21. RENDRE LE BLANC

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 Rendre le blanc demandait plus de soin que le laver. Rendre le blanc exigeait une tenue. Rosalie ne l’aurait jamais formulé ainsi, mais elle le savait dans son corps. On ne portait pas chez les Delansorne le linge comme on portait un paquet à la courée. Il fallait nouer le panier proprement, couvrir d’un drap, ne pas laisser dépasser les manches, marcher sans heurter les murs, arriver ni trop tôt ni trop tard. Le blanc avait ses heures. Il avait même sa dignité, qu’il empruntait aux mains pauvres pour se présenter chez les riches. Léonie marchait à côté d’elle, un peu en retrait. Depuis qu’elle servait là-bas, elle connaissait les seuils autrement. Elle savait où il fallait frapper, quelle porte éviter, quel pavé faisait lever la tête de Célina dans l’office. La rue n’était plus seulement un chemin ; elle était devenue une série d’avertissements.

 — Tu parleras peu, dit Rosalie.

 — Je sais.

 — Pas trop bas non plus.

 — Je sais, répéta Léonie.

 — Tout y est ? demanda-t-elle.

 — Oui, Madame.

 — Vous apprenez vite.

 — Oui, Madame.

 Rosalie entendit le vous. Chez les Mullié, on disait tu à Léonie parce qu’elle était encore l’enfant de la table, la fille à qui l’on confiait le pain, les seaux, Jules, les petits gestes. Ici, on disait vous, et ce vous ne grandissait pas Léonie ; il l’éloignait. Il mettait entre sa mère et elle une mince nappe blanche, tendue, repassée. Sur le chemin du retour, Léonie demanda si Madame avait parlé gentiment. Rosalie regarda devant elle.

 — Elle a parlé comme il faut.

 Rosalie pliait avec Léonie. La fille avait appris, à l’office, une manière de lisser les serviettes qui n’était pas celle de sa mère. Rosalie le remarqua sans parler. Les gestes des autres maisons entraient déjà dans son enfant.

 — Pas comme ça, dit Léonie, puis elle s’arrêta.

 — Comment ?

 — Célina dit que le bord doit venir juste là.

 Elle montra. Rosalie posa les yeux sur le pli. Il était meilleur, en effet. Plus net. Plus riche. Elle reprit la serviette, la replia selon la méthode de Léonie. Une fierté lui vint, mêlée d’une douleur mauvaise.

 — Alors fais.

 Léonie obéit. Elle aurait voulu que sa mère ne prît pas cela comme une offense. Elle aurait voulu que les gestes appris chez les Delansorne ne fussent pas des trahisons. Mais tout, dans la maison, changeait de poids dès que cela venait d’en haut. Jules, ce matin-là, se tenait assis. Il avait demandé à voir le panier avant qu’on le ferme. Rosalie l’avait installé avec un coussin contre le mur. Son visage avait maigri, mais ses yeux retrouvaient parfois une vivacité d’autrefois.

 — C’est toi qui as fait les plis ? demanda-t-il à Léonie.

 — Un peu.

 — Ça sert à quoi ?

 — À ce que Madame soit contente.

 — Elle est contente longtemps ?

 — Pas très.

 — Les plis sont meilleurs.

 — C’est elle, dit Rosalie.

 Le elle désignait Léonie. Célina regarda la fille, puis la mère. Elle comprit peut-être le petit orgueil, mais elle ne le caressa pas.

 — Tant mieux. Madame aime qu’on apprenne.

 — C’est propre.

 — Madame.

 — Vous avez repris la nappe difficile ?

 — Oui, Madame.

 — Je l’ai vue. C’est bien.

 Bien. Le mot tomba, propre, sec, aussi petit que les pièces qui suivraient. Rosalie l’accepta sans le garder. Les compliments des riches étaient souvent faits comme leurs restes : il fallait les recevoir, mais ne pas trop s’en nourrir. Madame ouvrit un petit tiroir et posa la somme convenue sur la table de l’office. Rosalie vit immédiatement qu’il ne manquait rien. C’était pire, parfois, quand il ne manquait rien. Il n’y avait pas de faute à contester, seulement l’insuffisance correcte du monde.

 — Pour le supplément de la nappe, ajouta Madame, vous verrez avec Célina la prochaine fois. Je n’avais pas prévu.

 — Bien, Madame.

 La prochaine fois. Les mots assuraient le travail, donc un peu de pain. Ils assuraient aussi le recommencement des mains rouges. Rosalie prit les pièces. Elles étaient sèches, presque froides. Elle les glissa dans sa poche.

 — Vous vous tenez mieux.

 — Merci, Madame.

 — Et vous parlez moins vite. C’est préférable.

 Léonie sentit la phrase passer sur sa bouche comme un doigt. Elle avait donc parlé trop vite avant. Trop courée, trop pompe, trop fille de Rosalie. Elle voulut dire oui. Le oui resta coincé entre deux manières.

 — Oui, Madame.

 — Elle t’a dit que tu parlais mieux, dit Rosalie.

 — Elle a dit moins vite.

 — C’est pareil, chez eux.

 — Je fais pas exprès.

 — Je sais.

 La réponse de Rosalie fut moins dure que Léonie ne l’avait craint. Elles marchèrent encore. Le panier cognait contre la jupe de la fille.

 — Célina dit qu’il faut pas avaler les mots, reprit Léonie. Faut seulement les poser.

 — Nous, on les pousse pour qu’ils sortent avant le travail suivant.

 Léonie voulut répondre en patois, comme à la pompe. Le mot lui monta, familier, chaud. Elle le retint. Rosalie l’entendit se retenir.

 — Dis-le, fit-elle.

 — Quoi ?

 — Ce que t’allais dire.

 — Rien.

 — Voilà. C’est ça qu’ils t’apprennent.

 — Je suis toujours moi, dit-elle.

 — Je le sais. Mais eux, ils savent changer les choses sans les toucher.

 — Payée ?

 — Payée.

 — Tout ?

 — Tout ce qu’ils devaient.

 À la maison, Rosalie étala les pièces sur la table. Auguste n’était pas encore rentré. Jules demanda aux voir. Elle les poussa vers lui. Il les toucha du bout du doigt, comme des jetons de jeu.

 — C’est beaucoup ?

 — C’est ce que c’est.

 — Ça fait du savon ?

 — Un peu.

 — Et du pain ?

 — Un peu aussi.

 — Alors c’est beaucoup de petits bouts.

 Rosalie referma sa main sur les pièces. Oui. Leur vie tenait dans ces petits bouts : un peu de savon, un peu de pain, un peu de charbon plus tard, un peu de remède si le reste voulait bien attendre. Le soir, quand Auguste rentra, il demanda :

 — Ils ont payé ?

 — Oui.

 — Et ?

 Rosalie posa les pièces dans la boîte. Elles sonnèrent, mais pas assez longtemps.

 — Et demain, il y aura encore à laver.

 Rosalie l’entendit. Elle ne sourit pas, mais ses épaules descendirent un peu. Madame Delansorne parut enfin. Elle vérifia les pièces rendues, compta les cols, effleura une nappe. Léonie attendait le mot qui tomberait, bon ou mauvais. Le silence dura plus que nécessaire.

 — C’est convenable.

 Convenable. Le mot n’était pas un compliment ; c’était une permission de continuer. Léonie le reçut avec une petite inclinaison de tête qu’elle n’avait pas apprise chez les Mullié. Elle le sut aussitôt et en eut honte. Le corps apprenait plus vite que le cœur. À la maison, Auguste demanda combien. Rosalie ouvrit le mouchoir. Léonie attendit une fierté. Elle ne vint pas. L’argent fut aussitôt partagé par le regard de sa mère : pain, savon, poudre pour Jules, ardoise chez Carette. Ce que Léonie rapportait n’entrait jamais entier dans la maison ; il était dévoré avant même d’avoir réchauffé sa main. Le soir même, Léonie essaya de parler plus lentement devant Jules pour le faire rire. Elle prit la voix de Madame Delansorne, sans méchanceté d’abord, puis avec une petite pointe qui lui échappa.

 — Il faut voir ces choses-là, dit-elle en pinçant une serviette imaginaire.

 Jules rit, puis toussa. Rosalie tourna la tête. Léonie s’arrêta, honteuse. Même se moquer des riches devenait dangereux si le rire secouait l’enfant.

 — Ça ira.

 Madame Delansorne parut dans le couloir. Elle avait des gants clairs à la main. Elle salua Rosalie avec une politesse qui maintenait la distance mieux qu’une grille.

 — Votre fille devient utile, dit-elle.

 Rosalie sentit Léonie se raidir à côté d’elle. Utile. Le mot aurait dû rassurer. Il tomba comme une marque. Une fille utile pouvait être demandée davantage, retenue plus longtemps, regardée autrement. Rosalie répondit :

 — Elle fait ce qu’on lui dit.

 — C’est déjà beaucoup.

 En sortant, Léonie ne parla pas. Rosalie non plus. Elles redescendirent vers les Francs avec le panier vide. Il aurait dû être léger. Il ne l’était pas. Certains mots restaient dedans mieux que du linge mouillé.

 — Fais voir encore.

 Puis Rosalie rangea les pièces, et la revanche se tut. On pouvait rire des mots de Madame ; on ne pouvait pas rire de ce que ses pièces décidaient.

 — Madame verra, dit Célina.

 Rosalie comprit que rien n’était fini tant qu’une autre femme n’avait pas approuvé. Dans la courée, elle était celle qui savait faire. Chez Delansorne, son savoir attendait au seuil qu’on veuille bien le reconnaître. Madame Delansorne descendit. Elle ne prit pas le linge ; elle le regarda. Puis son regard alla vers Léonie.

 — Vous progressez, dit-elle.

 Le vous ne s’adressait pas à Rosalie. Ou pas seulement. Léonie baissa les yeux, puis les releva juste assez, comme Célina lui avait appris. Rosalie vit ce mouvement. Il était parfait. C’était cela qui lui fit peur.

 — Tu fais attention, là-bas ?

 — Oui, mère.

 Le mot mère, au lieu de maman, avait glissé sans bruit. Léonie ne s’en aperçut pas. Rosalie, si. Elle porta le panier vide plus haut contre elle, comme si le creux pouvait se renverser.

 — C’est bon, dit-elle.

 — Voilà.

 Rosalie prit les sous. Ils étaient secs, lisses, sans odeur de baquet. Elle les fit glisser dans sa poche. Célina ajouta :

 — Madame a trouvé la nappe bien revenue.

 Bien revenue. La formule surprit Rosalie. Une nappe pouvait revenir. Les enfants, non. Les jours de repos, non. Les mains avant l’eau, non. Elle hocha la tête.

 — Ça va ? demanda-t-elle très bas.

 — Ça va, mère.

 — Ils ont payé ?

 — Oui.

 — Sans discuter ?

 — Sans regarder.

* * * 

 Le soir, Léonie rentra plus tard. Jules dormait. Auguste avait les épaules basses. Rosalie posa les sous sur la table et les compta devant personne. Léonie dit :

 — Madame a dit que la nappe était bien.

 — Je sais.

 — C’est bien, alors.

 — Pour elle.

 Léonie se tut. Elle comprit qu’il y avait plusieurs sortes de bien, comme il y avait plusieurs torchons dans l’office. Celui des maîtres ne servait pas toujours aux pauvres.

 — C’est mieux, dit-elle.

 — Merci, madame.

 — Léonie progresse, ajouta-t-elle.

 — Elle est de bonne volonté.

* * *

 Dans l’office, Célina lui fit ranger deux assiettes avant de partir. Léonie posa la première trop haut dans la pile. Célina la reprit.

 — Pas comme ça. On ne met pas les grandes sur les petites.

 — Chez nous, dit Léonie, on met où ça tient.

 — Ici, ça doit tenir et se voir bien.

 — Madame trouve que je progresse.

 — La tache de graisse a demandé plus de savon, dit-elle.

 — Je vous paie le linge rendu, madame Mullié, non vos difficultés.

 La phrase était correcte. Elle avait cette politesse qui retire toute prise à la colère. Rosalie sentit Léonie se raidir près de la porte. Célina, dans l’office, regarda ailleurs ; elle savait, elle aussi, comment une phrase propre peut salir une journée.

 — Bien, madame.

 — Elle aurait dû payer le savon.

 — Elle a payé ce qu’elle voulait payer.

 — C’est pas pareil.

 — Non.

 En entrant dans la courée, Rosalie ouvrit enfin la main. La marque des pièces restait imprimée dans sa paume. Elle la contempla une seconde. Les sous partaient vite ; leur trace, elle, savait rester. Le soir, Rosalie recompta devant la boîte de fer. Elle fit deux tas : ce qui devait partir, ce qui pouvait rester. Le premier tas grandissait par devoir ; le second diminuait par habitude. Léonie regardait. Elle aurait voulu que les chiffres se trompent, qu’une pièce oubliée surgisse d’une doublure, qu’un dimanche riche laisse tomber une miette assez lourde. Mais les comptes de sa mère avaient cette dureté : ils ne rêvaient jamais.

 — Tu comptes toujours deux fois, dit-elle.

 — La première fois, c’est pour savoir. La deuxième, c’est pour accepter.

 Rosalie referma la boîte. Elle ne sonna presque pas. Ce manque de bruit, dans la chambre, valut toutes les explications.

 — Ne progresse pas trop loin.

 — Oui, Madame, dit Rosalie.

* * *

 Dans la rue, Léonie voulut dire qu’elle avait détesté cette correction. Rosalie la devança.

 — Tu l’entendras souvent. Ne la garde pas entière.

 — Comment on fait ?

 — On garde ce qui sert. On laisse le reste où ils l’ont dit.

 Léonie ne sut pas si c’était possible. Mais elle essaya, en marchant, de ne garder que la leçon utile : chez les Delansorne, chaque mot avait un tablier.

 — Madame est à la salle, dit Léonie. Sa voix avait perdu quelque chose. Pas son accentseulement ; une façon d’attaquer les mots, une rudesse qui appartenait à la courée et qui, soudain, semblait déplacée contre les murs propres. Rosalie posa le panier. Elle ne reprocha rien. Elle pensa seulement qu’on pouvait perdre une fille sans qu’elle sorte tout à fait de la ville. Il suffisait qu’une maison bourgeoise lui apprenne à parler plus bas.

 D’abord, tout se logea dans le paquet noué. Le reste vint ensuite, plus bas. Le blanc des autres revenait par le paquet noué et les mains cachées, mais il perdait sa hauteur dès qu’il touchait l’eau de la courée. Elle comprit sans bruit, avec la précision des femmes qui comptent tout. On n’ajouta rien. On rangea ce qui pouvait l’être, et ce fut déjà quelque chose.

 Rosalie vit d’abord le paquet noué. Ce point ne demandait pas d’interprétation, seulement une place. Dehors, le passage continuait ; dedans, le paquet noué et les mains cachées suffisaient à faire tenir la journée. La phrase aurait été trop lente ; ses mains savaient déjà. Les mots n’allèrent pas plus loin. Ce furent encore les mains qui répondirent.

 La courée, dehors, remuait déjà ses seaux et ses voix. Dedans, le paquet noué, les mains cachées et le seuil arrière suffisaient à rappeler que la misère tient surtout par l’habitude. Il n’y eut pas de dernière parole. La vie, là, ne triomphait pas ; elle durait.

 Léonie, ce jour-là, ouvrit la porte de service. Elle eut un mouvement minuscule en voyant sa mère sur le seuil : une joie d’abord, puis la gêne immédiate de devoir la recevoir dans un lieu où elle-même n’était pas reçue. Rosalie vit ce mouvement. Elle aurait préféré une parole. Les gestes trop rapides sont plus difficiles à pardonner, parce qu’ils disent la vérité avant qu’on ait eu le temps de l’habiller. Rosalie rendit le panier sans attendre qu’on la remercie. Dans la rue, le linge n’avait plus de poids ; ses poignets, si.

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