22. LA POMPE D’ÉTÉ

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 L’été n’élargissait pas la courée ; il l’éclairait. En juillet, la pompe donnait l’eau, la chaleur remontée des pavés, les nouvelles collées aux seaux. Les femmes y venaient plus tôt et repartaient plus lentement. Les portes restaient ouvertes, les enfants traînaient pieds nus, les chemises pendaient aux cordes, et chacun voyait mieux ce que les autres manquaient.

 — Le soleil est un mauvais voisin, disait La Dubar. Il entre partout.

 Rosalie arriva avec deux seaux. Ses mains, rougies par les lessives, tenaient l’anse avec cette fermeté qui n’avait plus besoin de montrer la force. Léonie la suivait. Depuis qu’elle aidait chez les Delansorne, ses gestes avaient changé. Elle nouait son tablier plus haut, relevait les cheveux autrement, disait pardon plus vite. La courée s’en apercevait.

 — Elle devient grande, ta fille, dit La Dubar.

 — Elle a quatorze ans.

 — Justement.

 Une fille qui grandit dans la courée cesse rarement d’être seulement une fille. Elle devient aide, salaire possible, inquiétude, sujet de conversation. Léonie sentit les regards sans lever les yeux. Elle prit le second seau.

 — Chez les Delansorne, au moins, ça doit sentir bon, lança une femme.

 — Ça sent ce qu’on nettoie, répondit Rosalie.

 La phrase coupa court sans créer de querelle. Les femmes n’étaient pas des ennemies ; elles étaient ce mur vivant qui protège un jour et enferme le lendemain. Elles savaient toutes que le propre des grandes maisons ne venait pas seul. Il fallait des mains pour porter l’eau, frotter les cols, rincer les nappes, tenir les plateaux sans trembler.

 La pompe grinça. L’eau sortit d’abord rouillée, puis plus claire. Léonie regarda le jet tomber dans le seau. Chez les Delansorne, l’eau arrivait autrement, sans qu’on la portât dans les bras. Cette pensée la gêna, comme si elle avait surpris un secret trop simple.

 — Ta Léonie travaille bien là-bas ? demanda une autre.

 — Elle aide.

 — Ce n’est pas ce que je demande.

 Rosalie appuya plus fort sur le bras de la pompe.

 — Elle apprend.

 — À faire quoi ?

 La question était moins innocente qu’elle ne paraissait. Apprendre à servir ? À se taire ? À parler mieux ? À avoir honte de la courée ? Léonie resta immobile. La Dubar, qui l’observait, haussa les épaules.

 — Apprendre, ça peut servir.

 — Ça peut perdre aussi, répondit une femme.

 Rosalie redressa le dos.

 — Elle rentre tous les soirs.

 — Pour l’instant, dit La Dubar, puis elle regretta presque aussitôt.

 Le silence dura le temps d’un seau plein. La courée disait parfois juste avec une brutalité qui laissait tout le monde coupable.

* * *

 Plus tard, dans la chambre, Léonie raconta à Jules que chez les riches l’eau arrivait sans qu’on la portât. L’enfant sourit.

 — Elle marche toute seule ?

 — Presque.

 — Alors ils ont des seaux invisibles.

 Rosalie, près du baquet, entendit et pensa que c’était cela : dans les maisons propres, même l’eau avait des domestiques invisibles.

* * *

 Le soir, les draps tendus dehors faisaient des murs blancs entre les portes. Derrière l’un d’eux passait l’ombre énorme de La Dubar ; derrière un autre, celle d’un enfant. Chez les Delansorne, le blanc cachait le travail. Dans la courée, il révélait les corps.

 Auguste rentra tard, avec l’usine collée à la peau. Il regarda les draps.

 — On dirait qu’ils ont mis des murs dans la cour.

 — Demain, ils repartiront, dit Rosalie.

 — Les draps ?

 — Les draps.

 — Les murs, eux, restent.

 Personne ne répondit. Léonie, couchée près du mur, ne dormait pas. Elle pensait à la pompe, aux femmes, à l’eau sans seau, à Célina, aux nappes, aux paroles qui la suivaient même quand elle ne répondait pas. Elle se demanda s’il existait un endroit où une fille pouvait tenir sans être regardée comme une promesse, une dépense ou un danger.

 La pompe d’été continua de parler après le départ des femmes. L’eau tombait plus tiède, mais les nouvelles gardaient leur mordant.

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