24. LE DIMANCHE DES RICHES
Chez les Delansorne, le dimanche commençait la veille. Il fallait sortir la nappe, vérifier les serviettes, descendre les assiettes qui ne servaient pas aux jours ordinaires. La maison se préparait étage par étage, comme une église avant une fête. Léonie découvrit que le repos des riches demandait beaucoup de travail aux autres.
Célina lui confia les verres.
— Tu tiens par le pied. Tu essuies sans souffler. Tu poses dans la ligne, pas où ça t’arrange.
Léonie obéit. Elle avait appris à ne plus demander pourquoi. Dans cette maison, les objets donnaient les ordres avant les personnes : le verre exigeait une main légère, l’assiette un silence, la nappe une blancheur sans histoire.
Henri Delansorne passa dans la salle, col net, gants à la main. Il ne s’arrêta pas. Ce fut presque pire que lorsqu’il parlait. Être ignorée prouvait qu’elle était à sa place ; être remarquée prouvait qu’elle pouvait en sortir de travers.
Au repas, Léonie porta les plats derrière Célina. Monsieur Delansorne traversait les domestiques du regard sans vraie méchanceté, comme on traverse une pièce bien entretenue. Madame surveillait la table plus que les visages. L’abbé, invité ce jour-là, demanda soudain :
— La petite Mullié, comment va ton frère ?
— Il tousse moins, monsieur l’abbé.
— Dieu soit loué.
Elle baissa la tête. Elle aurait voulu dire que Dieu n’avait pas payé le savon, ni le sirop, ni les journées de Rosalie. Elle ne dit rien. Les enfants pauvres apprennent tôt que certaines vérités ne savent pas se tenir à table.
Henri fit tomber sa clef près du buffet. Elle glissa avec un bruit clair. Personne n’y prêta grande attention, sauf Léonie, parce qu’une fille debout entend ce que les assis perdent.
— Voulez-vous bien ? demanda-t-il.
Elle s’accroupit, trouva la clef sous le meuble, la ramena. Pendant une seconde, l’objet resta entre eux, petite chose brillante qui ouvrait on ne savait quelle serrure. Léonie la posa dans sa paume sans toucher sa peau.
— Merci, Léonie.
Il prononça son prénom devant la table. Ce n’était rien. Cela fit pourtant lever les yeux de Madame. Célina, près de la desserte, se raidit à peine. Léonie sentit que son nom, dans cette salle, n’était plus seulement à elle. Il devenait une familiarité accordée par un supérieur.
À l’office, Célina reprit la clef.
— Quand ça tombe, tu appelles un domestique d’homme, si tu peux.
— Il n’y en avait pas.
— Alors tu fais vite. Et tu ne cherches pas longtemps.
Léonie ne demanda pas pourquoi. Il y avait des règles qui n’existaient dans aucun cahier, mais que toutes les femmes de service apprenaient avant la faute.
Après le repas, Célina lui donna les restes à trier. Non pas à prendre : à trier. Les restes des riches avaient encore leur hiérarchie. Ce qui retournait à la cuisine, ce qui irait aux domestiques, ce qu’on pouvait donner, ce qu’il fallait jeter avant que l’odeur parût.
Léonie regarda un morceau de brioche à peine entamé.
— Je peux ?
— Pour toi ?
— Pour mon frère.
Célina enveloppa le morceau dans un papier.
— Si Madame demande, c’est pour les poules.
Elle eut un petit sourire en disant cela. Une bonté déguisée, presque honteuse de l’être.
Quand Léonie sortit enfin, le dimanche dehors était presque fini. La rue avait cette lumière lasse des fins de beaux jours. Des familles rentraient de promenade. Des hommes fumaient près des estaminets. Elle marchait avec le paquet serré contre elle, ni heureuse ni honteuse tout à fait. Elle rapportait du sucre, une parole et une fatigue.
À la maison, Jules ouvrit de grands yeux devant la brioche. Auguste regarda le paquet avec une humiliation qu’il tenta de couvrir.
— Voilà que les Delansorne nous invitent par papier.
— Célina a donné, dit Léonie.
— Alors tu remercieras Célina, répondit Rosalie. Pas Madame, si Madame n’a rien vu.
On partagea. La douceur entra dans la soupe du soir comme une chose étrangère. Jules mangea lentement. Rosalie regarda sa fille. L’odeur de cire et de sauce restait dans ses manches.
— Bon dimanche ? demanda-t-elle.
Léonie réfléchit.
— Long.
— C’est donc ça, les dimanches riches. Ils ont le temps d’être longs.
* * *
Plus tard, quand la chambre s’apaisa, Léonie pensa à la clef, à Henri, au prénom prononcé, à Célina qui savait les portes mieux que les maîtres. Elle comprit que le service n’était pas seulement un travail. C’était une maison pleine de serrures dont on vous confiait parfois le froid sans jamais vous donner vraiment l’entrée.

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