10. LE DIMANCHE HUMIDE

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 Le dimanche arriva avec une lumière mouillée. On aurait dit que le ciel avait lavé la ville sans parvenir à la sécher. Rosalie avait voulu du propre. Une chemise pour Auguste, une pour Jules, le col de Léonie repris, le tablier battu contre la porte. Le propre pauvre est une bataille qui ne se voit pas quand elle réussit et qui se voit tout de suite quand elle échoue. Dans la chambre, le linge pendait près du poêle, trop près pour ne pas sentir la fumée, trop loin pour sécher vraiment. Chaque morceau d’étoffe gardait une humidité froide, comme une objection.

 — Mets-la quand même, dit Rosalie à Jules.

 — Elle colle.

 — Elle collera moins sur toi que sur la chaise.

* * *

 Après la messe, quelques hommes s’arrêtèrent devant Dhellin malgré le dimanche. Ils ne buvaient pas beaucoup ; ils prolongeaient seulement le moment avant le retour. Auguste resta dehors avec eux, un pied dans la rue, un pied vers la maison. On parla du temps, puis du charbon, puis d’un enfant malade dans une autre courée. Le malheur des autres sert parfois d’abri : on s’y tient un instant pour ne pas regarder le sien. Rosalie, rentrée plus tôt, étendit le linge une seconde fois. Elle savait que cela ne changerait presque rien, mais refaire un geste donnait l’impression de reprendre un peu de pouvoir. L’eau tombait goutte à goutte dans une cuvette. Chaque goutte sonnait comme une petite horloge de pauvreté. Jules écouta le bruit et dit qu’on aurait cru une montre. Rosalie sourit malgré elle. Il avait encore l’âge de transformer une fuite en invention. Après la messe, la pluie fine reprit. Sur le parvis, on parla bas. Madame Hespel salua Rosalie d’un signe précis. Le soir, Rosalie remarqua qu’il ôtait ses sabots sans se baisser franchement. Elle ne dit rien tout de suite. Elle servit la soupe, corrigea la part de Jules, repoussa le chat du pied, puis demanda :

 — Tu t’es cogné ?

 Auguste secoua la tête.

 — Non.

 Il mangea. La cuiller tremblait un peu quand elle quittait le bol.

 Rosalie fixa le tremblement, puis détourna les yeux pour lui laisser quelque chose. On ne regarde pas longtemps ce qui reste de la fierté d’un homme. Chez Dhellin, ce soir-là, Auguste ne prit pas de second verre. On le remarqua. Une plaisanterie passa, puis mourut avant d’atteindre la table. Les ouvriers savent reconnaître les économies qui ne se disent pas et les douleurs qui ne paient pas leur tournée. Dhellin posa le verre lavé devant lui sans le remplir.

 — Ça ira, Mullié ?

 Auguste répondit :

 — Ça ira.

 Dhellin ne demanda rien d’autre.

 Jules se plaignit du froid au retour, puis dit aussitôt qu’il n’avait rien. Il voulait être grand devant Isidore. Rosalie lui toucha le cou du revers des doigts. La peau était fraîche, humide. Elle resserra le foulard. Ce fut un geste simple, presque machinal, mais il contenait déjà une inquiétude. La maladie, dans une maison pauvre, ne commence pas avec la fièvre ; elle commence quand une mère touche un cou et décide de ne pas encore avoir peur.

 — Je n’oublie pas votre fille.

 — Merci, madame.

 Jules, malgré la chemise humide, avait gardé du dimanche une petite joie. Il parla d’un vitrail comme d’une fenêtre qui aurait appris les couleurs. Rosalie l’écouta en remuant la soupe. Elle aimait ces phrases d’enfant qui n’étaient pas encore surveillées par le compte. Puis il toussa, une fois seulement. La cuillère de Rosalie s’arrêta contre le bord de la marmite. La toux passa. Elle reprit son geste, mais le son était resté dans son poignet. En rentrant, Rosalie essuya les chaussures de Jules avec un vieux chiffon. La boue revenait toujours. Elle avait beau frotter, il en restait dans les coutures, sous la semelle, près des clous. Cette boue-là ressemblait à leur condition : on pouvait la réduire, la cacher un matin, la laisser sécher, jamais la faire disparaître tout à fait. Jules riait parce que le chiffon lui chatouillait le pied. Elle le laissa rire. Le soir, en décrochant les chemises, elle sentit qu’elles avaient gardé l’eau. Elle pensa aux maisons où le linge séchait dans des pièces hautes, près d’un feu qui ne demandait pas qu’on le rationne. Ici, le propre restait humide ; ailleurs, les murs semblaient ignorer l’humidité. Elle plia la chemise de Jules, malgré le froid qu’elle gardait, et la posa près de l’ardoise.

* * *

 Le dimanche avait donné du propre, mais il ne l’avait pas rendu sec. Le dimanche n’apportait pas le repos ; il changeait seulement la forme de l’effort. Il fallait être propre avec de l’eau froide, digne avec une chemise humide, calme avec les dettes qui attendaient le lundi. Rosalie avait suspendu le linge près du poêle la veille, mais le poêle n’avait pas eu assez de charbon pour obéir. Les manches restaient lourdes. Elle les frotta entre ses doigts, comme si le tissu pouvait se laisser convaincre. Jules s’agita sur le banc. Rosalie posa une main sur sa nuque. Elle le trouva chaud, puis se dit que l’église l’était trop, puis que sa main se trompait peut-être. Les mères pauvres discutent longtemps avec leurs propres doigts, parce qu’un vrai diagnostic coûte. Elle retira la main et pria sans mots. Demander quelque chose au ciel lui paraissait presque impoli quand elle n’osait déjà pas demander assez aux hommes. Le dimanche, Rosalie voulut que Jules eût le col propre. Ce n’était pas une coquetterie. Un col propre, à l’église, disait qu’une mère veillait encore. Il disait aussi qu’on n’était pas tombé

 au dernier rang, pas tout à fait, pas cette semaine. Elle frotta le tissu dans une eau déjà froide, avec si peu de savon qu’elle dut recommencer trois fois le même geste. Le blanc ne venait pas ; il consentait seulement à paraître. Léonie tenait la chemise près du poêle. Le feu était trop faible pour sécher, assez chaud pour faire croire qu’il aidait. Isidore, gêné d’occuper le coin, proposa de sortir chercher du bois. Auguste répondit qu’il n’y avait pas de bois gratuit. La phrase tomba plus sèchement qu’il ne l’aurait voulu.

 — Je disais ça comme ça, fit Isidore.

 — Justement.

 Rosalie leva les yeux. Les deux hommes se turent. L’offre resta sur la table comme une querelle à peine ouverte. On veut aider, et l’aide montre la blessure. On veut refuser, et le refus montre le manque. Elle tordit le col plus fort. L’eau coula entre ses doigts, grise, savonneuse, ridicule contre l’idée de dimanche. Jules s’assit près d’elle. Il respirait par la bouche, un peu, à cause du froid pris dans la rue. Rosalie lui toucha le poignet sous le banc.

 — Ça va ?

 En sortant, la pluie fine avait repris. La chemise propre devint humide avant la courée. Rosalie rabattit le foulard de Jules. Le dimanche, qui devait laver la semaine, rentra avec de l’eau aux ourlets. Sur le seuil, la Dubar dit que le petit avait bonne mine. Rosalie répondit merci. On remercie parfois les mensonges quand ils sont charitables. Le dimanche humide commença par un mensonge de lumière. Le ciel était plus clair, presque lavé, mais les pavés gardaient l’eau et les murs rendaient le froid par petites bouffées. Rosalie étendit la chemise de Jules près du poêle. Elle avait frotté le col jusqu’à sentir la peau de ses doigts chauffer. La tache n’était pas partie ; elle s’était seulement dispersée, plus pâle, plus sournoise.

 — On verra encore ? demanda Jules.

 — On verra que tu as un col.

* * *

 À la sortie, Madame Hespel passa près d’elles. Elle salua Rosalie avec une bienveillance exacte, mesurée, qui ne descendait jamais plus bas qu’il ne fallait.

 — Votre fille se tient bien.

 Léonie rougit. Rosalie répondit merci. La phrase aurait pu être un compliment. Elle était aussi un inventaire. Se tenir bien : ne pas rire, ne pas répondre, ne pas bouger trop vite, ne pas porter sur soi toute la courée.

 La pluie reprit avant le retour. Isidore avait attendu dehors, gêné d’entrer avec eux, gêné de rester seul. Il donna à Jules une petite image froissée ramassée près du porche. Un saint, presque effacé par l’eau. L’enfant la prit comme un trésor. À la maison, la chemise humide fut pendue de nouveau. Rosalie posa les yeux sur le saint mouillé sécher près du même feu que le col. Elle ne fit aucun commentaire. Dans leur chambre, même les miracles de papier devaient d’abord passer par le poêle. Le dimanche ne reposa personne. Il posa seulement sur chaque objet une lenteur humide : le tablier, le banc, le catéchisme, la soupe, les chaussures près de la porte. Rosalie comprit que le lendemain n’aurait pas à commencer ; il attendait déjà dans le linge qui ne séchait pas. Le dimanche humide commença par une odeur de linge qui refusait de sécher. Rosalie avait suspendu la chemise de Jules près du poêle, puis l’avait déplacée, puis remise plus haut. La chambre entière semblait respirer à travers ce coton mouillé. Le propre pauvre avait toujours quelque chose d’inquiet : une blancheur trop récente, un col encore raide, une manche qu’on surveille pendant la messe.

 — Pour refaire, avait dit Marthe.

* * *

 À l’église, Rosalie sentit la différence jusque dans les bancs. Les familles mieux vêtues avaient un silence plus large. Elles pouvaient s’agenouiller sans penser à la boue sous les semelles. Jules regardait les vitraux. Le rouge et le bleu se posaient sur son visage, lui donnant un air de saint très maigre. En sortant, la pluie fine avait repris. Léonie releva sa jupe. Jules voulut sauter une flaque, réussit à moitié. Rosalie eut une parole trop vive.

 — Fais attention !

 — Ta chemise va reprendre l’eau.

 La phrase était presque sacrilège et parfaitement vraie. Rosalie continua de marcher. Derrière elle, Jules toussa une fois, puis assura qu’il avait avalé de travers. Personne ne s’arrêta. Le dimanche avait assez d’humidité pour tout expliquer.

 — Ça coûte aussi, ces choses-là.

* * *

 Au retour, La Dubar demanda si le petit avait fait sa première communion bientôt. Rosalie répondit que non, pas encore. La voisine hocha la tête. L’abbé parla de résurrection. Le mot était grand, clair, inaccessible. Rosalie regardait la nuque de Jules. Une petite veine y battait sous la peau pâle. Elle pensa que le salut, pour elle, aurait été un poêle qui tire bien, un loyer payé, une miche plus lourde, des chaussures sèches. La réponse était basse, sans insolence. Rosalie n’eut pas le courage de la reprendre. Dans l’église, les bancs sentaient le bois froid et les vêtements mouillés. Les prières montaient, les toux aussi. Jules se tint d’abord droit, fier de sa chemise. Puis il commença à remuer. L’humidité des bas gagnait lentement ses mollets.

 — Je cache.

 — Ne serre pas comme ça. On croira que tu caches.

* * *

 Devant l’église, Léonie aperçut Madame Hespel. La dame portait un manteau sombre, très simple, mais cette simplicité coûtait plus que toutes les reprises de la courée. À côté d’elle, une jeune fille de son âge avait les gants propres. Léonie regarda ses propres doigts. Un ongle gardait une ombre noire malgré le savon. Elle replia la main. Le dimanche, Rosalie emmena Jules à la messe avec des bas encore tièdes d’humidité. Elle avait renoncé aux sécher davantage. Le charbon ne pouvait pas être dépensé pour finir ce que l’air refusait de faire. Elle les avait retournés plusieurs fois, pressés entre ses mains, tenus près du poêle jusqu’à sentir la laine devenir presque chaude. Presque était le mot des pauvres : presque sec, presque assez, presque payé.

 — Personne. Il attend.

 Jules, assis sur le seuil, traçait avec un bâton une église dans la boue. Il ajouta une cloche, puis un homme dessous. Quand Rosalie lui demanda qui c’était, il répondit : Rosalie détacha une chemise de Jules. Elle la porta près de son visage. Elle ne sentait pas mauvais. Elle ne sentait pas bon non plus. Elle sentait leur vie : savon retenu, fumée, humidité, peau d’enfant. Elle la remit à sécher. La phrase resta entre elles comme une pierre dans la chaussure. Léonie avait besoin de croire que le service lui donnerait autre chose qu’un tablier. Rosalie avait besoin qu’elle le comprît sans lui casser cette maigre espérance. Elles continuèrent.

 — Travailler n’est pas entrer.

 — Je peux y travailler.

 — Ce n’est pas pour nous faire entrer.

 Il y eut d’abord le col propre, puis le silence autour. Rosalie tarda à lever les yeux. Dans le banc d’église, puis dans la pluie fine, elle reconnaissait la même loi : dans leur chambre, tout ce qui entrait exigeait son espace.

 La maladie donnait aux choses un poids nouveau. Le col propre et le banc d’église n’étaient plus des détails : ils devenaient mesure, attente, façon de compter les souffles sans effrayer l’enfant. Ce reste de vérité resta entre eux. Ce n’était presque rien, et pourtant la journée s’y accrocha.

 — C’est grand, dit Léonie.

* * *

 Devant les vitres des Delansorne, Léonie ralentit. Rosalie continua de marcher. Le reflet les garda une seconde, puis les rendit à la rue.

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