9. LE REGISTRE ET LE NOM

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 Delcourt aimait les registres parce qu’ils ne discutaient pas. Les hommes arrivaient avec leur souffle, leurs douleurs, leurs excuses parfois ; le registre, lui, alignait les noms dans une propreté verticale. Ce matin-là, Auguste vit le contremaître inscrire Isidore Vanneste au bas d’une page. La plume hésita sur le nom flamand, ajouta une lettre, en raya une autre, puis recommença plus court. Isidore ne protesta pas. Un homme qui cherche une place ne reprend pas celui qui tient la plume. Auguste posa les yeux sur l’encre sécher. Dans la ville, être mal écrit valait toujours mieux que n’être écrit nulle part.

 — Vanneste, dit Delcourt.

 — Oui, monsieur.

 — Cour. Ballots. On verra.

 Isidore inclina la tête. Son nom était devenu un poste provisoire. Auguste retourna à la salle chaude avec une sensation confuse : le cousin entrait dans la machine comme on entre dans un ventre, et la machine, déjà, le mâchait à sa manière. Plus tard, au milieu du bruit, Delcourt passa près d’Auguste et posa la main sur une pièce de laine mal engagée.

 — Encore ça, Mullié ?

 — Ça a tiré d’un coup.

 — Tout tire d’un coup quand on ne tient pas.

* * *

 Le dimanche précédent, le curé avait parlé des noms inscrits au ciel. Rosalie y repensa en regardant le cahier de Jules. Les noms d’ici-bas demandaient déjà tant de soins qu’elle avait du mal à imaginer ceux de là-haut. Un nom pouvait manquer sur une liste, être mal orthographié, être appelé trop fort au portail, être noté en rouge chez l’épicier. Le salut éternel, lui, semblait une affaire plus simple que les registres de Tourcoing.

 — Ils m’ont écrit.

 — J’ai vu.

 — Ils ont pas trop su le nom.

 À la maison, Rosalie repensa à la signature de Jules. Le petit alignait son nom avec fierté, tandis qu’à l’usine les noms d’hommes étaient tordus, barrés, classés. Elle sentit confusément que l’écriture avait deux visages. Dans le cahier de l’école, elle promettait peut-être une sortie. Dans le registre de Delcourt, elle attachait au poste. Au bureau des secours, elle demanderait un jour des preuves. Partout, il fallait être écrit ; nulle part, cela ne garantissait d’être vu.

 — Tant qu’ils savent payer.

 Auguste regretta aussitôt. Isidore ne se fâcha pas. Il regarda ses mains. On avait parfois, entre pauvres, des cruautés empruntées aux maîtres. Elles sortaient toutes seules, parce qu’on avait besoin de se sentir un peu au-dessus de quelqu’un, ne fût-ce qu’un instant.

 — Bien. Tu feras signer ton cahier.

* * *

 Le soir, Jules posa le cahier devant Rosalie. Elle essuya ses mains avant de le prendre. Lire le nom de son fils si droit lui fit un effet qu’elle cacha. Elle avait peu d’instruction, assez pour déchiffrer, pas assez pour oublier qu’elle avait dû apprendre le monde par d’autres moyens : les prix, les regards, les portes, les silences. Elle signa lentement, son prénom d’abord, puis Mullié. La plume accrocha le papier. Jules regardait, fier comme s’il lui avait donné un cadeau.

 — C’est beau, hein ? dit-il.

 — C’est droit, répondit-elle.

 Le nom Mullié circulait maintenant entre trois écritures : celle de l’usine qui surveillait, celle de l’école qui promettait, celle de Rosalie qui résistait. Aucune ne disait toute la vérité. Delcourt ne voyait pas la miche ; Sénéchal ne voyait pas la boîte ; Rosalie, elle, ne pouvait pas voir encore ce que l’ardoise de Jules deviendrait dans le froid des papiers. Elle referma le cahier. La nuit n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Isidore demanda le soir s’il devait apprendre à signer autrement, plus français. La question tomba mal. Auguste répondit qu’un nom n’avait pas à se plier. Rosalie, qui cousait, pensa pourtant que les noms des pauvres se pliaient sans cesse : sur les registres, dans les bouches, sur les quittances, dans les carnets d’usine. Elle ne le dit pas. Il y avait des vérités qui fatiguent inutilement les hommes après la soupe. Jules, avant de dormir, traça son nom avec le doigt sur la couverture. Rosalie le vit faire dans la pénombre. Le geste était si tendre qu’elle dut détourner la tête. Un enfant qui écrit son nom sur une couverture croit agrandir le monde. Elle savait, elle, que le monde avait mille manières de réduire une signature à une ligne. Le même jour, Jules écrivit son nom à l’école.

 Les lettres n’avaient pas la même taille ; le M montait trop, le e tombait presque. M. Sénéchal corrigea doucement. Jules recommença. Il tira la langue, serra la craie, fit crisser l’ardoise. Pour lui, écrire son nom était une conquête. Pour son père, voir le sien dans un registre était une diminution. La même chose, selon la table où elle se posait, pouvait promettre ou enfermer. Le soir, Rosalie demanda à Jules de lui montrer. L’enfant leva l’ardoise comme un petit drapeau noir. Elle lut le nom, passa son doigt près des lettres sans les effacer. Auguste regarda de côté. Il ne dit pas que lui aussi avait été écrit ce matin-là. Il garda ce silence comme on garde une écharde : parce qu’on ne sait pas la retirer sans agrandir la plaie.

* * *

 Le lendemain, Auguste vit son nom écrit deux fois avant midi. Une première fois au portail, dans la bouche sèche de Delcourt. Une seconde fois sur le registre, lorsque le commis demanda à vérifier les présences après un incident de courroie. Le doigt de l’employé suivit la colonne, descendit jusqu’à Mullié, s’arrêta, puis passa plus bas. Ce n’était qu’un geste, mais Auguste sentit qu’on pouvait tenir un homme par une ligne aussi sûrement que par l’épaule.

 — Rien à signaler ? demanda le commis.

 — Pour l’instant.

* * *

 Le soir, Jules montra l’ardoise à Auguste. L’homme avait encore les mains noircies. Il prit l’ardoise maladroitement, comme s’il craignait de salir le nom.

 — C’est bien, dit-il.

 — M. Sénéchal dit que je dépasse moins.

 Auguste sourit à peine. Dépasser moins : l’école apprenait aux enfants ce que l’usine exigeait des hommes. Rester dans la ligne. Ne pas prendre trop de place. Répéter jusqu’à ce que le geste devienne propre. Rosalie écoutait, près de la table. Elle pensa au registre de l’usine, à l’ardoise de Jules, à la boîte de fer où les pièces avaient chacune leur bruit. La ville écrivait partout. Elle écrivait les retards, les dettes, les noms, les absences. Eux, pour l’instant, ne possédaient qu’une ardoise qu’on effaçait le soir. Jules voulut garder la ligne jusqu’au matin. Rosalie accepta. Elle posa l’ardoise sur le rebord de la fenêtre, loin de l’humidité autant qu’on pouvait l’être dans cette chambre. La nuit tomba sur le nom encore visible. Il ne nourrissait personne ; il empêchait seulement l’enfant de disparaître trop vite.

 — Maman, pourquoi il faut l’écrire pareil ?

 — Quoi ?

 — Le nom.

 — Parce que c’est le nôtre.

 — Et Vanneste, c’est à Isidore ?

 — Oui.

 — C’est plus long.

 — Plus long, mais on le coupe souvent.

 Auguste leva les yeux. La phrase avait l’air légère. Elle ne l’était pas. On coupait les noms étrangers, on les tordait, on les francisait à moitié, on les lançait comme des cailloux à l’estaminet. Isidore avait appris à répondre même quand ce n’était pas tout à fait son nom qu’on appelait.

* * *

 Le lendemain, à l’usine, Delcourt consulta le registre devant Auguste.

 — Vanneste, c’est ton parent ?

 — Cousin.

 — Il tient ?

 Le mot, appliqué à un homme comme à une pièce de machine, fit monter quelque chose dans la gorge d’Auguste.

 — Il travaille.

 — Je demande s’il tient.

 Auguste pensa à Isidore poussant son sac pour prendre moins de place, à ses pièces dans la boîte de fer, au rire de Jules. Il répondit :

 — Il tient mieux que son sac.

 Delcourt le regarda. Une seconde de trop. Puis il nota. Auguste comprit qu’une plaisanterie pouvait devenir une ligne. Le soir, il ne raconta pas la scène. Rosalie vit seulement qu’il mangeait en silence et que son regard allait parfois vers le coin d’Isidore. Les registres avaient cette force : même fermés, ils continuaient d’occuper la table. Rosalie laissa sécher le cahier ouvert. L’encre de Jules brillait encore par endroits. À côté, les doigts d’Auguste avaient laissé une trace de laine sur la table. Deux écritures se répondaient sans se connaître : celle de l’enfant qui montait vers les lettres, celle du père que l’usine imprimait sans plume. À l’usine, Delcourt fit passer une feuille nouvelle pour les postes de la semaine. Les noms descendaient en colonnes, rangés, propres, débarrassés des visages. Auguste vit le sien près d’une ligne qui ne lui plaisait pas. Il n’était pas encore abaissé, pas officiellement. Mais les lignes préparent les chutes avant que les hommes les sentent sous leurs pieds.

 — C’est provisoire, dit Delcourt.

 Le mot avait toujours servi à faire accepter ce qui durait. Auguste demanda :

 — Pourquoi moi ?

 — Parce que tu connais le travail.

 C’était presque un compliment. C’était surtout une manière de déplacer la fatigue vers ceux qui ne pouvaient pas refuser. Auguste prit la feuille, signa d’une croix maladroite près de son nom. Il savait écrire Mullié, mais à l’usine, on signait vite, sous les regards. Sa main sembla plus lourde que d’habitude. Le soir, Jules montra son ardoise. Le même nom y était écrit, plus grand, plus tremblé, plus vivant.

 — Regarde, père.

 Auguste regarda. Il eut d’abord un mouvement de fierté, puis une douleur obscure. Ce nom que l’enfant traçait comme une promesse venait, le même jour, de descendre d’une ligne dans l’atelier. Il posa sa grande main près de la petite ardoise.

 — Fais-le droit.

 — M. Sénéchal dit que c’est mieux que hier.

 — Alors fais mieux que mieux.

 Rosalie entendit dans la phrase d’Auguste quelque chose qui n’était pas destiné à Jules. Elle ne dit rien. Elle prépara la soupe, en laissant la cuillère tourner plus longtemps qu’il ne fallait. Le bruit du métal contre la marmite couvrit un peu le silence. Plus tard, Isidore raconta qu’à la gare, les noms belges étaient souvent tordus par les employés. On ajoutait des lettres, on en retirait, on francisait comme on rognait un morceau de pain.

 — Vanneste, ils le font toujours répéter, dit-il.

 — Un nom, c’est un nom.

 Les adultes ne répondirent pas. Ils savaient qu’un nom devenait bien des choses selon la bouche qui le disait : appel, dette, preuve, reproche, signature, ligne. Sur l’ardoise, celui de Jules séchait en poussière blanche. Auguste, assis près du poêle, entendit. Le registre de Delcourt lui revint en mémoire. Il baissa les yeux sur ses mains. Elles savaient travailler, mais elles n’avaient jamais appris à se défendre contre l’écriture des autres.

 — Après, tu liras les papiers avant qu’ils ne te lisent, répondit-elle.

 — Et après ?

 — Alors garde-le ouvert, dit-elle.

 — Ça ouvre l’esprit, l’école.

 Jules nota la réponse sans la comprendre. Le soir, il la rapporta à Rosalie. À l’école, pendant ce temps, Jules copiait des mots dont il ne savait pas encore le poids : devoir, famille, patrie, travail. M. Sénéchal expliqua que l’instruction rendait les citoyens meilleurs. Jules leva la main pour demander si un ouvrier instruit gagnait plus. La classe rit. Le maître ne rit pas. Il répondit que l’instruction ouvrait l’esprit. Il n’y eut pas de suite immédiate. C’était la méthode la plus dure : laisser l’homme continuer avec la phrase sur le dos. Auguste porta cette phrase jusqu’au soir.

 — Justement.

 — Je travaille.

 — Tu fatigues, Mullié.

 Dans la journée, Auguste fit une erreur de geste. Une petite, presque rien : une pièce posée du mauvais côté, une reprise trop lente, un regard qui s’absenta une seconde. Delcourt le vit. Les contremaîtres voient surtout ce qu’ils peuvent noter. La phrase fit rire deux ouvriers. Auguste ne rit pas. Il pensa à Isidore, à son nom trop long sur l’ardoise, à la manière dont les mots eux-mêmes devenaient des obstacles. Delcourt écrivit. La plume ne se soucia pas de l’accent.

 — Ici, il faut comprendre l’heure.

 — Pas compris, monsieur.

 — Appuie. Au moins, ça reste.

 — Le maître dit que j’appuie trop.

 — C’est bien, dit-il.

* * *

 Le soir, Jules voulut montrer à son père son nom écrit proprement. Auguste posa les yeux sur l’ardoise, puis sa propre main. Le nom de l’enfant était plus droit que le sien du matin. Il en eut une fierté brève, aussitôt mêlée d’un chagrin qu’il ne comprit pas.

 — Changement provisoire d’affectation.

 — C’est pour quoi ? demanda Auguste.

 Auguste prit la plume. Il savait signer, d’une écriture lente, apprise il y avait longtemps et peu entretenue. La plume accrocha le papier. Le M de Mullié sortit trop appuyé, puis les autres lettres s’amaigrirent. Le commis regarda sans commentaire. Ce silence-là était un jugement poli.

 — Ici.

* * *

 Au bureau, Auguste prit la plume. Son nom avança sur la page avec une lenteur qui ne lui ressemblait pas.

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