13. LA TOUX
La première toux vint dans la nuit, faible, presque polie. Rosalie ouvrit les yeux aussitôt. Les mères pauvres dorment avec une oreille laissée dehors, près des enfants, près du poêle, près des dettes. Jules toussa encore. Cette fois, la toux descendit plus bas. Rosalie se leva sans bruit pour ne pas réveiller toute la chambre. Elle posa la main sur le front de l’enfant. Pas de grande fièvre, mais une chaleur inégale, ce mauvais tiède qui ne rassure pas. Jules dormait à moitié, les lèvres ouvertes, la respiration accrochée. Elle fit chauffer un peu d’eau. Le poêle répondit lentement. Chaque minute semblait lui demander du charbon. Rosalie trouva un linge, le trempa, l’essora, le posa sur la poitrine de Jules. Il gémit, puis se calma. Auguste s’était redressé dans l’ombre.
— Qu’est-ce qu’il a ?
— Rien encore.
— Ça veut dire quoi ?
— Ça veut dire qu’on écoute.
Ils écoutèrent. La chambre entière sembla tenir autour de cette respiration d’enfant. Isidore ne bougea pas, mais Rosalie sut qu’il ne dormait plus. Léonie se tourna vers le mur. La toux revint, plus sèche, plus longue. Elle ne remplissait pas la pièce ; elle la vidait. Chaque secousse retirait un peu de sécurité au sommeil des autres. Rosalie se pencha.
— Doucement, mon petit.
* * *
Le soir, Auguste rentra avec une fatigue qui ne sut pas où se poser. Il regarda Jules, le flacon, le linge humide sur la corde, puis Rosalie. Il aurait voulu dire qu’il fallait appeler le médecin. Tous deux savaient ce que cela coûtait. Le mot resta donc entre eux, visible et muet. Isidore, près du mur, fixait son sac comme s’il y cherchait une réponse. Jules ouvrit les yeux.
— J’ai pas écrit mon nom aujourd’hui.
— Tu l’écriras demain.
Rosalie découvrit que la maladie transforme tous les objets. La cuillère devient mesure, le linge devient soin, le poêle devient remède, la chaise devient veille, la boîte de fer devient menace. Même l’ardoise changea de sens. Posée près du lit, elle ne promettait plus l’école ; elle rappelait seulement ce que Jules manquait. L’enfant la regardait parfois, comme si son nom pouvait l’attendre intact jusqu’au lendemain. Le flacon du pharmacien devint aussitôt un objet supérieur dans la chambre. On le plaça loin du bord, loin des mains de Jules, loin du coude d’Isidore. Il coûtait trop cher pour être seulement du verre. Rosalie mesurait les cuillerées avec une attention presque religieuse. Une goutte perdue aurait été une faute. Chaque dose descendait dans l’enfant avec l’espoir et le calcul mêlés. Auguste, au travail, entendit la toux de Jules dans les arrêts de la machine. C’était impossible, bien sûr. Pourtant, dès qu’un bruit cassait la grande rumeur de l’atelier, il croyait reconnaître ce petit déchirement. Il força plus que d’habitude, comme si la paie pouvait répondre à la maladie. Delcourt remarqua l’effort et ne dit rien. Il ne savait pas qu’un enfant toussait dans chaque geste du père. Le soir, elle revint. Une fois. Puis deux. Auguste leva la tête. Léonie suspendit son aiguille.
— On verra demain.
Rosalie entendit la boîte de fer dans ces trois mots. Demain coûtait moins cher que ce soir, jusqu’au moment où demain arrivait avec ses intérêts. Elle ne contredit pas Auguste devant les autres. Elle prépara le linge chaud, le posa sur la poitrine de Jules. L’enfant se laissa faire, content de cette importance nouvelle. Léonie regardait depuis la table, les mains immobiles sur son ouvrage.
— Il a froid ? demanda-t-elle.
— Il a pris l’eau.
C’était la phrase la plus supportable. Dire qu’il avait pris froid aurait donné au mal une place. Dire qu’il était malade aurait fait entrer le médecin, le flacon, le certificat peut-être, tout un cortège de dépenses et de papiers qui attendait derrière les mots. Rosalie préféra tenir la maladie à la porte avec des linges et des réponses courtes. La nuit, Jules toussa encore. Cette fois, le bruit venait de plus bas. Rosalie, qui ne dormait pas, compta l’espace entre les quintes. Elle comptait tout : les pièces, les morceaux de pain, les jours avant la paie, et maintenant les souffles de son enfant. Auguste se tourna sur la paillasse.
— Ça recommence ?
— Un peu.
Le un peu, cette fois, mentait plus mal que celui d’Isidore sous la pluie. Rosalie se leva, remit le linge à chauffer contre le poêle presque mort. La braise rougit faiblement. Elle aurait voulu plus de feu. Elle aurait voulu plus d’air, plus d’argent, plus de murs secs, plus de monde entre Jules et le froid. Elle n’avait qu’une main, qu’un linge, qu’une nuit.
La toux revint le lendemain, puis encore le soir. Elle n’était plus polie. Elle montait par secousses, arrêtait Jules au milieu d’un mot, lui faisait porter la main à sa poitrine comme un petit vieux. Rosalie commença par les remèdes qu’on connaît avant d’avoir besoin des médecins : linge chaud, tisane claire, friction avec ce qu’il restait d’alcool, couverture rapprochée du poêle. La science des mères pauvres se compose de gestes anciens et d’impossibilités neuves.
— Faut appeler ? demanda Léonie.
Isidore proposa de payer. Il le fit doucement, presque honteux de pouvoir encore proposer. Auguste, assis près de la fenêtre, se raidit.
— On n’en est pas là.
— C’est pour le petit.
— J’ai dit non.
Jules toussa. La querelle s’arrêta devant le bruit. Il y a des sons qui commandent mieux que les pères. Rosalie prit la pièce qu’Isidore avait déjà sortie et la posa sur la table sans la glisser dans la boîte.
— On verra demain.
Auguste la regarda. Elle ne baissa pas les yeux. Demain, c’était une manière de laisser chacun sauver un peu de son orgueil jusqu’à la prochaine toux.
— Dors, disait Rosalie.
— Je dors.
— Pourquoi faire ?
— Je veux écrire.
— Il est pas beau.
— Il est là.
— Faut appeler quelqu’un.
Il avala. Puis il toussa si fort que la cuiller trembla dans la main de Rosalie. Auguste se leva d’un coup.
— Garde.
— Ça colle.
— J’ai encore un peu.
La question n’était pas un refus. C’était la porte fermée entre la peur et le possible. Auguste recula comme si elle l’avait frappé. Il chercha ses poches, sachant déjà qu’elles ne contenaient rien d’assez lourd.
— Avec quoi ?
— Maintenant.
— Demain.
— Faut le médecin.
— Ça fait du bruit dedans.
— Bois.
* * *
Cette nuit-là, la toux changea. Rosalie le sut avant Auguste. Elle posa la main sur la poitrine de Jules et n’appela personne.

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