18. LES DRAPS QUI PARLENT
À la pompe, les draps disaient déjà d’où ils venaient. À la pompe, le linge annonçait les maisons mieux que les voix. On savait d’où ils venaient à leur taille, à leur poids, à la façon dont ils buvaient l’eau. Les draps des courées se pliaient maigrement, usés au milieu, rapiécés aux coins, parfois raides de lessives trop pauvres. Ceux des maisons bourgeoises tombaient autrement, avec une ampleur insolente. Ils prenaient toute la corde, toute la vue, presque tout le ciel. Quand Rosalie en apportait un, les voisines le regardaient sans le regarder, et chacune y lisait ce qu ’elle voulait : une chance, une fatigue, une humiliation, un sou possible. La Dubar disait que le linge riche avait une manière de se taire. Elle le disait en riant, pour ne pas paraître jalouse. Mais c’était vrai. Les chemises Delansorne ne racontaient pas les mêmes nuits que les chemises Mullié. Elles ne savaient pas le lit partagé, les enfants qu’on pousse doucement pour trouver sa place, les toux retenues, les pieds froids sous une couverture courte. Elles parlaient de chambres fermées, de corps seuls, de meubles qui gardent la poussière au lieu de l’humidité. Un matin, Rosalie lava une petite chemise de Jules avant de reprendre les draps. La chemise n’avait presque plus de forme.
Elle pendait aux poignets comme une chose fatiguée d’avoir été portée par un enfant malade. Rosalie la plongea à part. L’eau devint trouble tout de suite, non de saleté, mais de cette usure que le savon ne répare pas. Elle frotta doucement, avec une lenteur qu’elle ne s’accordait jamais pour le linge des autres. Jules dormait derrière elle. Sa respiration tirait le silence par petits coups. Rosalie pensa qu’il faudrait peut-être lui faire une chemise plus large, puis elle pensa qu’elle n’avait pas de toile, puis elle pensa qu’il ne fallait pas penser trop loin. Chez eux, penser trop loin coûtait toujours quelque chose. Elle rinça la chemise, la tordit à peine, la posa près du poêle qui ne chauffait presque plus en cette saison mais gardait encore sa place de promesse.
— Attends, dit Rosalie.
— C’est à lui ? demanda-t-elle.
— Oui.
— Elle est petite.
— Tu vas finir par user la pompe, disait La Dubar.
— Elle est pas à moi.
— Rien n’est à nous, sauf ce qu’on use.
— Il va mieux ?
— Ça dépend des heures.
— Les heures, c’est des menteuses.
— Le médecin est venu ?
— Pas encore.
— Tu devrais, souffla La Dubar.
— Je sais.
Rosalie plongea le drap de Jules dans l’eau claire. Il s’affaissa aussitôt, comme s’il était fatigué lui aussi. Elle le frotta moins fort que les autres. Elle savait bien qu’un drap ne souffre pas ; pourtant ses mains ralentissaient. Derrière elle, les femmes regardaient sans trop regarder. La courée avait des pudeurs. Elle savait se taire autour des petits lits.
— Ils mangent donc dessus ou ils enterrent quelqu’un dedans ? dit une femme.
— Tais-toi, fit La Dubar, mais elle souriait.
— Tu vas manger ton savon pour eux, dit La Dubar.
— On me paie.
— On paie jamais tout.
C’était vrai et inutile, comme beaucoup de vérités de la courée. Rosalie frotta encore. La nappe rendit une odeur de repas riche, vin, viande froide, sauce lourde. Cette odeur, mêlée à celle du drap de Jules, lui donna une nausée courte. Elle serra les dents.
— Ta mère revient, dit-il.
— Je sais.
— Tu veux que je lise ?
Jules tourna la tête. Auguste ne savait pas lire comme le maître, mais il savait reconnaître quelques mots de journal, les prix, les noms, les enseignes, les chiffres qui blessent. Il prit l’ardoise au lieu du journal.
— T’as écrit ça ?
— C’est bien.
Quand Rosalie revint, portant le petit drap rincé à part et la nappe dans le grand panier, la chambre sembla se resserrer autour d’elle. Elle accrocha d’abord le drap de Jules près du poêle, même si le poêle ne donnait presque rien. Puis elle étendit la nappe dans la cour, avec l’aide de La Dubar. La grande toile prit le vent lourd de l’après-midi et se déploya entre deux murs noirs.
— Regarde-moi ça, dit La Dubar. Même leur linge prend toute la place.
— Faut que ça sèche.
— Tout doit sécher. Seulement, y en a qui ont plus de soleil.
* * *
Le soir, Léonie rentra des Delansorne avec une odeur d’office dans les cheveux. Elle s’arrêta devant la nappe qui barrait la cour.
— C’est celle de la salle ?
— Tu la reconnais ? demanda Rosalie.
— Je crois.
— Tu as mangé ? demanda Rosalie.
— Un peu.
— Quoi ?
— Des restes.
Elle aurait voulu dire que les restes des Delansorne semblaient plus sûrs que les repas de la courée. Elle ne le dit pas. Rosalie n’aurait pas grondé ; c’était pire. Elle aurait compris. Dans la chambre, Jules retrouva son drap propre. Rosalie le passa autour de lui avec précaution. Le tissu sentait l’eau, pas encore le soleil. Il posa sa joue contre le bord.
— C’est froid.
— Ça va passer.
— Ils ont besoin de tout ça ? demanda-t-il.
— Ils en ont l’habitude.
— Nous aussi, on a des habitudes.
— Les nôtres coûtent moins cher.
Il voulut répondre, mais Jules toussa. La toux coupa la phrase avec une autorité que personne ne discuta. La nuit tomba. Dans la cour, la nappe resta dehors faute d’être sèche. La Dubar promit de surveiller. Rosalie n’aimait pas laisser le linge des autres sous le ciel ; le ciel n’était pas à eux non plus. Mais il n’y avait pas d’autre place. Avant de se coucher, elle toucha le drap de Jules. Il gardait l’humidité. Elle le retourna, chercha le côté le moins froid, le posa contre l’enfant. Puis, par la fenêtre, elle vit la grande nappe, pâle dans la nuit de la courée. Elle semblait flotter entre les murs comme une voile qui ne partirait jamais.
— Hespel, c’est moins blanc, dit La Dubar.
— Moins blanc ne veut pas dire moins fier, répondit Rosalie.
Elle ajouta les chemises près du drap de Jules. La chambre devint une petite carte de la ville : Delansorne dans la grande nappe, Hespel dans les chemises, Mullié dans le drap mince, la courée dans l’eau grise qui attendait tout le monde. Jules suivait des yeux ces piles muettes.
* * *
Le soir où les draps furent rentrés, la courée garda longtemps l’odeur du linge chaud. Cela ne sentait pas vraiment bon ; cela sentait le travail fini, la vapeur, la toile fatiguée, les bras qui avaient essoré trop fort. Rosalie plia les grandes pièces sur la table avec Léonie. Il fallait deux femmes pour dompter ces draps-là. Une seule pouvait les salir ; deux étaient nécessaires pour les rendre convenables. Jules suivait le mouvement depuis sa chaise. Quand le drap montait entre sa mère et sa sœur, il disparaissait derrière, puis reparaissait au pli suivant. Le jeu l’amusa un instant. Il riait sans bruit pour ne pas tousser. Rosalie le vit et ralentit exprès le geste, offrant à l’enfant une seconde de théâtre pauvre avec le linge des riches.
— Encore, souffla-t-il.
Le drap retomba. Jules riait encore. Rosalie plia plus vite. Elle ne voulait pas que le jeu devînt mauvais dans son cœur.
— Faut pas toucher, dit Jules avec importance. C’est pas à nous.
— Je sais, dit-il.
— Les linges se connaissent ? demanda-t-il.
— Ils se touchent, c’est déjà beaucoup.
Ce jour-là, elle le plaça à côté d’une taie brodée venue de la maison Hespel. La différence se voyait tout de suite : la taie gardait une blancheur de meuble fermé, le drap de Jules avait cette pâleur lavée trop souvent, amincie, presque transparente dans les bords. Jules, assis contre son oreiller, suivit la comparaison.
— C’est à Madame ?
— À quelqu’un qui dort dans le propre.
La réponse sortit plus dure qu’elle ne voulait. Jules, sur sa chaise, demanda ce qu’il y avait. Rosalie jeta le cheveu dans l’eau. Le fil disparut aussitôt, avalé par le gris. Elle pensa que les riches perdaient même leurs cheveux sans conséquence. Chez eux, chaque chute restait une preuve : pain tombé, sou perdu, enfant malade, journée manquée. Léonie le vit. Plus tard, chez les Delansorne, quand elle porterait un drap jusqu’à l’armoire, elle se souviendrait de ce battement-là : le linge des autres avait eu plus de vent que son frère.
— Le mien est plus vieux, dit-il.
— Il a plus servi.
— C’est pareil ?
— Pas toujours.
La Dubar entra pour rendre une écuelle. Elle s’arrêta devant les linges. Ses yeux, qui savaient tout lire sans lettres, passèrent de la taie Hespel au drap de Jules.
— On reconnaît les maisons à leurs draps, dit-elle.
— On reconnaît surtout ceux qui les lavent.
— Non. Ceux-là, on ne les voit pas.
La phrase resta. Jules la reçut avec sérieux, comme les enfants malades reçoivent parfois les mots des adultes, sans rire, sans jouer, parce que la fièvre leur prête une attention trop grande. Il demanda :
— Alors le drap, il parle pour qui ?
— Il parle pour ceux qui dorment dedans, dit-elle enfin.
— Et les nappes ?
— Les nappes parlent pour ceux qui mangent dessus.
Jules sembla réfléchir. Il regarda la table Mullié, nue, marquée par les couteaux, les fonds de bol, les pièces comptées. Chez eux, la table parlait sans nappe. Elle parlait même trop.
— Elle était sur la table ? demanda Rosalie, sans lever les yeux.
— Oui.
— Bien mise ?
— Ils n’ont rien dit.
Rosalie hocha la tête. Rien dire, c’était souvent le meilleur paiement de ces maisons-là. Cela voulait dire que le travail avait disparu correctement. Elle prit le drap de Jules, le replia avec une lenteur qu’elle ne donnait pas aux Delansorne. Pour eux, il fallait rendre. Pour l’enfant, il fallait garder. Ce jour-là, la corbeille des Delansorne fit lever trois regards avant même que Rosalie l’eût posée. La Dubar était là, les manches retroussées, et la petite Moreau, dont le mari travaillait aux apprêts, faisait semblant de rincer un torchon déjà rincé.
— Encore eux ? dit la Moreau.
— Il faut bien que quelqu’un les lave, répondit Rosalie.
— Ils doivent se changer tous les jours, ceux-là.
— Tant mieux pour eux.
La Dubar vit le mouvement de Rosalie, mais ne dit rien. Elle avait cette pudeur-là, par instants. Elle savait qu’il y a des objets qu’on ne commente pas, parce qu’ils ouvrent des chambres où les voisines n’ont pas à entrer.
— Donne, dit-elle seulement, je vais tenir l’autre bout.
— Il tousse moins ? demanda la Dubar.
Rosalie n’aimait pas cette question. Elle n’aimait pas non plus qu’on ne la pose pas.
— Ça doit dormir doux, là-dedans, dit une jeune voisine.
Jules, assis sur le seuil, leva la main pour toucher le bord qui flottait près de lui. Rosalie eut le réflexe de dire non. Elle se ravisa. Elle laissa l’enfant effleurer la toile. Il sourit d’un petit sourire mince.
— C’est froid.
— C’est pas à nous.
— Je sais.
— C’est prêt ? demanda-t-il.
— Pour eux, oui.
Ce matin-là, le poids véritable tenait moins aux bras qu’au silence. Rosalie regarda d’abord la table. Dans l’odeur d’armoire, puis dans les plis, elle reconnaissait la même loi : chez les pauvres, rien n’arrive sans prendre un peu d’air.
— Il se repose.
Les draps des riches parlaient bas dans les armoires. Celui de Jules parlait encore dans la chambre, avec sa petite odeur de fièvre et de savon pauvre. Le soir, Jules demanda pourquoi son mouchoir sentait moins bon que ceux des messieurs. Rosalie lui répondit que les messieurs mettaient des odeurs pour cacher le reste. L’enfant réfléchit, puis dit qu’il préférait l’odeur de la soupe. Personne ne rit. Auguste détourna la tête. Léonie plia le mouchoir de Jules avec plus de soin qu’une serviette brodée. Quand elle étendit le drap dehors, Léonie le reconnut entre deux chemises bourgeoises. Il paraissait plus pauvre encore d’être suspendu près d’elles. Le vent le remua faiblement. Pour une seconde, elle crut voir Jules debout, mince, accroché au fil. Elle détourna les yeux. Certains linges parlent trop bas pour qu’on puisse les empêcher de dire la vérité. La Dubar entra sans frapper, comme on entrait dans une chambre de courée quand la porte bâillait. Elle vit la bassine, puis Jules qui regardait le plafond. Son visage changea à peine. Dans ces endroits, la pitié trop visible faisait honte aux deux côtés. Elle demanda seulement si Rosalie avait encore du linge chaud. Rosalie répondit oui.
Ce oui-là était un mensonge de mère : il voulait dire qu’il y aurait toujours quelque chose à poser sur la poitrine de l’enfant, même si ce quelque chose ne guérissait rien. Rosalie lava le drap de Jules à part. L’eau le prit doucement. Elle ne le frotta pas comme les autres.

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