26. LES MAINS DE ROSALIE

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 À la fin d’août, les mains de Rosalie ne guérissaient plus entre deux lessives. Elles faisaient encore ce qu’il fallait : couper, laver, tordre, compter, nouer, tenir le front de Jules, lisser les cheveux de Léonie quand la fille acceptait encore. Mais elles avaient leur vie propre, une vie de peau ouverte et de petites douleurs sourdes.

 Le matin, il fallait les réveiller comme on réveille des bêtes fatiguées. Les doigts se pliaient lentement. Les jointures tiraient. L’eau froide mordait d’abord, puis l’eau chaude brûlait. Entre les deux, le travail passait quand même.

 Léonie prit un soir la petite boîte de graisse avant sa mère.

 — Laisse.

 — Je peux le faire.

 — Tu fais ça comme là-bas.

 — Je fais doucement.

 Rosalie ne retira pas ses mains. La graisse entra dans les fentes avec une douceur presque honteuse. Jules regardait depuis le lit. Ses yeux paraissaient trop grands dans son visage aminci.

 — Ça fait mal ?

 — Non, mentit Rosalie.

 — C’est parce que c’est rouge.

 — C’est parce que je suis maladroite avec le savon.

 — Quand je serai grand, j’achèterai du savon qui ne pique pas.

 Personne ne rit. La promesse était d’enfant, donc immense. Rosalie tourna la tête pour que Jules ne voie pas ses yeux.

* * *

 Le lendemain, une nappe devait être rendue pour un dîner chez les Delansorne. Madame avait exigé qu’elle fût impeccable. Célina avait répété le mot sans l’aimer. Léonie l’avait rapporté avec prudence.

 — Impeccable, dit Auguste. Qu’est-ce que ça veut dire, pour eux ?

 — Que rien ne se voit, répondit Rosalie.

 — Alors ils demandent beaucoup.

 La nappe couvrit toute la table. Deux ombres légères demeuraient près du bord. Rosalie frotta. Léonie, debout près d’elle, observa le mouvement.

 — Pas trop fort.

 Rosalie leva les yeux.

 — Tu parles pour qui ?

 — Pour toi.

 — Alors parle autrement.

 Léonie se tut. Elle comprit que sa voix, en voulant protéger, avait pris le ton de l’office. Les maisons bourgeoises entraient en elle par les gestes et ressortaient parfois par les mots.

 À la pompe, les femmes virent les mains de Rosalie.

 — Tu devrais les graisser le soir, dit La Dubar.

 — Avec quoi ?

 — Je dis ça.

 La Dubar n’insista pas. Elle avait assez de pauvreté pour savoir qu’un conseil sans moyen ressemble parfois à une moquerie. Elle prit l’autre bout du drap et aida à tordre.

 — Ta fille tient bien là-bas ?

 — Elle tient.

 — Faut pas trop donner aux maisons.

 — On donne ce qu’elles paient.

 — Elles ne paient jamais tout.

 Rosalie ne répondit pas. La Dubar avait raison. Les Delansorne payaient le linge rendu, pas la peau retirée des doigts, pas l’eau portée, pas la peur de voir Léonie se tenir autrement, pas la fatigue qui entrait dans le soir avant Auguste.

 Quand Rosalie rendit la nappe, Madame Delansorne la regarda près de la fenêtre. La lumière passa sur l’étoffe sans dénoncer la tache.

 — C’est convenable.

 Convenable. Le mot valait moins que l’effort et plus qu’une colère. Rosalie inclina la tête. Elle prit les pièces, puis sortit par la porte de service.

* * *

 Dans la rue, elle ouvrit la main. La monnaie avait imprimé un rond pâle dans sa peau rouge. Elle pensa au savon, au pain, au sirop, au médecin qu’il faudrait peut-être appeler. Ses mains ne lui appartenaient plus seulement ; elles étaient distribuées entre les dettes.

 Le soir, Jules toussa plus longtemps. Rosalie posa la main sur son front, puis sortit le cahier. Elle nota la ligne du linge, le paiement, le savon dû. La plume tremblait un peu. Elle resta devant la page, puis ajouta : Jules — médecin.

 Elle ne mit pas de somme. Pas encore. Le mot suffisait. Il faisait entrer dans la maison les papiers, les démarches, les certificats, les couloirs où l’on demande aux pauvres de prouver leur peine avant de les aider.

* * *

 Léonie regardait les mains de sa mère.

 — Je peux laver demain.

 — Tu serviras demain.

 — Après.

 — Après, tu seras fatiguée.

 — Toi aussi.

 La phrase resta entre elles, simple, sans insolence. Rosalie referma le cahier. La Deuxième Partie de leur vie avait tenu dans l’eau, le blanc et le savon. La suivante commençait déjà dans l’encre.

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