25. LES SOUS SECS

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 Les sous étaient secs quand Rosalie les reçut. Ils faisaient un bruit particulier : ils ne tintaient pas comme une chance, ils tombaient comme une décision déjà prise. Les Delansorne payaient correctement, sans retard, sans chaleur. Leur argent n’humiliait pas par manque ; il humiliait par exactitude.

 Ce samedi d’août, Célina remit la somme à la porte de service. Madame n’était pas descendue. Le travail avait glissé dans la routine des choses nécessaires.

 — Il y a le supplément pour les serviettes, dit Célina.

 Rosalie regarda les pièces.

 — Madame a dit ?

 — Madame n’a pas eu besoin.

 Rosalie comprit que Célina avait pris cela sur une marge, sur une habitude, peut-être sur ce petit territoire que les domestiques gagnent à force de faire tenir les maisons des autres.

 — Merci.

 — Ne me remercie pas trop fort. Les murs de devant ont des oreilles propres.

 Sur le chemin du retour, Rosalie passa devant Carette. Elle entra presque malgré elle. Le carnet était déjà ouvert avant qu’elle eût parlé.

 — Vous réglez une partie ? demanda l’épicier.

 — Une partie.

 Il raya une ligne, pas entière. Le trait s’arrêta avant la fin de la dette. Rosalie regarda cette encre prudente. Même chez Carette, ce qui descendait ne disparaissait jamais tout à fait.

 — Il vous faut du savon ?

 Elle calcula. Le supplément de Célina pouvait le payer. Mais Jules avait besoin de sirop. Le pain manquerait dimanche. Auguste parlait de semelles. Léonie aurait bientôt besoin d’un tablier moins repris.

 — Pas aujourd’hui.

 — On en a encore un peu, dit Léonie dehors.

 — Oui.

 — Pas beaucoup.

 — Assez pour aujourd’hui.

 À la maison, Rosalie posa les sous sur la table. Léonie s’approcha. Elles firent le compte à deux, non parce qu’il était difficile, mais parce qu’à deux on supporte mieux de voir qu’il ne suffit pas.

 — Carette d’abord, dit Léonie.

 Rosalie la regarda. Sa fille parlait déjà comme une femme de maison pauvre : elle mettait les dettes dans l’ordre, pas les désirs.

 — Carette, oui.

 — Et le sirop ?

 Jules, assis près de la fenêtre, baissa les yeux. Il avait cette attention grave des enfants malades qui entendent leur nom dans les silences.

 — Le sirop aussi, dit Rosalie.

 Auguste rentra tard. Il vit les pièces, les petites piles, la boîte de fer ouverte.

 — C’est tout ?

 Il regretta aussitôt. La question n’accusait pas Rosalie, mais c’était sur elle qu’elle tombait.

 — C’est ce qu’ils donnent.

 — Pour tout ce linge ?

 — Pour le linge rendu. Pas pour l’eau. Pas pour les bras. Pas pour le savon qui manque après.

 Il ne répondit pas. La vérité avait déjà assez travaillé.

* * *

 Le soir, Léonie plia des serviettes Delansorne avec un soin trop appris. Les plis étaient réguliers, sévères. Rosalie les observa, puis posa la main sur le linge.

 — Pas besoin qu’elles soient plus sages que nous.

 Léonie défit le pli et recommença autrement. Ce petit désordre fut une victoire minuscule.

* * *

 Après le repas, la toux de Jules revint, courte, puis plus longue. Personne ne prononça d’abord le mot médecin. Il était là pourtant : dans le flacon presque vide, dans la pile des sous, dans les yeux de La Dubar quand elle passait la tête, dans la manière dont Rosalie refermait puis rouvrait la boîte de fer.

 — Il faudrait appeler, dit enfin Léonie.

 La phrase fit l’effet d’une assiette fine qu’on brise.

 Auguste resta près du poêle éteint. Rosalie compta encore. Pain. Carette. Sirop. Médecin, peut-être. La réserve était si petite qu’elle ressemblait à une moquerie.

 — On verra demain, dit-elle.

 Jules accepta. Il avait déjà compris que demain était souvent la forme douce du non, jusqu’au moment où il arrivait avec ses intérêts.

 Rosalie referma la boîte. Les sous secs avaient trouvé leur destination avant même d’avoir réchauffé la table. La fatigue, elle, restait humide dans les manches, les draps et les mains.

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