19. HENRI ET LE COL BLANC
Henri Delansorne portait le col comme d’autres portaient une médaille. Henri Delansorne avait cette manière de traverser les couloirs comme si les portes se souvenaient de lui. Il ne marchait pas vite. Il n’avait pas besoin de se hâter. Dans une maison pareille, seuls ceux qui servaient allaient vite ; ceux qu’on servait avaient le temps de paraître. Léonie apprit d’abord le bruit de ses pas, puis son silence. Il y avait, avant son arrivée, une modification légère de l’air : Célina redressait un torchon, Madame baissait d’un ton, l’office retenait sa respiration. Un jeudi, Léonie portait des cols repassés dans une corbeille. Les cols se tenaient debout, raides, blancs, presque agressifs. On aurait dit de petits murs préparés pour des cous qui ne pliaient pas. Elle monta l’escalier de service jusqu’au palier, puis attendit que Célina lui fît signe. Henri apparut au détour du corridor, un livre à la main. Il s’arrêta, non par obstacle véritable, mais parce qu’une fille avec une corbeille donne toujours à un homme bien né le droit de remarquer son propre passage.
— C’est Léonie, n’est-ce pas ?
— Oui, Monsieur.
Il sourit. Le sourire n’était pas méchant. C’était le pire : il ne donnait rien à repousser franchement. Il regarda la corbeille, puis les doigts de Léonie, rougis par l’eau et le savon. Il aurait pu ne pas les voir. Il les vit.
— Vous travaillez beaucoup pour votre âge.
— Il faut, Monsieur.
— Il faut toujours quelque chose, dit-il doucement.
Célina parut au bout du couloir. Sa présence coupa la scène comme une porte qu’on referme à temps. Elle prit la corbeille des mains de Léonie.
— Madame attend.
Henri s’effaça. Pas beaucoup. Juste assez pour qu’elle passe. Léonie sentit la manche de son tablier frôler le mur plutôt que son habit. Elle descendit plus vite qu’il ne fallait. Dans l’escalier, elle entendit son cœur comme on entend parfois la pompe avant d’arriver dans la courée. Le soir, elle ne raconta rien. Elle parla des verres, du beurre à mettre au frais, d’une assiette cassée par Célina et dont personne n’avait crié. Rosalie l’écoutait en reprenant un col justement, un col d’homme, raide sous le fer. Elle ne savait pas ce qu i avait eu lieu, mais elle entendit quelque chose de changé dans la voix de sa fille : une prudence nouvelle, une porte fermée de l’intérieur.
— Il faut rester avec Célina, dit-elle.
— Je reste.
— Toujours.
— Dis : oui, Madame. Pas ouais. Même si tu le penses, dit Célina.
— Je ne dis pas ouais.
— Tu le gardes dans la bouche.
Léonie ne comprit pas d’abord, puis elle comprit trop bien. Il fallait corriger jusqu’à ce qui n’était pas sorti.
— Posez là, dit Henri sans lever la tête.
— Merci.
— Attendez.
— C’est votre mère qui lave ?
— Oui, Monsieur.
— Elle a des mains très courageuses, alors.
Léonie ne sut que faire du compliment. Chez eux, on ne complimentait pas les mains. On leur demandait de continuer.
— Oui, Monsieur.
— Vous savez lire, m’avez-vous dit.
— Un peu.
— Et écrire ?
— Mon nom.
— C’est un commencement.
Il trempa sa plume, écrivit quelque chosesur un morceau de papier, puis le tourna vers elle. Le nom Léonie y était tracé, bien droit, avec une capitale élégante.
— Voilà le vôtre.
— Vous pouvez le prendre.
— Je ne dois pas.
— Qui vous l’interdit ?
— Je dois retourner à l’office.
— Alors gardez-le pour plus tard.
Il le posa sur la pile des mouchoirs. Léonie ne bougea pas. Si elle prenait les mouchoirs, elle prenait le papier. Si elle laissait le papier, elle faisait remarquer qu’il y avait quelque chose à remarquer. Elle prit tout.
— Qu’est-ce que tu fais là ?
— Je descends.
— Ça, je vois. Je demande pourquoi tu descends comme une somnambule.
— Rien.
— Ici, les riens finissent toujours dans les poches.
Léonie ouvrit la main. Le papier apparut. Célina le prit, le déplia. Elle lut le prénom. Son visage ne changea pas beaucoup, mais son regard se durcit juste assez.
— C’est Monsieur Henri ?
— Il a écrit mon nom.
— Je vois bien qu’il n’a pas écrit le mien.
— Tu vas le jeter.
— Mais…
— Pas dans la cuisine. Dehors. Et tu ne remontes plus seule au petit salon s’il y est.
— Il n’a rien fait.
— Justement. Quand ils n’ont encore rien fait, c’est le moment de savoir où est la porte.
La phrase entra en Léonie plus profondément que les réprimandes. Elle comprit que Célina ne la grondait pas comme Madame ; elle lui donnait une carte du danger. Une carte sans dessin, seulement faite d’années de service.
— Tu m’entends ?
— Oui.
— Oui qui ?
— Oui, Célina.
— Garde au moins ça.
* * *
Le soir, elle rentra plus tard. Rosalie était près du baquet, moins pour laver que pour rincer encore une fois deux cols qui devaient être rendus le lendemain. Auguste mangeait sans appétit. Jules dormait, un bras hors de la couverture.
— On t’a gardée, dit Rosalie.
— Un peu.
— Pourquoi ?
— Il y avait des verres.
— Chez eux, on ne reste pas seule dans les pièces, dit-elle.
— Célina me l’a dit.
— Alors elle a bien dit.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
— Rien, répondit Rosalie.
Elle le dit trop vite. Auguste posa les yeux sur sa fille, mais il ne sut pas lire ce qui se passait. La maison bourgeoise lui échappait davantage que l’usine. À l’usine, le danger faisait du bruit. Chez les Delansorne, il portait un col blanc. Plus tard, quand tout le monde fut couché, Léonie sortit le papier. Dans l’ombre, son prénom ne se lisait presque plus. Elle le toucha du doigt. Elle savait maintenant qu’un nom pouvait être une caresse et une prise. Elle pensa le jeter dans le poêle, mais le poêle était froid. Alors elle le glissa sous la paillasse, près du mur. Dans la chambre, Rosalie ne dormait pas. Elle n’avait rien vu, mais elle avait entendu le petit froissement du papier. Le lendemain, Léonie surprit Henri dans le vestibule avec un journal à la main. Il lisait un article sur les affaires de la ville, les lignes serrées, les mots longs, les noms de conseillers, d’industriels, de travaux. Il lui demanda si elle connaissait la Grand-Place. Elle dit oui, parce que tout le monde connaissait la Grand-Place, même ceux qui n’y avaient pas leur place.
Rosalie interrogea Célina un matin où elle portait une corbeille. Elle le fit sans en avoir l’air, au détour d’un torchon repris, d’un panier posé trop près de la porte.
— Le jeune monsieur demande souvent ma fille ?
— Les jeunes messieurs demandent toujours quand on leur laisse demander.
— Vous la garderez à l’œil ?
— Je garde mon office.
Ce n’était pas une promesse. C’était peut-être ce qu’elle pouvait donner de plus proche. Rosalie hocha la tête. Entre femmes qui servaient, on ne signait pas de pacte ; on laissait seulement une porte moins fermée.
* * *
Le soir, elle demanda à Jules de lui faire écrire un mot. L’enfant choisit blanc, parce qu’il voyait ce mot partout désormais, sans le lire. Léonie traça les lettres sur l’ardoise. Le B fut trop gros, le L trop maigre. Jules rit doucement. Elle aussi. Rosalie les regarda. Elle comprit sans savoir toute l’histoire que sa fille avait besoin, ce soir-là, d’un mot qui lui appartînt avant d’appartenir aux Delansorne. Le soir, elle lava ses mains plus longtemps que d’habitude, non parce qu’Henri l’avait touchée, mais parce qu’il ne l’avait pas touchée. C’était là le trouble : rien n’était arrivé qui pût se raconter clairement. Rosalie la vit frotter ses poignets. Elle ne demanda pas. Elle dit seulement :
— N’use pas le savon.
Et dans cette phrase de ménage, il y avait toute la peur qu’elle ne pouvait pas formuler.

Annotations
Versions