15. LE PANIER ET L’EAU GRISE

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 Le panier arriva le mardi, avant que la chambre eût fini de sentir la tisane. Sur le dessus du panier, il y avait un billet plié en deux, d’une écriture fine qui ne semblait jamais avoir attendu. Rosalie le prit entre deux doigts. Elle ne savait pas encore pourquoi une écriture pouvait paraître propre avant même d’être lue. Elle reconnut le papier des Delansorne, mince, presque bleu, lisse comme si la maison entière avait passé sa main dessus. Les mots n’étaient pas nombreux. On demandait les draps, deux chemises d’homme, trois cols, des mouchoirs, une nappe de semaine. On précisait : sans amidon trop fort. On ajoutait : à rendre jeudi. Rosalie relut la date. Jeudi n’était pas loin. Jeudi n’avait jamais été loin pour les pauvres ; il venait toujours avant que les bras eussent fini. Elle posa le billet sur la table, près du couteau. Jules le regardait de son lit, avec cette attention des enfants qui savent qu’un papier peut déplacer les adultes. Il ne demandait plus à sortir. Depuis Pâques, il gardait dans le visage une sorte de patience malade, comme s’il avait compris que la chambre était devenue plus grande que lui.

 — C’est écrit petit, dit-il.

 — C’est assez écrit, répondit Rosalie.

 La Dubar revint sur le seuil, cette fois sans se cacher de regarder. Elle tenait son seau contre sa hanche. L’eau y tremblait, grise déjà avant d’avoir servi. Elle baissa les yeux vers les draps, puis vers Rosalie.

 — Ça, c’est du beau linge.

 — C’est du linge à laver.

 — Oui. Mais il se voit qu’il a été sali ailleurs.

 La toux n’était plus la grande secousse de Pâques ; elle était devenue plus petite, plus basse, plus installée. Elle avait pris la maison comme une locataire silencieuse. Le matin, elle répondait avant Jules. Le soir, elle se glissait entre deux mots. Rosalie n’en parlait pas. Elle chauffait un chiffon, relevait la couverture, comptait la poudre qui restait au fond du papier, et, quand Auguste demandait seulement des yeux, elle disait :

 — Il dort.

 — C’est encore pour les dames ? demanda-t-il.

 Rosalie s’accroupit devant la corbeille. Ses doigts cherchèrent le nœud sans se hâter. Depuis Pâques, elle faisait tout avec cette lenteur exacte des femmes qui n’ont pas le droit de tomber. Le travail, lui, n’attendait pas que la peur se rangeât. Il venait au seuil, dans du linge plié, et il fallait ouvrir.

 — Pour les Delansorne, dit-elle.

 — C’est blanc déjà.

 — Ça vient de chez les grands ? dit-elle.

 — Faut croire.

 — Ils en ont, du blanc.

 — Ils en salissent aussi.

 La Dubar ne répondit pas tout de suite. Elle posa son seau contre sa hanche, regarda la chambre basse, la paillasse de Jules, le panier plein, puis les mains de Rosalie.

 — Tu vas faire ça aujourd’hui ?

 — Aujourd’hui.

 — Avec le petit comme ça ?

 — Le linge ne sait pas, dit Rosalie.

* * *

 Au fond, Léonie rangeait deux assiettes ébréchées sur la planche. Depuis Pâques, elle parlait moins à Jules. Non qu’elle l’aimât moins ; au contraire, elle ne savait plus quel ton prendre avec lui. L’enfance de son frère, qui jusque-là tenait dans une ardoise, dans une miette volée, dans une grimace au catéchisme, s’était tout à coup allongée sous une couverture. Léonie le voyait là, trop sage, et cette sagesse lui semblait plus grave que la toux.

 — Je peux aller tirer l’eau, dit-elle.

 Rosalie se tourna vers elle. Elle avait voulu répondre non, puis elle regarda le panier. Deux nappes, huit serviettes, des chemises, des manchettes. Le compte se fit en elle sans qu’elle le voulût.

 — Prends le grand seau. Pas jusqu’au bord.

 Léonie sortit. Rosalie l’entendit traverser la cour. Aussitôt, des voix de femmes se levèrent autour de la pompe. Elles n’étaient pas méchantes. Elles faisaient ce que faisaient les voix pauvres : elles tenaient compagnie en piquant, elles consolaient en évaluant, elles aidaient en rappelant qu’elles voyaient tout.

 — C’est donc ta mère qui reprend les Delansorne ?

 — Elle n’a jamais lâché.

 — Avec le garçon malade ?

 — Justement, dit une autre. Quand les enfants toussent, les sous toussent avec.

 — Doucement, fille. Le blanc des riches n’aime pas les secousses.

 Léonie rougit. Elle souleva le seau à deux mains. Sa manche se mouilla jusqu’au poignet.

* * *

 Dans la chambre, Rosalie avait déjà sorti le baquet. Il prenait, une fois posé au milieu, plus de place que la table. Il fallait contourner, lever les genoux, déplacer une chaise, pousser la boîte de fer plus haut sur la planche. Auguste n’était pas là ; il aurait vu l’invasion et n’aurait rien dit. Rosalie aimait mieux cela. Certaines choses étaient moins lourdes quand les hommes ne les regardaient pas.

 — Ça sent bon, dit-il.

 — Ne parle pas trop.

 — Je parle pas fort.

 Léonie rentra avec le seau. Elle le posa trop vite. Un peu d’eau courut sous la table.

 — Essuie, dit Rosalie.

 La fille prit un chiffon. Elle se baissa. Ses cheveux glissèrent sur sa joue. Rosalie posa les yeux sur ce geste de jeune fille devenue utile, et elle eut peur d’une peur ancienne : celle des enfants que la maison commence à employer avant même que la ville ne les prenne.

 — Après, tu iras chez les Delansorne, dit-elle.

 — Aujourd’hui ?

 — La cuisinière a demandé. Pour aider à l’office. Deux heures.

 Le visage de Léonie changea à peine. Elle avait appris déjà, dans la Partie I de leur vie, que les nouvelles qui concernaient son corps arrivaient souvent comme des comptes arrêtés.

 — Faut mettre le tablier bleu ?

 — Le moins usé.

 Rosalie ne dit pas : le propre. Elle savait qu’il ne l’était jamais assez. Dans le baquet, la nappe rendit une eau trouble. Le blanc se défaisait par dessous. Il fallait le refaire. Rosalie frotta. Dehors, la pompe grinça. Dedans, Jules toussa deux fois, moins fort, mais plus long. Léonie essuya la flaque. Le panier vide restait sur le seuil, comme une bouche qui attendait d’être remplie à nouveau. Au bout d’une heure, l’eau avait pris la couleur des jours pauvres. Rosalie souleva la nappe, la tordit, vit ses poignets rouges, puis la replongea. Il n’y avait pas de phrase pour cela. Il y avait seulement le geste, répété, et l’odeur qui montait du baquet. Le jeudi suivant, le panier n’arriva pas seul. Une petite enveloppe l’accompagnait, pliée net, au nom de Rosalie Mullié, d’une écriture droite qui semblait déjà savoir mieux que les gens où devaient se placer les lettres. Léonie la prit d’abord, parce que sa mère avait les mains mouillées. Elle resta un instant à regarder ce nom qui n’avait pas l’habitude d’être écrit pour autre chose qu’une dette, une paie ou une demande.

 — Lis, dit Rosalie.

* * *

 Le soir, Auguste vit l’enveloppe posée près de la boîte de fer. Il ne demanda pas. Depuis la toux de Jules, les papiers lui faisaient baisser la voix. Il savait que les papiers entraient dans les maisons pauvres avec une politesse plus dangereuse qu’un homme ivre. Celui-ci n’était pas de la mairie, ni de l’usine ; il venait d’une maison propre. Mais il tenait déjà Rosalie par le samedi matin. Jules voulut toucher l’enveloppe. Rosalie la lui laissa. Le papier était plus épais que celui où l’on enveloppait les poudres du pharmacien. L’enfant le frotta entre le pouce et l’index, étonné qu’un papier puisse avoir l’air nourri.

 — Ça coûte cher, le papier des dames ? demanda-t-il.

 — Tout coûte cher, répondit Rosalie.

 — Pourquoi ils mettent leur lettre ? demanda Jules.

 — Pour ne pas perdre.

 — Nous, on perd ?

 Rosalie posa les yeux sur le petit drap de l’enfant, posé près de la paillasse. Elle pensa aux choses qu’ils avaient déjà perdues sans qu’aucune initiale pût les retenir : des heures d’école, des morceaux de pain, du souffle, des dimanches, des mots que Léonie ne disait plus. Elle répondit :

 — Tu gardes celui-là à part, dit Rosalie.

 — C’est du linge, dit-elle.

* * *

 Au fond du lit, Jules toussa. Les deux femmes se tournèrent en même temps. Il avait les yeux ouverts, et son regard allait de la chemise blanche au mouchoir posé près de lui. Rosalie reposa le col avec lenteur. Dans la maison, même les objets semblaient savoir de quel côté ils pesaient.

 — C’est du Delansorne ? dit l’une en soulevant un coin de nappe.

 — C’est du linge à rendre.

 — Tout est à rendre, chez nous, fit l’autre. Même ce qu’on garde.

 Quand elle revint, la courée s’était éveillée. Une odeur de chicorée brûlée passait d’une porte à l’autre. La Dubar lavait une casserole, les manches retroussées. Elle regarda le panier de Rosalie, puis les gouttes qui tombaient sur les pavés.

 — Tu l’as emmené loin, ton blanc.

 — Il fallait de l’eau claire.

 — L’eau claire aussi, faut aller la chercher chez les autres.

 Rosalie ne répondit pas. Elle monta le panier dans la chambre. L’eau claire n’avait pas rendu le linge plus léger. Elle avait seulement donné au travail une fatigue plus propre.

 — Nous, on sait ce qui est à nous.

 — Voilà le blanc qui s’en va, dit une femme.

 — Il reviendra, répondit La Dubar. Chez les autres.

 — Ils payent bien, au moins ? demanda-t-elle.

 — Ils payent.

 — Si tu as trop, je peux t’aider une heure.

 Rosalie aurait pu accepter. Une heure de bras, même pauvres, même malhabiles, valait quelque chose. Mais partager le linge, c’était partager aussi les sous, et les sous avaient déjà été distribués dans sa tête avant d’être gagnés : pain, poudre pour Jules, charbon si le soir tournait froid, et la petite somme à garder pour Carette. Elle secoua la tête.

 — Pas aujourd’hui.

 — Comme tu veux.

 Quand elle rentra, Jules avait fermé les yeux. Léonie s’était agenouillée près de lui et lui tenait la main sans oser serrer. La main de l’enfant était chaude. Trop chaude, peut-être. Rosalie posa le baquet, essuya ses paumes sur son tablier, puis vint toucher le front de Jules. Il ouvrit les yeux.

 — C’est fini ?

 — Presque.

 — C’est long, le blanc.

 Jules demanda de l’eau. Léonie se leva aussitôt. Depuis quelques jours, elle se levait trop vite dès qu’il parlait. Elle avait cette obéissance nerveuse des enfants qui sentent qu’un malheur n’est pas fini, même quand les grandes personnes font semblant de reprendre la semaine. Elle versa un fond dans le gobelet, le porta jusqu’à la paillasse. Le petit but en surveillant le baquet. Sa bouche gardait une pâleur qui ne partait pas.

 — C’est à qui, celui-là ? demanda-t-il en désignant le col.

 — À monsieur Delansorne, dit Rosalie.

 — Il travaille aussi ?

 Rosalie ne répondit qu’après un silence. Dans la chambre, la question resta suspendue, si simple qu’elle en devenait mauvaise. Elle tordit le col, fit tomber l’eau grise dans le baquet, puis reprit la brosse.

 — Tout le monde use ses chemises, dit-elle enfin.

 — Chez les dames, répondit Léonie.

 — Tu devrais faire payer plus, lança-t-elle.

 Jules toussa. Cette fois, Rosalie ne se retourna pas tout de suite. Elle resta les mains dans l’eau, immobile, à compter la durée de la quinte. Trois secousses, puis une respiration courte.

 Ce ne fut pas un événement, seulement le panier à sa place dans la journée. Rosalie ne chercha pas à expliquer. Elle y lut ce que la maison taisait encore, entre le billet bleu et la nappe, dans cet endroit où les mots coûtent vite trop cher.

 Elle avait compris que toutes les usures ne se payaient pas du même prix. Le col de monsieur revenait à blanchir ; celui d’Auguste, lui, revenait chargé de fatigue, et personne ne l’envoyait chez une autre femme pour qu’elle en tire le gris. Quand Rosalie rinça la chemise, l’eau claire devint trouble aussitôt. Elle la regarda longtemps. Ce n’était pas de la boue, ni vraiment de la sueur, ni même une tache. C’était la vie d’une maison qui pouvait se permettre d’être salie ailleurs. Quand elle reprit le linge, Rosalie ne le vit plus seulement comme une masse à laver. Chaque pièce avait reçu une place dans le cahier et, par là, une menace. Perdre un mouchoir, c’était perdre davantage qu’un mouchoir. Mal plier une nappe, c’était perdre la confiance, donc le panier suivant, donc une part de pain. Le blanc était entré dans l’écriture. C’était la première manière qu’il avait de devenir papier. Elle plia le billet des Delansorne et le glissa dans le cahier. Ce papier-là était propre. Il demandait du linge propre. Il apportait pourtant avec lui de l’eau sale, des poignets rouges, une fatigue de plus, et cette obligation de continuer avant même d’avoir nommé ce qui faisait mal. Le blanc n’était pas arrivé comme un travail. Il était arrivé comme un ordre.

* * *

 À la pompe, les femmes parlaient encore. Elles parlaient de chaleur, de linge, d’un enfant de la courée voisine qui avait été conduit chez les sœurs, d’un homme renvoyé du peignage parce que son bras ne suivait plus. Chaque nouvelle faisait un tour autour de la cour, puis revenait plus maigre, plus dure, comme un torchon essoré. Rosalie entendait par la fenêtre sans écouter. Elle savait que les voix du dehors finissaient toujours par entrer. Une courée n’avait pas besoin d’ouvrir les portes pour apprendre les choses. Dans le cahier, Rosalie écrivit seulement : Delansorne — deux nappes, chemises, cols. Jules toussait moins fort, mais plus longtemps. La ligne resta ouverte sous le blanc.

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