dans leur chambre, les objets ne trouvaient pas leur place ; ils négociaient leur nuisance. La maison apprit de nouveaux détours. Le soir, Rosalie passa entre la table et le sac sans rien heurter ; c’était déjà une concession..

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