14. PÂQUES SANS MIRACLE
Pâques vint avec une lumière claire sur les vitres, une lumière presque insolente, comme si le ciel ignorait la chambre. Dans la courée, quelques femmes avaient sorti des tabliers propres. Les enfants couraient avec cette gaieté de fête qui ne demande pas la permission aux comptes. Chez les Mullié, Rosalie regardait Jules dormir.
La toux l’avait aminci sans bruit. Ses joues semblaient avoir donné quelque chose à la nuit. Sur la table, le flacon de sirop était presque vide. À côté, la miche attendait, car même les jours saints commencent par le pain.
— On ira à la messe ? demanda Léonie.
Elle avait mis la chemise qu’on gardait pour les démarches et les dimanches. Elle avait besoin de sortir, de croire que la fête appartenait encore à la famille entière.
— Ton père ira, dit Rosalie. Toi aussi, si tu veux.
— Et toi ?
— Je reste.
— Avec Jules.
— Avec Jules.
Le nom de l’enfant suffit à fermer la discussion. Auguste se prépara lentement. Il aurait préféré rester lui aussi, mais la messe donnait aux pauvres une tenue que la semaine leur retirait. On y allait parfois moins par foi que pour ne pas laisser voir que la maison s’affaissait.
Jules se réveilla au moment où les cloches commencèrent. Il tourna la tête vers la fenêtre.
— C’est Pâques ?
— Oui.
— Il y a des œufs ?
Rosalie sortit d’un coin de la boîte un petit œuf brun, cuit la veille. Elle l’avait obtenu par un échange discret : un reste de couture, un service rendu, deux mots qu’elle n’avait pas racontés. Elle le posa dans la main de Jules.
— Pour toi.
L’enfant le tint avec sérieux, comme une chose fragile et royale.
— Et les autres ?
— Les autres sont grands.
Il voulut le partager. Rosalie refusa d’abord, puis céda au minuscule morceau qu’il lui tendait. Elle le prit du bout des doigts, et cette pauvre offrande lui fit plus mal qu’une plainte.
Dehors, les cloches continuaient. Elles annonçaient une résurrection qui ne savait pas entrer dans la courée Catteau. La chambre sentait l’œuf, le sirop, le linge chaud et le poêle trop pauvre. Jules mangea lentement. Entre deux bouchées, la toux le reprit. Il se plia, serra l’œuf contre lui, et Rosalie crut un instant que la coquille allait casser dans sa main.
— Doucement, mon petit.
Il retrouva son souffle. Ses yeux cherchaient déjà à rassurer la mère, comme si la maladie l’obligeait à consoler ceux qu’elle effrayait.
— Ça va.
— Ne parle pas.
* * *
À midi, Auguste et Léonie rentrèrent. Isidore les suivait, un peu en arrière, par respect pour une peine qui n’avait pas encore de nom. Léonie posa son livre de messe sur la table et s’approcha du lit.
— Tu as eu ton œuf ?
— J’en ai gardé un peu.
Il montra un éclat de coquille, fier d’avoir retenu quelque chose de la fête. Léonie sourit, puis détourna la tête. Elle comprenait maintenant que la maison pouvait faire d’un œuf tout un événement, et que cet événement même révélait le manque.
* * *
Le soir, Rosalie lava la cuillère du sirop, rangea la coquille brisée, puis resta un moment avec le débris dans la main. C’était ridicule, une coquille. Elle le savait. Mais elle y voyait la trace du sourire de Jules, ce petit instant où il avait voulu donner alors qu’il recevait. Elle finit par la jeter dans le seau, puis le regretta aussitôt.
Dans les maisons pauvres, même les débris peuvent devenir reliques quand la peur commence à choisir les souvenirs.
La courée se calma. Les portes se fermèrent, la pompe donna ses derniers coups, les enfants des voisins rentrèrent avec des cris fatigués. Chez les Mullié, Jules dormit par morceaux. Rosalie resta près de lui. Auguste voulut dire quelque chose, mais aucun mot ne trouva sa place. Isidore recula son sac du passage, comme s’il pouvait rendre un peu d’air à la chambre.
— Maman ? murmura Jules.
— Je suis là.
La réponse lui suffit encore. C’était cela qui fit mal à Rosalie : qu’un enfant pût croire qu’une mère présente suffisait contre la poitrine, contre la pluie, contre le froid, contre les bureaux où il faudrait peut-être bientôt montrer des papiers. Elle passa le pouce sur sa tempe. La peau était trop chaude. Sa main à elle resta froide.
Les cloches s’étaient tues depuis longtemps. Dans la chambre, seule la toux revenait, plus loin que l’église, plus près que l’usine. Pâques avait passé sans miracle. Il avait seulement laissé sur la table l’odeur de l’œuf, une cuillère lavée, un flacon presque vide et une mère assise dans la lumière faible.

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