CHAPITRE 8 : SUNISA
Un samedi matin de mai, alors que la chaleur sèche de la saison chaude commençait à décliner sur Chiang Mai, Phil s'était installé dans son café habituel près du temple Wat Phra Singh. Le Café de Nimman, tenu par un couple sino-thaïlandais qui maîtrisait l'art délicat du café filtre, était devenu son refuge matinal. L'endroit respirait le calme : murs couverts de photos d'artistes locaux, étagères croulant sous les livres en plusieurs langues, musique jazz en sourdine.
Ce matin-là, Phil travaillait sur le chapitre le plus délicat de son roman, celui où son protagoniste, ce professeur français perdu en Asie, confronte pour la première fois sa propre vacuité intellectuelle. Les mots venaient difficilement, chaque phrase demandait un effort considérable. Il s'arrêta pour boire son café, observa distraitement la clientèle matinale : quelques étudiants de l'université penchés sur leurs cours, un groupe de retraités allemands qui planifiaient leur journée de visites, deux backpackers australiens qui récupéraient visiblement d'une soirée difficile.
C'est alors qu'il la remarqua.
Table d'angle, près de la fenêtre qui donnait sur la rue Ratchadamnoen. Une jeune femme lisait avec une concentration absolue, penchée sur son livre. Phil faillit retourner à son manuscrit, puis son regard accrocha la couverture.
L'Étranger. Camus. En français.
Phil se redressa sur sa chaise. Ici, au cœur de Chiang Mai, coincé entre des backpackers au visage défait et des retraités allemands qui planifiaient leurs temples, quelqu'un lisait Meursault dans l'original. Elle prenait des notes dans les marges, soulignait certains passages, fronçait les sourcils. Pas une touriste feuilletant un guide Lonely Planet entre deux bières. Une vraie lectrice.
Intrigué, Phil referma son ordinateur et traversa la salle.
— Excusez-moi, dit-il en français, puis en anglais devant son expression interrogatrice. I couldn't help but notice... Camus, in French. That's quite impressive.
Elle leva les yeux vers lui, brillants d'intelligence vive.
— Vous êtes français ? demanda-t-elle dans un français parfait, avec juste cette pointe d'accent qui rendait sa diction encore plus charmante.
— Oui. Et vous lisez Camus mieux que la plupart de mes compatriotes, je parie.
Elle sourit.
— Je m'appelle Sunisa. Sunisa Rattanakorn. Asseyez-vous si vous voulez. C'est rare de rencontrer un Français qui engage la conversation sur Camus plutôt que sur les massages thaï.
Phil éclata de rire, commanda un autre café au serveur qui passait. Sunisa referma son livre, marqua soigneusement sa page avec un marque-page en tissu brodé.
— Vous enseignez le français ?
— L'anglais, en fait. À l'université de Chiang Mai. Mais j'ai un goût profond pour la littérature française. J'ai fait mon Master en littérature comparée à Lyon 3.
— Vous avez vécu à Lyon ? demanda Phil.
— Deux années qui ont changé ma vision du monde, sourit-elle. Je n'ai pas beaucoup de mérite, ma mère est Française, maître de conférences en linguistique à Strasbourg. Elle a rencontré mon père lors d'un colloque international.
Elle but une gorgée de café.
— Lui était doctorant en anthropologie à Bangkok. Ils sont restés en Thaïlande après leur mariage, tous les deux enseignants-chercheurs. J'ai baigné dans les livres depuis l'enfance.
Son métissage expliquait cette beauté singulière que Phil peinait à définir. Un visage qu'on ne mémorise pas au premier regard, mais qui s'impose dès qu'elle est là.
Elle parlait avec la passion des vrais lecteurs, ces gens pour qui les livres sont des compagnons de vie.
— Lyon, j'y ai vécu aussi pendant mes études, dit Phil. Vous avez écrit votre mémoire sur quoi ?
— L'influence de l'existentialisme français sur la littérature asiatique contemporaine. Un sujet un peu pointu, mais qui me fascinait.
Phil sentit naître en lui un enthousiasme qu'il n'avait plus éprouvé depuis longtemps. Leur conversation dériva naturellement sur Camus, et il découvrit que Sunisa possédait une connaissance approfondie non seulement de l'œuvre, mais aussi du contexte historique et philosophique qui l'avait vue naître.
— Ce qui me fascine chez Meursault, expliqua-t-elle en caressant la couverture, c'est son indifférence apparente qui, en réalité, dissimule une hypersensibilité au monde. Il perçoit tout, mais refuse d'y attacher du sens.
Elle marqua une pause, chercha ses mots.
— C'est très bouddhiste, dans un sens. Le détachement, l'acceptation de l'impermanence, le refus de construire des illusions rassurantes sur le sens de l'existence... Meursault pratique une forme de méditation existentialiste sans le savoir.
Phil n'avait jamais pensé à Camus sous cet angle. Sunisa créait des liens inattendus entre les cultures.
Ils discutèrent de Sartre, qu'elle admirait pour sa rigueur philosophique mais jugeait parfois trop dogmatique, puis de Beauvoir, qu'elle considérait comme une penseuse plus profonde. Puis la littérature contemporaine : Houellebecq, qu'elle trouvait brillant mais misogyne ; Modiano, dont elle appréciait la mélancolie.
Phil découvrait qu'il était en face d'une interlocutrice capable de débattre avec finesse. Depuis combien de temps n'avait-il pas eu une vraie conversation littéraire ? Jeff était intelligent, certes, mais sa culture restait essentiellement technique. Les expatriés qu'ils fréquentaient parlaient surtout de bière, de filles et de coût de la vie.
— Et vous, demanda-t-elle après qu'ils eurent épuisé le chapitre Duras, qu'est-ce qui vous amène en Thaïlande ? Vous n'avez pas le profil type de l'expat de Chiang Mai.
Phil hésita. Comment expliquer sans paraître prétentieux cette quête d'authenticité, ce besoin de fuir l'Europe pour trouver sa voix d'écrivain ?
— Je suis venu pour écrire, répondit-il simplement. Pour trouver l'inspiration loin de chez moi. Loin des habitudes, des influences, des contraintes familiales aussi.
Elle l'observa avec un intérêt renouvelé.
— Et vous l'avez trouvée, cette inspiration ?
Un instant de réflexion. Avant de répondre, Phil jeta un coup d'œil à son ordinateur fermé, pensa aux pages qu'il avait écrites ce matin, à ce roman qui prenait forme lentement mais sûrement.
— Je commence à la trouver, oui.
Il ne mentait qu'à moitié. Son roman avançait, les personnages prenaient vie sous ses doigts, les dialogues gagnaient en authenticité, l'intrigue se complexifiait de façon naturelle. Ce n'était pas encore le chef-d'œuvre dont il rêvait, mais c'était honnête, personnel. Depuis son arrivée en Thaïlande, Phil avait la certitude qu'il tenait la bonne direction.
Sunisa approuva d'un sourire.
— C'est bien. Trop d'Occidentaux viennent ici chercher l'inspiration dans l'alcool ou dans des expériences qu'ils confondent avec de l'authenticité. Mais l'inspiration, c'est comme la sagesse : ça se cultive dans la patience.
Elle consulta sa montre, une Seiko discrète et élégante, et grimaça.
— Il faut que j'y aille. J'ai un cours dans une heure et je dois encore préparer ma leçon sur les modal verbs. Stimulant, comme vous pouvez l'imaginer.
Sunisa se leva, rassembla ses affaires avec des gestes précis.
— J'aimerais le lire, un jour, dit-elle en glissant L'Étranger dans son sac en toile. Votre roman. Si vous cherchez une lectrice thaïlandaise qui comprend les références occidentales.
Elle fouilla dans son sac, en sortit une carte de visite blanche et sobre : « Sunisa Rattanakorn, Department of English, Chiang Mai University », avec son numéro de téléphone et son adresse email.
— N'hésitez pas à m'appeler si vous avez envie de discuter littérature. Ou si vous voulez découvrir la vraie cuisine thaïlandaise, pas celle des restaurants pour touristes.
Phil la regarda s'éloigner, observant sa démarche souple. Elle salua le propriétaire en thaï, échangea quelques mots avec lui, visiblement une habituée, puis disparut dans l'agitation de la rue.
Il resta assis un moment, tournant la carte de visite entre ses doigts. Une porte s'ouvrait sur une dimension de la Thaïlande qu'il n'avait pas encore explorée, celle de l'échange intellectuel véritable, au-delà du folklore touristique. Sunisa représentait une Thaïlande moderne et cultivée : des gens éduqués, ouverts sur le monde, capables de jongler entre tradition et modernité.
Il rouvrit son ordinateur, relut les dernières lignes de son chapitre. Les mots lui vinrent plus facilement.
Ce soir-là, Phil entendit Jeff tituber dans l'escalier bien après minuit, chercher ses clés pendant de longues minutes en marmonnant des jurons. Quand son ami réussit enfin à ouvrir la porte, il s'affala sur le canapé, les yeux vitreux, l'haleine chargée de whisky thaï et de bière Chang. Sa chemise froissée pendait à moitié sortie de son pantalon.
Phil lui raconta sa rencontre.
— Une intellectuelle thaïlandaise qui lit Camus ? s'exclama Jeff en déboutonnant maladroitement sa chemise. Putain, ça existe ? Doit pas être marrante tous les jours, ta copine. Moi, mes collègues thaïs, elles préfèrent Hello Kitty à Sartre, si tu vois ce que je veux dire.
Phil fronça les sourcils, agacé par une réaction qu'il trouvait non seulement réductrice mais révélatrice d'un état d'esprit qui l'inquiétait de plus en plus chez son ami. Cette tendance à réduire les femmes thaïlandaises à des stéréotypes, cette incapacité à concevoir qu'elles puissent être autre chose que des objets de divertissement ou de service.
— Parce que tes soirées avec les expats alcoolos qui passent leur temps à se plaindre du pays tout en profitant de son coût de la vie et de la complaisance de ses habitants, c'est ça la vraie Thaïlande ? répliqua-t-il plus sèchement qu'il ne l'avait voulu.
Jeff leva les mains en signe de reddition, surpris par l'animosité soudaine dans la voix de son ami.
— Hé, du calme ! Je plaisantais, mec. Tu sais bien que je déconne. C'est cool que tu te fasses des amis locaux. Vraiment. C'est même ce qu'on était censés faire, non ? S'immerger dans la culture locale ?
Phil se radoucit, conscient d'avoir surréagi. Pourtant, l'attitude de Jeff continuait de l'irriter : une désinvolture, une manière de réduire leur aventure thaïlandaise à une parenthèse hédoniste plutôt qu'à une véritable expérience de vie.
— Désolé, lâcha-t-il en s'asseyant dans le fauteuil face à lui. C'est juste que... j'ai l'impression qu'on commence à prendre des chemins différents. Au début, on partageait le même projet, la même vision. Aujourd'hui, j'ai le sentiment qu'on vit deux réalités parallèles.
Jeff s'enfonça un peu plus dans le canapé, soudain plus lucide. Son expression s'était faite sérieuse, celle qu'il réservait aux conversations essentielles.
— On savait que ça arriverait, non ? On n'est pas des jumeaux siamois. On a des personnalités différentes, des besoins différents. Toi, tu as toujours été plus... cérébral, plus introspectif. Moi, j'ai besoin de contact, de mouvement, d'expériences sociales. Tant qu'on continue à avancer chacun à notre façon, tant qu'on se retrouve ici le soir pour partager nos découvertes...
Jeff marqua une pause, chercha ses mots.
— L'important, c'est qu'on soit heureux, non ? Qu'on trouve ce qu'on est venus chercher, même si c'est de façon différente ?
Phil acquiesça, mais le malaise demeurait. Leurs vies divergeaient : Jeff fréquentait des expatriés superficiels, Occidentaux désabusés, retraités en quête de jeunesse éternelle, hommes d'affaires véreux. De son côté, Phil se rapprochait de Thaïlandais éduqués comme Sunisa, explorait la culture au-delà des clichés, écrivait avec plus de constance.
C'était naturel, inévitable même, mais cette distance l'attristait. Jeff avait été son compagnon d'aventure, son complice dans cette quête d'authenticité. Maintenant, il semblait dériver vers ce qui ressemblait de plus en plus à une fuite en avant hédoniste.
— Tu as raison, concéda Phil finalement. On trouvera chacun notre voie. L'essentiel, c'est qu'on reste amis.
— Toujours, répondit Jeff en se levant pour aller chercher deux bières dans le frigo. Il en tendit une à Phil.
—Toujours, mec.
Ils trinquèrent. Le claquement des bouteilles résonna dans l'appartement. Jeff but une longue gorgée, puis s'allongea sur le canapé, les yeux déjà mi-clos.
— Je vais juste fermer les yeux deux minutes, marmonna-t-il.
Jeff s'endormit presque immédiatement, la bouteille posée en équilibre sur son ventre, sa respiration devenant profonde et régulière. Phil le regarda un long moment. Les traits de son ami s'étaient relâchés dans le sommeil, lui donnant l'air plus jeune, plus vulnérable. Phil repensa à leurs discussions enflammées à Lyon, à leurs rêves partagés, à cette complicité qui avait fait d'eux plus que des amis.
Phil se leva doucement pour ne pas le réveiller, récupéra la bouteille qui menaçait de tomber, éteignit la lumière du salon. Dans sa chambre, il rouvrit son ordinateur. Les mots de Sunisa résonnaient encore en lui : L'inspiration, c'est comme la sagesse. Ça se cultive dans la patience.
Phil écrivit jusqu'à trois heures du matin, porté par l'énergie de cette rencontre improbable. Dans la pièce d'à côté, Jeff ronflait. Ce son familier, qui autrefois le rassurait, lui sembla cette nuit-là étrangement lointain, comme un écho d'une vie qui s'éloignait.

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