CHAPITRE 7 : TUILES DORÉES
Chiang Mai déploya rapidement son charme sur eux : la ville ancienne, avec ses temples séculaires aux toits de tuiles dorées qui scintillaient sous le soleil matinal, ses ruelles tranquilles bordées de maisons coloniales décrépites mais pleines de charme, ses cafés ombragés où l'on pouvait passer des heures à observer la vie locale, offrait exactement l'atmosphère qu'ils recherchaient.
Ce mélange de spiritualité bouddhiste et de nonchalance tropicale, de tradition millénaire et de modernité discrète, les enveloppa dès les premiers jours : ici pas de gratte-ciel vertigineux ni d'embouteillages monstres, pas de néons agressifs.
La pollution hivernale, certes, était omniprésente en recouvrant la ville d'un brouillard épais et jaunâtre pendant les mois secs, mais cette ombre temporaire n'entamait en rien le charme du lieu ; le reste de l'année, une douceur de vivre semblait couler dans les veines de la ville.
Ils trouvèrent un appartement dans un petit immeuble près de la porte Tha Phae, l'une des anciennes entrées de la vieille ville fortifiée : deux chambres modestes mais lumineuses, avec ces hauts plafonds qui favorisaient la circulation de l'air et surtout un toit-terrasse commun où ils prirent rapidement l'habitude de s'installer au coucher du soleil, ordinateurs portables ouverts, bières locales à portée de main, observant la ville qui s'endormait lentement dans la lumière orangée du couchant.
De cette terrasse, ils dominaient un ensemble de toits de tôle ondulée, de jardins luxuriants et de temples dont les stupas dorés captaient les derniers rayons du soleil.
Les premières semaines s'écoulèrent dans l'euphorie de la découverte : Jeff, efficace comme toujours, dénicha rapidement un emploi dans une école de langue privée du centre-ville. Il y enseignait le français à des Thaïlandais aisés, banquiers en costumes impeccables, médecins aux mains soignées, commerçants prospères, épouses de diplomates, tous désireux d'acquérir une touche de sophistication internationale. Il se découvrit même un talent pour la pédagogie : patient, amusant, capable d'expliquer les subtilités de la grammaire française avec une simplicité qui rendait ses cours très populaires.
Son compagnon, quant à lui, mit plus de temps à trouver sa voie professionnelle : après quelques semaines de recherche, il obtint un poste de correcteur et de traducteur occasionnel pour Northern Lights, une revue anglophone locale qui couvrait l'actualité culturelle et touristique du nord de la Thaïlande. Un travail fastidieux mais qui lui laissait suffisamment de temps pour son roman et lui permettait de découvrir les subtilités de cette région.
— C'est ironique, commenta-t-il un soir qu'ils dînaient dans un restaurant végétarien fréquenté par une clientèle éclectique d'expatriés. Je suis venu ici pour échapper à mes blocages d'écriture, et je me retrouve à corriger les fautes d'orthographe d'un article sur les « dix meilleures guesthouses de Pai » ou les « bienfaits spirituels du massage thaï traditionnel ».
— L'important, c'est que tu avances sur ton bouquin, répondit Jeff en attaquant son curry de légumes. Moi, j'ai écrit deux pages cette semaine. Deux ! À ce rythme-là, je finirai mon roman post-apocalyptique quand l'apocalypse sera déjà passée et que les survivants auront reconstruit une civilisation entière.
Ils rirent, mais une inquiétude assombrissait leurs plaisanteries.
***
Six mois s'étaient écoulés depuis leur arrivée en Thaïlande, dont trois passés à Chiang Mai : le dépaysement initial, cette ivresse de la découverte qui stimulait tous leurs sens, s'estompait progressivement, remplacé par une routine certes exotique mais finalement assez similaire à celle qu'ils auraient pu avoir en France. Travail, repas, sorties entre expatriés, week-ends d'exploration touristique... Seul le décor changeait : temples bouddhistes au lieu d'églises gothiques, marchés colorés au lieu de supermarchés aseptisés, chaleur permanente au lieu des saisons qui rythmaient leur ancienne vie.
Cette prise de conscience les troublait plus qu'ils n'osaient se l'avouer : ils avaient cru qu'un simple changement de géographie suffirait à débloquer leur créativité, à révéler en eux ces écrivains qui ne demandaient qu'à s'exprimer. Mais la page blanche restait blanche, qu'elle soit contemplée depuis un appartement des Hauts-de-Seine ou depuis une terrasse de Chiang Mai ; le décor avait changé, pas l'inspiration.
***
Un samedi matin de mai, alors que la chaleur sèche de la saison chaude commençait à décliner sur Chiang Mai, il s'était installé dans son café habituel près du temple Wat Phra Singh : le Café de Nimman, tenu par un couple sino-thaïlandais qui maîtrisait l'art délicat du café filtre, était devenu son refuge matinal. L'endroit respirait le calme : murs couverts de photos d'artistes locaux, étagères croulant sous les livres en plusieurs langues, musique jazz en sourdine.
Ce matin-là, il travaillait sur le chapitre le plus délicat de son roman, celui où son protagoniste, ce professeur français perdu en Asie, confronte pour la première fois sa propre vacuité intellectuelle ; les mots venaient difficilement, chaque phrase demandait un effort considérable. Il s'arrêta pour boire son café, observa distraitement la clientèle matinale : quelques étudiants de l'université penchés sur leurs cours, un groupe de retraités allemands qui planifiaient leur journée de visites, deux backpackers australiens qui récupéraient visiblement d'une soirée difficile.
C'est alors qu'il la remarqua.
À une table d'angle, près de la fenêtre qui donnait sur la rue Ratchadamnoen, une jeune femme lisait avec une concentration absolue en se penchant sur son livre ; le jeune homme faillit retourner à son manuscrit, mais son regard accrocha la couverture : L'Étranger d'Albert Camus, en français.
Il se redressa sur sa chaise : ici, au cœur de Chiang Mai, coincé entre des backpackers au visage défait et des retraités allemands qui planifiaient leurs temples, quelqu'un lisait Meursault dans l'original. Elle prenait des notes dans les marges, soulignait certains passages, fronçait les sourcils. Pas une touriste feuilletant un guide Lonely Planet entre deux bières.
Intrigué, Phil referma son ordinateur et traversa la salle.
— Excusez-moi, dit-il en français, puis en anglais devant son expression interrogatrice. I couldn't help but notice... Camus, in French. That's quite impressive.
Elle leva les yeux vers lui, brillants d'intelligence vive.
— Vous êtes français ? demanda-t-elle dans un français parfait, avec juste cette pointe d'accent qui rendait sa diction encore plus charmante.
— Oui. Et vous lisez Camus mieux que la plupart de mes compatriotes, je parie.
Elle sourit.
— Bonjour, je m'appelle Sunisa. Asseyez-vous si vous voulez. C'est rare de rencontrer un Français qui engage la conversation sur Camus plutôt que sur les massages thaïs.
Son interlocuteur éclata de rire en commandant un autre café au serveur qui passait ; La jeune femme referma son livre, marqua soigneusement sa page avec un marque-page en tissu brodé.
— Vous enseignez le français ?
— L'anglais, en fait. À l'université de Chiang Mai. Mais j'ai un goût profond pour la littérature française, j'ai fait mon Master en littérature comparée à Lyon 3.
— Vous avez vécu à Lyon ? demanda Phil.
— Deux années qui ont changé ma vision du monde, sourit-elle. Je n'ai pas beaucoup de mérite, ma mère est Française, maître de conférences en linguistique à Strasbourg. Elle a rencontré mon père lors d'un colloque international.
Elle but une gorgée de café.
— Lui était doctorant en anthropologie à Bangkok. Ils sont restés en Thaïlande après leur mariage, tous les deux enseignants-chercheurs. J'ai baigné dans les livres depuis l'enfance.
Son métissage expliquait cette beauté singulière que son compagnon de discussion peinait à définir : un visage qu'on ne mémorise pas au premier regard, mais qui s'impose dès qu'elle est là.
Elle parlait avec la passion des vrais lecteurs, ces gens pour qui les livres sont des compagnons de vie.
— Lyon, j'y ai vécu aussi pendant mes études, dit Phil. Vous avez écrit votre mémoire sur quoi ?
— L'influence de l'existentialisme français sur la littérature asiatique contemporaine. Un sujet un peu pointu, mais qui me fascinait.
L'écrivain sentit naître en lui un enthousiasme qu'il n'avait plus éprouvé depuis longtemps ; leur conversation dériva naturellement sur Camus.
— Ce qui me fascine chez Meursault, expliqua-t-elle en caressant la couverture, c'est son indifférence apparente qui, en réalité, dissimule une hypersensibilité au monde. Il perçoit tout, mais refuse d'y attacher du sens.
Elle marqua une pause en cherchant ses mots.
— C'est très bouddhiste, dans un sens. Le détachement, l'acceptation de l'impermanence, le refus de construire des illusions rassurantes sur le sens de l'existence... Meursault pratique une forme de méditation existentialiste sans le savoir.
Son interlocuteur n'avait jamais pensé à Camus sous cet angle : Sunisa créait des liens inattendus entre les cultures.
Ils discutèrent de Sartre, qu'elle admirait pour sa rigueur philosophique mais jugeait parfois trop dogmatique, puis de Beauvoir, qu'elle considérait comme une penseuse plus profonde.
— Et vous, demanda-t-elle après qu'ils eurent épuisé le chapitre Duras, qu'est-ce qui vous amène en Thaïlande ? Vous n'avez pas le profil type de l'expat de Chiang Mai.
Il hésita : comment expliquer sans paraître prétentieux cette quête d'authenticité, ce besoin de fuir l'Europe pour trouver sa voix d'écrivain ?
— Je suis venu pour écrire, répondit-il simplement. Pour trouver l'inspiration loin de chez moi, loin des habitudes, des influences, des contraintes familiales aussi.
Elle l'observa avec un intérêt renouvelé.
— Et vous l'avez trouvée, cette inspiration ?
Un instant de réflexion : avant de répondre, Philippe jeta un coup d'œil à son ordinateur fermé, pensa aux pages qu'il avait écrites ce matin, à ce roman qui prenait forme lentement mais sûrement.
— Je commence à la trouver, oui.
Il ne mentait qu'à moitié : son roman avançait, les personnages prenaient vie sous ses doigts, les dialogues gagnaient en authenticité, l'intrigue se complexifiait de façon naturelle. Ce n’était pas encore le chef-d’œuvre dont il rêvait, mais c’était honnête, personnel ; depuis son arrivée en Thaïlande, il se sentait enfin sur la bonne voie.
Sunisa approuva d'un sourire.
— C'est bien. Trop d'Occidentaux viennent ici chercher l'inspiration dans l'alcool ou dans des expériences qu'ils confondent avec de l'authenticité. Mais l'inspiration, c'est comme la sagesse : ça se cultive dans la patience.
Elle consulta sa montre, une Seiko discrète et élégante, et grimaça.
— Il faut que j'y aille. J'ai un cours dans une heure et je dois encore préparer ma leçon sur les modal verbs. Stimulant, comme vous pouvez l'imaginer.
Elle se leva, rassembla ses affaires avec des gestes précis et glissa L'Étranger dans son sac en toile, tout en levant les yeux vers lui avec un demi-sourire.
— J'aimerais le lire, un jour. Votre roman. Si vous cherchez une lectrice thaïlandaise qui comprend les références occidentales.
Elle fouilla dans son sac, en sortit une carte de visite blanche et sobre : « Sunisa Rattanakorn, Department of English, Chiang Mai University », avec son numéro de téléphone et son adresse email.
— N'hésitez pas à m'appeler si vous avez envie de discuter littérature. Ou si vous voulez découvrir la vraie cuisine thaïlandaise, pas celle des restaurants pour touristes.
Phil la regarda s'éloigner en observant sa démarche souple ; elle salua le propriétaire en thaï, échangea quelques mots avec lui, visiblement une habituée, puis disparut dans l'agitation de la rue.
Il rouvrit son ordinateur, relut les dernières lignes de son chapitre ; les mots lui vinrent plus facilement.
***
Ce soir-là, Philippe entendit son colocataire tituber dans l'escalier bien après minuit en cherchant ses clés pendant de longues minutes en marmonnant des jurons ; quand le fêtard réussit enfin à ouvrir la porte, il s'affala sur le canapé, les yeux vitreux, l'haleine chargée de whisky thaï et de bière Chang. Sa chemise froissée pendait à moitié sortie de son pantalon.
Il lui raconta sa rencontre.
— Une intellectuelle thaïlandaise qui lit Camus ? s'exclama Jeff en déboutonnant maladroitement sa chemise. Putain, ça existe ? Doit pas être marrante tous les jours, ta copine. Moi, mes collègues thaïs, elles préfèrent Hello Kitty à Sartre, si tu vois ce que je veux dire.
Son compagnon fronça les sourcils, agacé par une réaction qu'il trouvait non seulement réductrice mais révélatrice d'un état d'esprit qui l'inquiétait de plus en plus chez son ami.
— Parce que tes soirées avec les expats alcoolos qui passent leur temps à se plaindre du pays tout en profitant de son coût de la vie et de la complaisance de ses habitants, c'est ça la vraie Thaïlande ? répliqua-t-il plus sèchement qu'il ne l'avait voulu.
Le Blond leva les mains en signe de reddition, surpris par l'animosité soudaine dans la voix de son ami.
— Hé, du calme ! Je plaisantais, mec. Tu sais bien que je déconne. C'est cool que tu te fasses des amis locaux, vraiment. C'est même ce qu'on était censés faire, non ? S'immerger dans la culture locale ?
L'autre se radoucit, conscient d'avoir surréagi ; pourtant, l'attitude de Jeff continuait de l'irriter. Une désinvolture, une manière de réduire leur aventure thaïlandaise à une parenthèse hédoniste plutôt qu'à une véritable expérience de vie.
— Désolé, lâcha-t-il en s'asseyant dans le fauteuil face à lui. C'est juste que... j'ai l'impression qu'on commence à prendre des chemins différents. Au début, on partageait le même projet, la même vision. Aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'on vit deux réalités parallèles.
Jeff s'enfonça un peu plus dans le canapé, soudain plus lucide ; son expression s'était faite sérieuse, celle qu'il réservait aux conversations essentielles.
— On savait que ça arriverait, non ? On n'est pas des jumeaux siamois. On a des personnalités différentes, des besoins différents. Toi, tu as toujours été plus... cérébral, plus introspectif. Moi, j'ai besoin de contact, de mouvement, d'expériences sociales. Tant qu'on continue à avancer chacun à notre façon, tant qu'on se retrouve ici le soir pour partager nos découvertes...
— Tu as raison, concéda Phil finalement.
Ils trinquèrent ; le claquement des bouteilles résonna dans l'appartement. Jeff but une longue gorgée, puis s'allongea sur le canapé, les yeux déjà mi-clos.
— Je vais juste fermer les yeux deux minutes, marmonna-t-il.
Il s'endormit presque immédiatement, la bouteille posée en équilibre sur son ventre, sa respiration devenant profonde et régulière ; le jeune homme le regarda un long moment. Ses traits s'étaient relâchés dans le sommeil en lui donnant l'air plus jeune, plus vulnérable ; il repensa à leurs discussions enflammées à Lyon, à leurs rêves partagés, à cette complicité qui avait fait d'eux plus que des amis.
Il se leva doucement pour ne pas le réveiller, récupéra la bouteille qui menaçait de tomber, éteignit la lumière du salon ; dans sa chambre, il rouvrit son ordinateur. Les mots de Sunisa résonnaient encore en lui : L'inspiration, c'est comme la sagesse. Ça se cultive dans la patience.
Philippe écrivit jusqu'à trois heures du matin, porté par l'énergie de cette rencontre improbable ; dans la pièce d'à côté, Jeff ronflait. Ce son familier, qui autrefois le rassurait, lui sembla cette nuit-là étrangement lointain, comme un écho d'une vie qui s'éloignait.

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