16. LES MAINS ROUGES, L’OFFICE BLANC

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 Rosalie eut les mains rouges avant midi. Chez les Delansorne, l’office avait sa fraîcheur à lui. Ce n’était pas la fraîcheur de la courée, faite d’humidité et de murs qui boivent l’hiver ; c’était une fraîcheur tenue, presque surveillée, où les casseroles luisaient au-dessus des têtes et où chaque objet semblait savoir sa place mieux qu’une domestique. Léonie entra derrière Célina, les bras serrés contre son tablier, le menton bas. Elle eut d’abord peur de faire du bruit avec ses sabots, puis elle eut peur de ne pas en faire assez et qu’on la crût sournoise. Célina montra l’évier, les torchons, la pile d’assiettes, le placard aux verres, la porte qu’on n’ouvrait pas sans ordre. Elle avait cette voix des servantes anciennes qui parlent comme si elles avaient avalé les règles de la maison et qu’elles les recrachaient par petites bouchées.

 — Ici, tu poses. Là, tu essuies. Ça, tu n’y touches pas. Quand Madame sonne, tu attends que je dise. Quand Monsieur descend, tu te ranges. Quand Monsieur Henri passe, tu ne restes pas dans le chemin.

 Léonie retint surtout la dernière phrase. Elle ne sut pas pourquoi. Peut-être parce que Célina avait baissé les yeux au moment de la dire. Dans la maison Delansorne, même les avertissements savaient prendre l’escalier de service.

 — Tu feras attention, dit-elle.

 — À quoi ?

 Rosalie posa les yeux sur le linge pendu près du poêle, puis la figure de sa fille, encore enfant dans le cou, déjà femme dans la fatigue.

 — À tout.

 — Tu veux boire ?

 — Viens, dit Rosalie.

 Léonie s’approcha. Sa mère prit le tablier par le devant, le lissa du plat de la main. Ses doigts rouges laissèrent une petite trace humide sur le tissu. Elle l’effaça aussitôt.

 — Tu ne réponds que si on te demande.

 — Oui.

 — Tu ne restes pas dans les portes.

 — Oui.

 — Tu regardes où on met les choses. Pas les personnes.

 — Pourquoi ?

 Rosalie eut un mouvement d’épaule. Parce que les choses ne se vexent pas d’être vues. Parce que les personnes riches vous font payer un regard plus cher qu’une assiette cassée. Parce que chez eux, même l’air a des maîtres. Elle ne dit rien de cela.

 — Parce que c’est mieux.

 Elle aurait voulu ajouter : et tu reviens. Mais cela aurait donné à la phrase un tremblement inutile. Léonie prit le panier des petites pièces sèches qu’il fallait rapporter, non pas le grand panier encore lourd de lessive, et sortit.

 — Te voilà propre pour les autres.

 — M’man m’envoie.

 — Je sais bien. Les mères envoient quand les maisons demandent.

 — C’est toi, la fille Mullié ?

 — Oui, madame.

 — Pas madame. Madame, c’est devant. Moi, c’est Célina, quand je permets.

 — Oui.

 — Pose ça. Non, pas là. Là, c’est pour l’argent. Ici, pour le linge.

 La table de l’office avait des territoires. Chaque chose possédait sa place, et chaque place semblait défendre quelque chose. Léonie posa le panier à l’endroit montré. Célina tira une serviette, la déplia, regarda la lumière à travers la trame.

 — Ta mère lave bien.

 Léonie sentit une fierté lui monter, puis elle la retint, comme on retient une parole trop vive.

 — Oui.

 — Mieux que d’autres. Mais faut qu’elle évite les plis d’humidité. Madame voit les plis.

 Elle prononça Madame sans lever les yeux, avec un respect travaillé par l’habitude et l’agacement. Léonie regarda les serviettes. Elle ne voyait pas les plis d’humidité. Elle voyait seulement le blanc que sa mère avait tiré de l’eau sale.

 — Tu sais essuyer les verres ? demanda Célina.

 — Oui.

 — Tout le monde dit oui. Prends celui-là.

 Elle lui tendit un verre fin. Léonie le reçut à deux mains. Le verre était léger, mais cette légèreté même la rendait maladroite. À la maison, les choses fragiles étaient rares ; on les respectait parce qu’elles manquaient. Ici, les choses fragiles abondaient ; il fallait les respecter parce qu’elles coûtaient.

 — Pas comme une cruche, dit Célina. Avec le linge doux. Dedans d’abord. Ensuite le pied. Tu souffles pas dedans. Tu regardes.

 Léonie obéit. Ses doigts cherchaient la manière. Le verre accrocha la lumière, et, pendant un instant, elle y vit son visage tiré, son tablier trop repris, le bord de ses cheveux. Elle le détourna.

 — M’man, dit Jules.

 — Quoi ?

 — Léonie, elle est chez les riches ?

 — Elle aide.

 — Elle va revenir ?

 Rosalie essuya ses mains sur son tablier. Le tablier garda deux grandes marques sombres.

 — Bien sûr.

 Jules parut rassuré, puis il regarda la porte. Les enfants malades apprennent vite que les « bien sûr » des adultes sont des barrières fragiles. Il se rendormit quand même.

 — Salle à manger.

 — On ne rêve pas, ici.

 Quand elle rentra, le soir avait déjà baissé dans la courée. Rosalie étendait le linge sur une corde, les bras levés. Ses manches avaient glissé, découvrant les poignets rouges. Léonie s’arrêta une seconde sur le seuil.

 — T’as mangé là-bas ? demanda Jules depuis la paillasse.

 — Un morceau.

 — De quoi ?

 — Du pain.

 Rosalie comprit qu’il y avait autre chose dans ce mot. Elle ne demanda pas. Elle accrocha la dernière serviette, puis regarda sa fille. Le tablier bleu était resté propre. Presque trop.

 — Ça s’est passé ?

 — Oui.

 Léonie voulut parler de Célina, du verre, de la table qui avait des endroits pour chaque chose, du mot Madame qui ne descendait pas jusqu’à la cuisine, de la sonnette. Rien ne sortit comme il fallait. Elle lissa son tablier.

 — Ici, on ne court pas, dit-elle. Une fille qui court fait croire qu’il manque quelque chose.

 Léonie faillit répondre que, chez eux, il manquait toujours quelque chose, et qu’on courait justement pour le cacher. Elle se tut. Déjà, l’office lui enseignait que toute vérité n’avait pas la même place selon les maisons. Quand elle revint le soir, ses chaussures portaient un peu de poussière claire de la maison Delansorne. Elle les essuya trop longtemps sur le seuil de la courée. La Dubar la vit faire.

 — Ah ! maintenant, mademoiselle rapporte les parquets avec elle ?

 Rosalie vit le geste. Elle y reconnut quelque chose qu’elle n’avait pas enseigné.

 — Celui-ci jamais sur le cuivre, dit Célina. Celui-là jamais sur les verres. Celui aux rayures, pour les mains, et encore, pas devant Madame. Léonie toucha les piles du bout des doigts. Tout était plus doux qu’à la maison. Même les torchons semblaient avoir moins travaillé.

 — On les lave où ?

 — Celui-ci pour les mains de Madame, dit Célina. Celui-là pour l’office. Ceux-là, jamais pour nous. Et les vieux bouts, tu les mets dans la boîte, là.

 — Doucement, reprit Célina.

 Dans cette maison, même les couvercles ont des oreilles.

* * *

 Cette nuit-là, Rosalie se réveilla avant l’aube. Elle crut d’abord avoir entendu Jules. Mais non. C’était la pensée de Léonie qui travaillait en elle, comme une lessive oubliée dans l’eau. La fille apprenait vite. Trop vite peut-être. Le blanc ne salissait pas seulement les mains ; il changeait la manière des poser.

 — Tu le mets pour servir en bas, dit Célina. Et tu ne t’essuies pas les mains dessus. Un tablier blanc n’est pas fait pour travailler ; il est fait pour qu’on croie que le travail est déjà fait.

 Madame Delansorne entra sans bruit. Elle regarda Léonie comme on vérifie un linge rendu.

 — Cela vous va, dit-elle.

 — Merci, madame.

 — Plus droit. On ne remercie pas le parquet.

 Léonie releva le menton. Elle sentit son cou, sa bouche, ses épaules lui devenir étrangers. Célina, derrière Madame, lui fit un tout petit signe, presque invisible : pas trop haut. Dans les maisons bourgeoises, il fallait lever la tête sans avoir l’air de regarder. Le soir, Rosalie vit le pli marqué du tablier dans les vêtements de sa fille. Même absent, il restait sur elle. Léonie parla peu, mais elle posa les assiettes avec une lenteur nouvelle. Auguste la regarda faire, sans comprendre d’abord ce qui avait changé. Puis il dit :

 — Tu marches comme dans une église.

 Léonie rougit. Rosalie coupa court, non pour la défendre seulement, mais parce qu’elle sentit la jalousie pauvre qui pouvait naître d’un geste appris ailleurs.

 — Elle marche comme on lui demande.

 Dans la phrase, il y avait plus de fatigue que d’approbation. Léonie l’entendit. Elle alla plier son fichu, très soigneusement. La maison Delansorne ne l’avait gardée que quelques heures ; elle lui avait déjà mis une règle dans les mains.

 — Une partie ici, une partie dehors. Ta mère en prendra quelques-uns demain.

 — Elle y est ? demanda-t-il.

 — À l’office.

 Auguste posa sa casquette sur la table. Le mot office avait une douceur qui l’agaça. À l’usine, les lieux portaient des noms simples : salle chaude, magasin, cour, poste. Chez les bourgeois, même les pièces où l’on travaillait semblaient lavées dans un autre vocabulaire. Il mangea debout une cuillerée, puis une autre.

 — Elle est trop jeune pour leurs façons.

 — Elle est trop grande pour rester ici à ne rien rapporter.

 La phrase sortit plus dure que Rosalie ne l’avait voulue. Auguste ne répondit pas. Il connaissait la vérité du compte. C’était justement parce qu’il la connaissait qu’elle l’humiliait. Il prit son morceau de pain, le mangea lentement, regardant les draps suspendus au fil.

 — On dirait une maison de morts, dit-il.

 Rosalie leva les yeux. Il regretta aussitôt. Il n’avait pas pensé à Jules ; ou plutôt il y avait pensé trop vite. L’enfant dormait, les joues rouges, la bouche ouverte. Un petit souffle sifflait parfois. Auguste baissa la voix.

 — Je voulais dire… avec tout ce blanc.

 — Je sais.

 — Tu vas te salir, dit Rosalie.

 — C’est déjà fait.

 Quand elle rentra, elle avait sur elle une odeur de cire et de sauce. Rosalie remarqua d’abord cela, puis le visage de sa fille. Léonie n’était pas devenue autre ; elle avait seulement appris, en deux heures, une manière de ne pas occuper l’air. Elle posa son tablier, regarda les mains rouges de sa mère et, sans parler, prit une chemise à rincer.

 — Pas celle-là. La nappe d’abord.

 — Ici, dit-elle à Léonie, on ne court pas. On arrive avant d’avoir besoin de courir.

 En fin d’après-midi, Léonie revint avec une miche entamée enveloppée dans du papier. Célina l’avait donnée, presque sèche, avec cette phrase :

 — Pour chez vous. Ça ne se perd pas.

 — Elle est gentille, Célina ? demanda Jules.

 — La maison entend tout, dit-elle.

 Madame Delansorne entra dans l’office avec une liste pliée. Elle portait un matin clair sur elle : manchettes nettes, odeur de violette, cheveux maintenus sans effort visible. Léonie s’écarta. Elle avait déjà appris cela, s’écarter avant qu’on le demande. Madame posa la liste sur la table et regarda la pile de linge revenue de chez Rosalie.

 — Votre mère travaille proprement, dit-elle.

 Léonie sentit son orgueil monter, puis s’arrêter. Le compliment ne montait pas jusqu’à Rosalie ; il s’arrêtait au linge, comme si la main qui avait frotté ne faisait pas partie de l’ouvrage.

 — Oui, madame.

 — Elle devra faire attention aux bords brodés. Ils fatiguent vite.

* * *

 Le soir, lorsqu’elle rentra, elle voulut raconter la phrase. Mais Rosalie était penchée sur le baquet, les épaules tirées, la nuque mouillée de vapeur. Alors Léonie la tut. Ce fut sa première politesse apprise chez les Delansorne : ne pas tout dire quand la vérité fatigue déjà assez. Le soir, Léonie essaya devant la table les pas qu’elle avait appris sans qu’on les nommât. Ne pas traîner les sabots. Ne pas heurter la chaise. Ne pas tourner le dos trop vite. Auguste la regarda faire avec un froncement de sourcils. La fille semblait moins jouer qu’obéir à une maison absente. L’office entrait dans leurs gestes comme le suint entrait dans ses vêtements.

 — Tu fais quoi là ? demanda-t-il.

 — Rien.

 — Laisse-la, dit Rosalie. Faut bien qu’elle sache où elle met les pieds.

 Léonie chercha la réponse. Gentille n’était pas le mot. Dure non plus. À l’office, les mots de la courée perdaient leur taille. Elle dit seulement :

 — Elle sait comment il faut faire.

 — Laisse, dit Rosalie doucement. Elle est bien comme ça.

 Avant les mots, il y avait les manchettes, et c’était souvent assez. Léonie suivit le geste sans se presser. Elle savait que les serviettes et le carrelage valaient plus que leur simple usage ; ils retenaient aussi la fatigue, la dépense, parfois la honte. Mais Léonie donna encore un coup de main. Elle n’avait pas fini d’obéir à une maison où elle n’était plus. Le soir, Rosalie ne demanda pas si la maison Delansorne était belle. Elle demanda seulement :

 — On t’a parlé ?

 Léonie répondit :

 — Quand il fallait.

 Cette réponse plut et inquiéta sa mère. Elle y entendit déjà la bonne domestique, celle qui ne demande pas davantage que son ordre. Dans le silence qui suivit, la bassine posa entre elles son odeur de savon et de peau fendue. Célina ne se montrait ni dure ni tendre. Elle avait cette justice d’office qui ne console pas : elle corrigeait parce qu’on l’avait corrigée avant elle. Quand Léonie posa un verre trop près du bord, la cuisinière lui prit le poignet sans violence. Le geste suffit. La main de Léonie resta suspendue, rouge d’avoir été arrêtée. Elle pensa aux mains de Rosalie dans le baquet. Ici aussi, les mains apprenaient ; seulement l’eau était remplacée par la peur de mal faire. Le lendemain, Léonie comprit que l’office avait ses frontières : les torchons, les portes, les assiettes permises. Elle apprit d’abord à ne pas se tromper de silence.

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