Chapitre 9 : L'USINE

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Mai 2011, Saint-Étienne

 À peine ses partiels bouclés, Phil savait déjà comment il passerait son été : deux mois à l'usine ou travaillait son père. L'établissement réservait quelques contrats saisonniers aux enfants du personnel, histoire de combler les trous pendant les congés.

— J'ai pu te faire rentrer en contrat d'été, lui avait lancé Robert en rentrant du travail ce vendredi soir, rangeant son sac derrière la porte qui menait à la cave. Tu bosseras deux mois à compter de juin.

Phil n'avait pas vraiment anticipé de job pour l'été. Kamel avait bien évoqué un plan de castration des maïs, mais face à son père, l'usine s'imposait comme une évidence. Une obligation, même. Il ferait ce qu'il fallait pour ne pas écorcher la réputation de Robert : vingt-trois ans de boutique, agent de maîtrise, chef d'équipe respecté de l'atelier de mécanique générale.

Le premier jour, à l'heure où les fêtards de la veille regagnaient leurs lits, lui découvrait l'univers industriel. Son entrée dans cet immense atelier fait de fer, de poussière et de verre lui donna une sensation de vertige. Les ponts roulants passaient au-dessus de sa tête, les chariots élévateurs allaient et venaient, déposant leur matière première au pied des machines où les ouvriers débitaient les barres en lopins et remplissaient les caisses. Cette première immersion le saisit autant par son ampleur que par sa complexité.

Les deux mois suivants se déroulèrent en 2×8, rythmés par l'usinage de crémaillères de direction sur des tours à commande numérique. Son père supervisa les premiers jours en prenant en charge les jeunes qui débutaient. Il lui donna les conseils essentiels pour s'adapter : l'attitude à avoir, les clans avec qui parler, ne pas trop causer à la salle de pause, ne pas se faire remarquer. Arriver toujours en avance car il était mal vu d'arriver à la dernière minute pour le passage de poste. Écouter les conseils de ceux qui avaient de l'ancienneté et surtout rester humble, ne pas afficher cet air de supériorité qu'il se donnait parfois sans le vouloir lorsqu'il commençait à intellectualiser les débats. Robert lui expliqua aussi de qui il fallait se méfier : les jaloux, les mouchards. Il lui détailla les hiérarchies invisibles, le pouvoir des anciens qui veillaient à l'ordre des choses.

Dans un premier temps, il se contentait de pousser un bouton et de surveiller le processus de fabrication, le régleur restant en alerte en cas de problème.

Peu à peu, il commença à s'intéresser au processus d'usinage en regardant le régleur, assisté du technicien de fabrication, opérer lors du lancement des nouvelles gammes : montage des outils de coupe, modifications du programme de fabrication, anticipation de l'usure des plaquettes quand les cotes au centième passaient en tolérance haute. Il veillait toujours à laisser la machine propre pour le poste suivant. Il avait décidé de travailler sérieusement et intelligemment, apprenant chaque jour : l'utilisation des instruments de contrôle, les pieds à coulisse, les micromètres, l'usage de la colonne de mesure.

Au-delà de ses fonctions, il s'intéressait à toute l'organisation qui structurait cette petite ville industrielle. Ascometal Saint-Étienne, spécialisé dans la fabrication d'aciers spéciaux pour l'industrie automobile, était un écosystème complexe : l'aciérie sur un autre site, produisait les barres d'acier brut; le parachèvement dans l'atelier juste à coté transformait la matière première en produits finis aux tolérances millimétriques, le service réception-expédition orchestrait les flux, le contrôle qualité testait les propriétés, l'atelier de production résonnait du ballet des machines, le bureau des méthodes optimisait les gammes, le bureau d'études concevait les solutions techniques. Chaque service avait son langage, ses rituels, sa place dans l'engrenage général.

Le secteur des fours, avec ses températures extrêmes et ses ouvriers au visage buriné par la chaleur, représentait le cœur de l'usine. C'est là que l'acier révélait ses propriétés, que la métallurgie millénaire rencontrait la technologie de pointe. Les équipes de maintenance intervenaient avec précision pour maintenir en vie cet organisme industriel.

Il observait cette microsociété où les blouses bleues côtoyaient les costumes-cravates, où l'expérience de l'ancien se transmettait au jeune apprenti, où trente ans de savoir-faire se nichaient dans le geste sûr d'un ouvrier réglant sa machine au centième de millimètre près.

Pourtant, il découvrait aussi les moments où cette hiérarchie se fissurait. Quand une machine tombait en panne et que l'ingénieur le plus diplômé venait humblement consulter l'ouvrier qui la connaissait depuis vingt ans. Quand un problème technique complexe exigeait que tous les cerveaux se mettent ensemble, effaçant temporairement les distinctions de grade. Ces instants révélaient une vérité que ses cours de sociologie n'avaient qu'effleurée : derrière les structures rigides se cachait une interdépendance profonde.

Ce qui le frappait surtout, c'était cette fierté du métier bien fait. Qu'il soit ouvrier ou cadre, chacun portait en lui cette conscience de fabriquer l'acier qui rendrait les voitures plus sûres, plus légères, plus performantes. Il la lisait dans les yeux de son père quand une série sortait sans défaut, dans le sourire discret du métallurgiste contemplant un échantillon aux propriétés parfaites.

Un après-midi, le régleur lui confia une mission inhabituelle : apporter des échantillons au laboratoire de contrôle destructif, tout au fond du site, dans un bâtiment annexe qu'il n'avait encore jamais eu l'occasion de voir.

— Tu prends le chariot, tu longes le bâtiment C, puis tu continues tout droit jusqu'au fond. C'est le dernier atelier avant les anciennes installations. Tu verras, c'est pas compliqué.

Phil chargea les échantillons dans un container métallique et prit le chariot électrique. Il traversa les allées familières de l'usine, puis s'engagea dans une zone moins fréquentée, là où les bâtiments commençaient à se faire plus anciens, plus marqués par le temps.

Le laboratoire de contrôle destructif se trouvait effectivement au bout d'un long chemin asphalté fissuré par endroits. Il déposa ses échantillons, échangea quelques mots avec le technicien, puis ressortit. C'est en reprenant le chariot qu'il aperçut, derrière un grillage rouillé, les bâtiments fantomatiques des anciens ateliers de Creusot-Loire.

Le moteur du chariot coupé, Phil en descendit. Le grillage, en partie effondré, laissait un passage assez large pour s'y glisser. Un coup d'œil à sa montre : vingt minutes lui restaient avant la fin de sa pause. Personne ne le verrait.

Il franchit la brèche.

L'atelier principal s'ouvrait devant lui, immense espace où l'acier avait coulé autrefois. La lumière de l'après-midi filtrait par les verrières brisées. Le silence était presque absolu, troublé seulement par le bruissement du vent dans les structures métalliques et le bruit lointain de l'usine en activité.

Phil avançait lentement entre les machines abandonnées, fasciné par ce qu'il découvrait. Les anciens fours prenaient des allures de monuments funéraires, témoins d'une époque révolue. Des herbes folles poussaient entre les dalles de béton éclatées. Sur les murs, d'anciennes affiches syndicales décolorées côtoyaient des graffitis plus récents. Des outils rouillés traînaient encore sur des établis, comme si les ouvriers allaient revenir d'une minute à l'autre.

Il y avait là une beauté brute qui le saisissait. Ces structures abandonnées à la rouille, ces espaces où la nature reprenait lentement ses droits, racontaient une histoire. Ici se nichait la mémoire de milliers de gestes, de sueurs, d'espoirs et de désillusions. Des générations d'ouvriers avaient donné leur vie à ces machines, et maintenant tout avait disparu, ne laissant que ces ruines silencieuses.

Phil s'assit sur un vieux établi, observa l'immensité du hall. À quelques centaines de mètres, l'usine moderne tournait à plein régime, productiviste, efficace, numérisée. Ici, le temps s'était arrêté, offrant une vision mélancolique de ce qui attendait peut-être l'atelier où il travaillait. Rien n'était éternel, même pas l'acier.

Cette pensée le ramena à la conversation avec son père. Robert avait construit toute sa vie autour de cette usine, de ce savoir-faire. Mais combien de temps tout cela durerait-il encore ? Dans vingt ans, trente ans, son atelier ressemblerait-il à ces ruines ?

Un coup d'œil à sa montre. Merde, vingt-cinq minutes s'étaient écoulées. Phil se leva précipitamment, retraversa l'atelier au pas de course, se glissa par la brèche. En remontant sur le chariot, il jeta un dernier regard aux bâtiments abandonnés. Il reviendrait, c'était certain.

Quand il regagna son poste, personne ne remarqua son retard. Les machines continuaient leur ballet mécanique, imperturbables. Mais Phil avait vu ce qui se cachait derrière le monde industriel moderne. Et paradoxalement, cette vision ne fit que renforcer sa certitude : il étudierait ce monde, l'analyserait, en témoignerait peut-être. Mais il n'y resterait pas.

Deux fois par jour, un technicien qualité contrôlait ses séries par échantillonnage : prendre une série de pièces au hasard et les examiner sous toutes les coutures. Ce moment, qui aurait pu être source d'anxiété en cas de non-conformité, s'était transformé en instant de félicité. Surtout quand c'était Lila qui officiait.

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