11. LES HOMMES MOINS BONS

3 minutes de lecture

 À l’usine, Auguste comprit qu’un homme baisse souvent avant qu’on le lui dise. Delcourt ne prononça pas le mot. Il ne parla ni de faute ni de vieillissement. Il montra seulement un poste plus lent, près du tri, à l’écart de la cadence pleine. C’était peu, en apparence. C’était assez pour déplacer un homme dans sa propre estime.

 — Tu resteras là quelques jours, Mullié.

 — Pourquoi ?

 — Parce que là, ça ira.

 Auguste aurait voulu répondre que ça allait déjà. Il regarda la machine qu’on lui retirait, puis celle qu’on lui donnait. La première exigeait encore un bras sûr ; la seconde acceptait qu’un corps prît du retard. Dans l’atelier, personne ne se moqua. Les hommes avaient cette pudeur dure des lieux de travail : on ne rit pas trop fort d’une chute où l’on peut se reconnaître demain.

 Watrin leva les yeux vers lui.

 — Ne discute pas, dit-il.

 — Je ne discute pas.

 — Justement.

 La phrase resta entre eux, couverte par le bruit des courroies. Auguste travailla sans se plaindre. Il fit même plus vite qu’il n’aurait fallu, par orgueil, puis ralentit parce que son flanc répondit. Cette douleur-là n’était pas franche. Elle n’avait pas la netteté d’une blessure. Elle s’installait comme un locataire discret, tirant dans le côté, remontant vers l’épaule, revenant dès que l’homme croyait l’avoir oubliée.

* * *

 À midi, Isidore s’assit près de lui avec son morceau de pain.

 — Ça ira mieux demain.

 — Garde demain pour ceux qui ont de quoi l’attendre.

 Isidore ne répondit pas. Il avait appris, sur les routes et dans les ateliers, qu’un homme humilié entend mal les consolations. Watrin mâchait lentement. Il montra sa main abîmée, moins pour se plaindre que pour rappeler une loi.

 — Quand le corps commence à réclamer, l’usine fait semblant de ne pas entendre. Puis un jour elle entend trop bien.

 Auguste détourna les yeux. Il ne voulait pas devenir une leçon pour les autres.

* * *

 Le soir, Rosalie sut avant qu’il parlât. Ce n’était pas seulement la poussière, ni l’odeur de suint, ni la lenteur de ses gestes. C’était la façon dont Auguste posa sa casquette : pas au clou, pas sur la chaise, mais entre les deux, comme s’il n’avait plus tout à fait droit à sa place.

 — Ils t’ont changé de poste ? demanda-t-elle quand les enfants furent occupés.

 Il releva la tête.

 — Qui t’a dit ?

 — Ta chemise. Tu n’as pas la même poussière.

 Il eut presque un sourire, puis il le perdit.

 — Quelques jours.

 — Les jours se comptent aussi.

 Léonie servait la soupe. Jules tenait son ardoise sur les genoux. Isidore, dans le coin, baissa les yeux avec cette délicatesse des gens qui savent qu’ils gênent même lorsqu’ils aident. Auguste sentit tout cela : le regard de sa femme, la présence du cousin, l’attention de l’enfant. Une simple baisse de poste entrait dans la chambre comme une paie diminuée.

 — Père, tu as mal ? demanda Jules.

 — Non.

 Rosalie posa la louche. Ce non était trop rapide. Elle le laissa vivre, parce qu’il fallait parfois laisser aux hommes leur dernier manteau.

* * *

 Chez Dhellin, le soir suivant, les paroles furent plus dures. On parla des Belges, des machines, de Delcourt, des hommes qui ne valent plus ce qu’on leur paie. Auguste écoutait. La bière déliait les colères, mais ne les rendait pas plus justes.

 — On prend toujours ceux qui viennent d’ailleurs, lança Bailleul.

 — On prend ceux qui coûtent moins, dit Watrin. D’où ils viennent, c’est pour nous faire parler.

 Auguste leva son verre sans boire.

 — Quand la paie est courte, on cherche un coupable plus pauvre que soi.

 La table se tut un instant. Dhellin essuya son comptoir, satisfait malgré lui d’une vérité qui ne cassait rien mais coupait tout de même.

* * *

 En rentrant, Auguste ne sentait presque pas la bière. Rosalie le comprit dès la porte.

 — Tu es rentré tôt.

 — La maison ne boit pas à ma place.

 Il voulut plaisanter. La phrase tomba plus lourde qu’il ne l’aurait voulu. Après la soupe, Jules lui tendit l’ardoise. Auguste suivit les lettres du doigt. Sa main trembla légèrement. Rosalie le vit ; lui vit qu’elle le voyait. Ils gardèrent le silence.

 Dans une maison pauvre, il y a des couvertures trop minces et des silences trop courts. On les tire quand même sur ce qui fait mal. Auguste s’allongea plus tard en cherchant la position qui ne tirait pas dans le flanc. Rosalie, près de lui, resta éveillée. Elle n’avait pas besoin de questions. Le corps de son mari parlait dans le noir avec une honnêteté que sa bouche n’avait plus les moyens d’avoir.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 5 versions.

Vous aimez lire Marc-Antoine Dujardin ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0