23. LE SUINT ET LE SAC VIDE
Auguste rentra ce soir-là avec l’usine sur toute la peau. Elle revenait sur sa chemise, dans ses cheveux, sous ses ongles, dans cette odeur de suint et de chaleur rance que le soir déposait près de la table. Rosalie s’en apercevait avant qu’il eût parlé. Il lui suffisait d’ouvrir la porte : la salle chaude entrait derrière lui.
Il retira ses sabots lentement. Ce n’était rien, un homme qui enlève ses sabots. Mais Rosalie savait voir les riens. Il posait le pied plus lourdement, cherchait le mur du bout de la main, ménageait son flanc.
— Delcourt a encore compté ? demanda-t-elle.
— Delcourt compte toujours.
Il voulut approcher de la table, puis s’arrêta. Deux cols Delansorne séchaient sur une chaise, couverts d’un linge. Rosalie les déplaça aussitôt.
— Je n’ai pas touché.
— Je sais.
— Alors pourquoi tu les bouges ?
— Parce que ça garde l’odeur.
Auguste regarda ses manches, la bourre grise accrochée au revers, les plis noirs de ses doigts.
— Moi aussi, je la garde.
Il dit cela sans colère. Le constat suffisait. La maison servait maintenant deux mondes qui ne voulaient pas se toucher : l’usine qui salissait l’homme, le linge qui devait revenir sans trace. Auguste se sentit de trop au milieu des choses qu’il payait pourtant de son corps.
Isidore préparait son sac près du mur. Le sac, depuis quelques jours, semblait plus maigre. Il parlait d’un départ pour Menin, d’une sœur malade, d’un chantier possible, de quelques jours seulement. Les hommes de frontière ont toujours une phrase prête pour partir ; elle les protège de devoir avouer qu’ils n’ont pas trouvé assez de place pour rester.
— Tu pars demain ? demanda Auguste.
— À la première heure.
— Pour combien ?
— Deux semaines. Peut-être moins. Peut-être plus.
Rosalie entendait les mots utiles : demain, train, sœur, malade, sous, retour incertain. Isidore sortit deux francs pliés dans un papier.
— Pour la maison.
— On n’a pas demandé, dit Auguste.
— Je sais.
Rosalie prit le papier avant que les deux hommes ne fissent de la monnaie avec leur orgueil.
— Merci, dit-elle.
— Ce n’est pas assez.
— Rien ne l’est.
Léonie rentra des Delansorne avec un reste de brioche donné par Célina. Elle vit le sac.
— Tu t’en vas ?
— Je reviens.
— Tu rapporteras du tabac ? demanda Jules depuis son lit.
— Si les douaniers ont la bonté d’être aveugles.
Jules sourit. La plaisanterie fit du bien à la chambre, puis elle retomba. On partagea la brioche. Jules prit le plus petit morceau. Rosalie le lui échangea sans commentaire.
Dans la nuit, Isidore se leva avant les autres. Rosalie l’entendit rouler sa couverture. Elle se leva pour Jules et vit le sac presque vide contre le mur. Quand il était arrivé, il avait pris trop de place ; maintenant qu’il repartait, c’était son vide qu’on voyait.
— Tu pars déjà ? demanda Léonie, réveillée par le froissement.
— Les trains ne demandent pas aux filles si elles ont fini de dormir.
Auguste resta assis, les coudes sur les genoux. Il serra la main d’Isidore trop tard, trop fort.
— Reviens pas avec des ennuis.
— Je tâcherai de revenir avec moins que j’en emporte.
La porte se referma. La chambre gagna un peu d’espace, mais pas plus d’argent. Le coin du sac parut nu. Rosalie pensa y mettre le panier de linge, puis s’en voulut. On ne remplace pas un homme par un panier, même quand le panier nourrit.
Auguste remit sa blouse de la veille. L’odeur de suint remonta. Les cols blancs, couverts sur la chaise, attendaient de partir chez les Delansorne. Il regarda l’un puis l’autre : la blouse, les cols, le coin vide.
— On a trouvé un remplaçant, dit-il.
— Celui-là ne mange pas, répondit Rosalie.
— Il prend l’eau.
Il sortit. Derrière lui, la maison resta avec le suint, les cols, les deux francs et l’absence d’Isidore. Ce qui partait ne libérait pas vraiment. Cela changeait seulement le poids de la place.

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