20. LA NAPPE ET LE SAVON
Le savon avait diminué plus vite que le pain. Chez Carette, le savon était derrière le comptoir, avec les choses qu’on ne prenait pas sans être vu. Il en existait de plusieurs sortes : le savon ordinaire, jaunâtre, qui sentait la graisse et faisait son travail sans politesse ; le savon plus fin, réservé aux mains bourgeoises ou aux linges qui avaient le malheur d’être blancs ; et quelques morceaux plus petits, cassés, vendus moins cher quand l’épicier voulait bien reconnaître que la pauvreté avait aussi besoin de mousser. Rosalie entra avec son panier vide. Carette leva la tête, puis son crayon. Il avait ce réflexe d’écrire avant même de parler. Dans sa boutique, les dettes attendaient mieux que les clients. Elles étaient là, dans l’ardoise, les carnets, les marges, prêtes à grossir d’un sou comme une pâte au levain.
— Encore du savon ?
— Un morceau.
— Le même ?
— Celui au-dessus.
— Celui-là, c’est pas pour tout le monde.
— Justement.
— Je mets ?
— Mettez.
* * *
Le soir, elle frotta la nappe avec le savon neuf. La mousse vint plus blanche, plus dense. Léonie regarda, fascinée malgré elle. Il y avait quelque chose de presque beau dans ce travail, si l’on oubliait ce qu’il coûtait. Rosalie, elle, n’oubliait pas. À chaque cercle de sa main, elle voyait la ligne chez Carette, le crayon, le nom Mullié qui s’allongeait. La nappe s’éclaircissait ; la dette aussi, d’une autre manière, devenait plus visible.
— Faut du savon, dit Léonie.
Rosalie ne répondit pas. Elle le savait. Les enfants pauvres ont parfois le malheur de dire exactement la vérité au moment où les mères cherchent encore à la contourner.
— On dirait la table du catéchisme quand il y a fête.
— C’est pas pour nous.
— Je vais chez Carette, dit-elle.
— Je viens ? demanda Léonie.
— Non. Tu restes avec ton frère.
* * *
Chez Carette, l’épicerie sentait le café, le hareng, la chandelle, le sucre enfermé, et cette odeur de bois sec que Rosalie enviait presque autant que la farine. Carette était derrière son comptoir, les manches retroussées, une plume à l’oreille. Il n’était pas méchant. Il n’en avait pas besoin. Son carnet suffisait.
— Du savon ? demanda-t-il.
— Un petit morceau.
Il en posa un sur le comptoir. Plus large que celui de Rosalie, d’un jaune plus franc. Elle le regarda comme on regarde une chose à laquelle on va devoir renoncer en partie.
— Combien ?
— Il a augmenté.
— Tout augmente quand on en manque.
Il avait dit cela sans ironie. C’était une loi de boutique. Rosalie posa ses pièces. Il les compta.
— Il vous reste l’ardoise.
— Je sais.
— Je dis pas ça contre vous.
— Je sais aussi.
— Le garçon ? demanda Carette.
— Il tient.
— Tant mieux.
— Encore pour les Delansorne ?
— Oui.
— Ils devraient fournir le savon.
— Ils fournissent le linge.
— Ça, ils sont généreux.
— L’eau est prête ?
— Oui.
Rosalie défit le papier. L’odeur du savon neuf monta, presque gaie. Jules sourit.
— Ça sent les Delansorne.
— Non, dit Léonie. Les Delansorne sentent autre chose.
— Quoi ?
— Le fermé. Les armoires. La cire.
Elle n’ajouta pas : et les personnes qui ne craignent pas d’être vues. Rosalie n’aurait pas répondu.
— Tu vas l’user tout de suite, dit Léonie.
— Tu crois que je ne vois pas ?
Auguste rentra au milieu de l’après-midi. Une panne avait arrêté une ligne à l’usine, puis relancé trop vite. Il portait sur lui l’odeur de suint, de vapeur, de fatigue chaude. En entrant, il s’arrêta devant la nappe étendue sur deux chaises.
— Encore ça.
— Encore, dit Rosalie.
— J’peux plus rentrer chez moi ?
— Ne dis pas des sottises.
— C’est pas des sottises. Regarde-moi reculer devant une nappe.
— C’est leur nappe, mais c’est notre argent.
— Quel argent ?
La question resta. Ils savaient tous deux que le paiement viendrait, juste assez pour recommencer, pas assez pour réparer. Jules toussa. Auguste retira sa casquette, la posa sur ses genoux, comme toujours quand il ne savait plus où mettre sa honte. Le soir, la nappe fut presque propre. Rosalie la passa dans une dernière eau, l’étendit dans la cour avec Léonie. Le soleil bas lui donna une blancheur magnifique, trop belle pour le mur derrière. Les voisines la regardèrent.
— Ah, celle-là, on dirait qu’elle n’a jamais vu de soupe, dit La Dubar.
— Elle en a vu plus que nous.
— Et elle s’en sort mieux.
Cette fois, Rosalie sourit, mais le sourire fut si mince qu’il ressembla à une coupure. Plus tard, elle reprit la boîte de fer. Le savon neuf avait déjà perdu un coin. Elle calcula ce qu’il faudrait pour les chemises restantes. Elle calcula le pain. Elle calcula le repos de Jules, qui ne se calculait pas, et c’était bien le malheur : les choses sans prix coûtent souvent le plus. Léonie, près du lit, regardait ses propres mains. Elles étaient moins rouges que celles de sa mère, mais l’office leur avait appris une autre fatigue. Tenir un verre fragile, porter un plat, cacher un tremblement, ravaler un mot : cela usait aussi, mais sans ouvrir la peau.
— M’man ?
— Quoi ?
— Chez eux, quand la nappe est sur la table, personne sait qu’elle a été comme ça.
— C’est pour ça qu’on paie.
— Qui ça, on ?
— Je peux frotter ce soir, dit-elle.
Rosalie répondit non. Puis elle pensa aux nappes, au samedi, à l’enveloppe de Madame Delansorne, au pain du lendemain. Elle dit :
— Tu rinceras seulement.
— Il faut tout mettre ? demanda-t-elle.
— Il faut que ça revienne blanc.
— Et pour nous ?
— Pour nous, il restera assez.
Quand la nappe fut enfin immergée, elle sembla prendre toute l’eau pour elle seule. Rosalie enfonça les deux bras jusqu’aux coudes. L’eau était trop chaude. Elle ne les retira pas. Le blanc avait toujours commencé par brûler quelqu’un. Elle pensa à Léonie. Un ruban bleu ferait ressortir ses cheveux. Un vrai tablier neuf lui donnerait peut-être meilleure figure chez les Delansorne. Puis elle pensa au sirop de Jules, au pain, au loyer. Les choses jolies perdirent aussitôt leur place dans le compte. Elle reprit sa marche. Dans la vitrine, les bobines restèrent alignées, indifférentes comme des soldats de coton.
— Celui-là, il est meilleur ? demanda-t-il.
— Il mousse mieux.
— Pourquoi on le garde pas pour nous ?
La question resta devant elle, sans méchanceté, donc plus difficile. Auguste, qui rentrait de l’usine, l’entendit. Sa blouse portait le suint et la poussière. Il s’arrêta au seuil, comme si la question l’avait précédé dans la chambre et lui barrait l’entrée.
— Parce qu’on nous paie pour ça, dit Rosalie.
— Pas assez, dit Auguste.
Léonie posa le linge qu’elle repliait. Elle connaissait maintenant l’odeur du savon Delansorne quand il sortait des armoires. Elle savait aussi que Célina vérifiait parfois les torchons à la lumière, d’un geste sec. Un savon pauvre ne passait pas ces regards-là.
— S’il reste un peu, dit-elle, on pourra faire la chemise de Jules.
— On fera la chemise, dit Rosalie.
Jules, qu’on avait installé loin du courant d’air, surveillait la toile. Il demanda pourquoi les Delansorne avaient besoin d’une si grande nappe. Léonie répondit avant Rosalie :
— Parce qu’ils ont une grande table.
— Et nous ?
— Nous, quand il y a une nappe, c’est qu’elle travaille.

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