17. LA TACHE

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 L’escalier de service était plus étroit que Léonie ne l’avait imaginé. La tache n’était presque rien. C’était même cela qui la rendait terrible. Une grande salissure aurait eu son histoire, sa bataille, son excuse. Celle-ci tenait près d’un ourlet, pâle, comme une ombre restée après la lessive. Rosalie l’avait vue seulement au moment du pliage. Elle avait porté le drap vers la fenêtre, l’avait tendu à la lumière, puis avait senti son cœur se serrer d’une façon sèche. La lumière de la courée ne pardonnait pas moins que celle des riches ; elle dénonçait seulement plus pauvrement. Elle remit le drap dans le baquet, changea l’eau, reprit le savon. Ses bras n’étaient déjà plus des bras ; ils étaient devenus deux outils qui répétaient le même ordre. Frotter. Rincer. Tordre. Reprendre. La tache résista. Elle n’était pas dure ; elle était pire : elle revenait chaque fois un peu moins visible, assez visible encore pour qu’une maison comme les Delansorne pût la remarquer.

 — Elle ne se voit presque pas, dit-elle malgré elle.

 — Presque, c’est pour nous. Chez eux, ça se voit.

 Quand elles portèrent le drap, Madame Delansorne ne cria pas. Elle ne changea presque pas de visage. Elle prit seulement l’étoffe entre deux doigts, l’approcha de la lumière et laissa durer le silence. Ce fut assez. Léonie, derrière Rosalie, sentit ses oreilles brûler. Elle aurait préféré une colère. Une colère aurait été un orage ; ce silence était une pièce froide où l’on restait debout.

 — Vous avez beaucoup à faire, sans doute, dit Madame Delansorne.

 — Oui, Madame.

 — Il ne faut accepter que ce que l’on peut rendre convenablement.

 — Pas la rampe avec les mains mouillées.

 — Les serviettes dans l’armoire du bas. Les taies au-dessus. Les nappes restent pour Madame.

 Célina ouvrit l’armoire. Les piles étaient si régulières que Léonie n’osa d’abord pas y toucher. Chaque tissu formait un étage. Elle glissa les serviettes au bon endroit, trop lentement.

 — Plus vite. Mais pas brusque.

 — Qu’est-ce que c’est ? demanda Célina.

 — Je ne sais pas.

 — Tu ne sais pas ?

 La cuisinière prit le linge. Elle approcha la trace de la fenêtre, la tourna. La tache existait davantage dès qu’on la regardait. Léonie sentit sa gorge se serrer.

 — C’était pas…

 — Ne commence pas par dire ce que ce n’était pas.

 — Un problème, Célina ?

 — Une petite marque sur une manchette, Madame.

 Madame prit la pièce de linge entre deux doigts. Léonie regarda ses mains : fines, nettes, protégées par tout un monde. Elle eut honte des siennes, bien qu’elles fussent propres.

 — Ce n’est rien, dit Madame Delansorne.

 — Mais il faut voir ces choses-là.

 Madame ne regarda pas Léonie tout de suite. Elle regarda la tache. Puis seulement elle posa sur la fille un regard qui n’était pas méchant, presque doux, ce qui ne la rendit pas moins petite.

 — Comment vous appelez-vous déjà ?

 — Léonie Mullié, Madame.

 — Votre mère lave pour nous.

 — Oui, Madame.

 — Elle lave soigneusement. Il serait dommage que le soin se perde ensuite.

 La phrase ne contenait aucune insulte. Elle en était pleine. Léonie sentit que la faute ne s’arrêtait pas à elle ; elle descendait jusqu’à Rosalie, jusqu’au baquet, jusqu’à la courée. Une petite tache avait trouvé le chemin de toute la famille.

 — Je ferai attention, Madame.

 — Je n’en doute pas.

 — Qu’on la reprenne légèrement. Pas besoin de renvoyer tout le paquet.

 Elle sortit. Sa robe ne frôla presque rien. Léonie suivit du regard cette manière de passer dans le monde sans le déplacer.

 — Tu vois ?

 — Non, tu ne vois pas encore. Ici, quand c’est petit, c’est grand. Une miette, une goutte, un pli. Tout parle pour toi.

 — À l’office. Tu vas frotter ça. Doucement. Si tu fais une auréole, ce sera pire.

 Henri Delansorne passa devant l’office. Léonie ne l’avait vu que de loin, dans la salle, un jeune homme mince, bien coiffé, avec une façon de se tenir comme si sa place était inscrite dans les murs. Il s’arrêta.

 — On répare les catastrophes ?

 — Une tache, Monsieur.

 — Une tache ?

 — Montrez.

 — Je ne vois presque rien.

 — Madame a vu.

 — Ma mère voit ce que Dieu laisse passer.

 Léonie ne sourit pas. La phrase était peut-être drôle dans la maison ; elle ne savait pas où l’humour des riches commençait ni où le danger finissait.

 — Vous lisez ?

 — Un peu.

 — Un peu seulement ?

 Elle pensa à Jules, à l’ardoise, au nom écrit, aux cahiers qu’on ferme quand la maison a besoin des enfants.

 — Assez pour ce qu’il faut.

 Henri la regarda plus attentivement. Elle chercha la porte du regard, comme Rosalie l’aurait voulu. Il le vit, ou fit semblant de ne pas le voir.

 — C’est déjà beaucoup, dit-il.

 — Ça ira.

 — Ne sois pas contente trop vite. Ici, on recommence toujours.

 Le soir, Léonie rapporta à la courée un petit silence nouveau. À la pompe, La Dubar demanda :

 — Alors, chez les Delansorne, c’est beau ?

 — C’est propre.

 — C’est pas la même chose ?

 — Non.

* * *

 Dans la chambre, Rosalie vit tout de suite que quelque chose avait eu lieu. Les mères de courée lisaient les enfants comme les linges : aux plis, aux traces, aux endroits trop lisses.

 — On t’a reprise ?

 — Une petite tache.

 Rosalie ne demanda pas sur quoi. Elle regarda les mains de Léonie. Elles étaient moins rouges que les siennes, mais elles tremblaient encore un peu. Madame tenait la manchette fautive entre deux doigts. La tache avait disparu, mais elle revenait par la parole. Elle montra le tissu à Léonie comme on montre une preuve.

 — Vous voyez, dit-elle, il ne faut pas attendre. Une tache qu’on laisse prendre devient plus difficile.

 Léonie regarda le blanc. Elle ne vit rien. C’était cela, précisément, qui l’écrasa : une faute invisible pouvait donc demeurer connue. Chez les Mullié, les fautes se voyaient assez vite : pain trop court, sou manquant, tablier sale, toux qui recommence. Dans le salon, on pouvait être coupable d’une trace qui n’existait plus.

 — Oui, madame.

 — Votre mère est soigneuse. Vous devez l’être aussi.

 Quand Léonie sortit, Célina lui remit un torchon.

 — Ne garde pas ça dans la figure, dit-elle bas. Les dames oublient vite ce qu’elles disent. Nous, c’est notre tort : on se souvient.

 — Ça arrive.

 — Chez eux, ça n’arrive pas pareil.

 Rosalie reprit le savon, déjà mince, et coupa une tranche pour le lendemain.

 — Non. Chez eux, même les taches ont du monde pour s’en occuper.

 De retour à la courée, elle posa la manchette sur la table. La tache était si petite qu’Auguste dut se pencher pour la voir. Il eut un mouvement de colère, mais une colère sans direction, bonne seulement à heurter la pièce.

 — Pour ça ?

 — Pour ça.

 — Tu peux leur dire qu’elle y était déjà, fit Auguste.

 — On ne dit pas ça quand on veut encore travailler.

 Léonie s’assit près de Jules. Il dormait. Un peu de lumière restait sur son visage. Elle pensa à la manchette, à Madame, à Henri, au regard qui avait demandé si elle lisait. Elle voulut raconter, puis se tut. La honte, comme la saleté, avait des formes qu’on ne montre pas toujours.

 — Entrez donc, dit Madame en apercevant l’ombre.

 Léonie entra. Elle posa les tasses. La visiteuse la regarda, puis sourit comme on sourit à une enfant bien placée.

 — C’est la petite de votre lingère ?

 — Oui. Une fille sérieuse. Elle apprend.

 — Quand elles parlent comme ça, dit-elle, tu n’écoutes pas avec ton cœur. Tu écoutes avec tes mains.

 — Comment ?

 — Tu tiens le plateau. Tu ne renverses rien. Voilà.

 Léonie regarda ses doigts autour du bois. Célina avait raison peut-être. Dans cette maison, survivre consistait à ne pas laisser la honte descendre dans les poignets. Mais le cœur, lui, avait déjà entendu. Dans la chambre, une fenêtre ouverte donnait sur un bout de ciel. Léonie s’approcha malgré elle. De là-haut, la cour des Delansorne paraissait nette, presque dessinée. Rien à voir avec la courée Catteau, où les enfants, les seaux, les voix et les linges semblaient toujours se disputer le même carré d’air. Ici, même le dehors paraissait mieux tenu.

 — Ne va pas croire qu’ils oublient, dit Célina, quand elles furent seules.

 — J’ai bien frotté.

 — Je ne parle pas de la tache. La tache, on l’a retirée. Je parle de ce qui reste après.

 — Dans ces maisons, il faut que la faute disparaisse et que la leçon reste. C’est comme ça

qu’ils tiennent propre.

* * *

 Plus tard, Madame Delansorne traversa l’office. Elle portait une robe claire, presque sans bruit. Henri suivait derrière, un livre sous le bras. Il salua Célina, puis regarda Léonie.

 — C’est la jeune fille de Madame Mullié ?

 — De Rosalie Mullié, oui. Elle aide à l’office.

 Il y avait, dans cette correction, toute une hiérarchie. Madame Mullié aurait donné à Rosalie une importance de femme installée ; Rosalie Mullié la ramenait à son nom utile. Léonie sentit la nuance sans pouvoir la défendre. Elle tint le torchon plus serré.

 — Elle est bien appliquée.

 Madame Delansorne posa les yeux sur Léonie comme on vérifie une broderie.

 — Il le faut.

 Léonie reprit les couteaux. Ses mains étaient sèches, mais elle eut l’impression des avoir plongées dans une eau froide. Célina ne parla pas tout de suite. Elle acheva de ranger les assiettes, puis dit :

 — Quand Monsieur Henri te regarde, tu ne dois pas faire semblant de disparaître. Ça donne envie aux gens de vérifier si tu es encore là.

 — Alors je fais quoi ?

 — Tu réponds à ce qu’on te demande. Pas plus. Pas moins. Et tu gardes tes mains occupées.

* * *

 Le soir, Rosalie vit que sa fille serrait les doigts en dormant. Elle crut d’abord à la fatigue. Puis elle se rappela le visage de Madame Delansorne, son calme, cette manière de faire payer les fautes sans jamais élever la voix. Elle prit la main de Léonie et l’ouvrit doucement. Dans la paume, il n’y avait rien, sinon une petite marque rouge laissée par les ongles. Le lendemain de la tache, Léonie revit l’escalier autrement. Il n’était plus seulement raide, encaissé, froid sous la main ; il était devenu une sorte de règle posée contre la maison. En bas, on portait, on essuyait, on rinçait. En haut, on passait. Les marches savaient cela. Elles donnaient aux pieds pauvres la pente du service et aux souliers propres le repos des tapis.

 — Il faut voir avant que madame voie, avait dit Célina plus tard, en repliant un torchon. C’est ça, le service.

 — Tu t’es fait mal ?

 — Non.

 — Montre.

 Léonie tendit le poignet. La peau était rouge au bord de l’os. Rosalie passa le pouce autour sans appuyer. Le geste dura moins qu’une phrase.

 — Faut pas user la peau pour leur linge, dit-elle.

 — C’est pas leur linge. C’est leur manière.

 — On vous fait travailler dur, ici ?

 Léonie ne sut pas s’il fallait répondre. Chez les Delansorne, certaines questions ressemblaient à des questions, mais n’en étaient pas. Célina, au fond, remuait une casserole sans lever la tête.

 — Je fais ce qu’on me dit, monsieur.

 — C’est déjà beaucoup.

* * *

 Plus tard, Rosalie vit que la fille lavait ses mains trop longtemps avant de manger. Elle la laissa faire un moment, puis posa le torchon.

 — Tu vas les user jusqu’à l’os ?

 — Elles sentent l’office.

 Rosalie approcha. Elle prit les mains de Léonie dans les siennes. Les doigts de la mère étaient plus rouges, plus épais, durcis par l’eau ; ceux de la fille gardaient encore une finesse d’enfance, mais déjà surveillée.

 — L’office, ça ne se lave pas d’un coup, dit Rosalie. Faut surtout pas le laisser te laver tout entière.

 À la messe, lorsque les femmes se levèrent, Léonie tira son tablier vers le bas. La Dubar, à côté, le remarqua.

 — Tu vas finir par marcher comme une demoiselle.

* * *

 Le soir, quand Auguste rentra, la tache n’existait plus. Il n’en vit que le reste : Léonie qui ne riait pas au mot de Jules, Rosalie qui frottait plus longtemps la table, et cette petite raideur neuve dans le dos de la fille lorsqu’un bruit montait de la courée. La tache était partie de la manchette ; elle s’était seulement déplacée dans la main de Léonie.

 — Vous êtes la fille de la lingère ? demanda-t-il.

 — Ma mère dit que vous apprenez vite.

 Quand Célina revint, Henri était parti. Elle ne demanda rien. Elle vit seulement la main de Léonie trop serrée sur le verre, et elle le lui prit doucement.

 Le compte n’avait pas besoin de cahier pour se faire sentir. Le savon, la cendre ou l’auréole : chacun finissait par rejoindre la boîte, l’ardoise ou la prochaine paie. Elle remit chaque chose à sa place, non pour sauver le monde, mais pour garder un coin qui obéisse encore.

 — Ici, dit-elle, il faut toujours laisser une porte ouverte derrière soi.

 Rosalie, elle, ne dit rien quand Léonie rapporta le silence de Madame. Elle prit seulement le drap fautif, le replia plus court, comme si l’on pouvait diminuer une humiliation en diminuant l’étoffe. Puis elle posa les deux paumes sur le linge. La tache n’y était presque plus. Le presque, encore une fois, restait pour elles. Madame Delansorne ne reparla pas de l’ourlet. Elle avait trop de tenue pour répéter une blessure. Ce fut plus efficace. À chaque nouvelle pièce de linge, Léonie attendait que la tache invisible revînt. Elle voyait la manchette avant de voir la main, le col avant le cou, le drap avant le lit. Les riches lui apparaissaient désormais par morceaux blancs, détachés des corps, comme si leur vie se résumait à des tissus qu’il fallait rendre irréprochables. Après la tache, Léonie regarda autrement la lumière. Chez les Delansorne, elle ne servait pas seulement à voir ; elle s’arrêtait sur les manchettes.

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