Chapitre 10 : L'USINE ET LILA
Tout juste diplômée de l'IDECQ de Saint-Étienne, bac+4 en poche, elle avait un regard qui s'adoucissait au fur et à mesure de ses contrôles. Dans cet univers d'hommes en bleu affairés sur leurs machines, son arrivée provoquait un changement : les yeux s'illuminaient, les postures se redressaient. Ses cheveux bouclés captaient la lumière des néons, son teint hâlé contrastait avec la grisaille de l'atelier, ces yeux noirs si doux quand elle vous expliquait comment lire au micromètre au centième près. Phil était comme les autres : il la regardait arriver de loin, veillait à avoir son établi impeccable, soignait son apparence pour lui montrer qu'il pouvait être autre chose qu'un simple homme en bleu de travail. Peu à peu, ils parvinrent à parler d'autre chose que de mécanique, de conformité ou de normes ISO 9001.
Un matin de juillet, alors qu'elle contrôlait une série particulièrement délicate, elle s'attarda plus longtemps que d'habitude près de son poste.
— Parfait, dit-elle en notant les cotes sur son cahier. Tu as la main, on dirait.
— J'essaie de bien faire.
Elle releva les yeux, un sourire au coin des lèvres.
— Tu es différent des autres. On sent que tu n'es pas fait pour rester ici. La remarque le surprit. Il ne savait pas s'il devait s'en réjouir ou s'en inquiéter.
— C'est si visible que ça ?
— Tu observes tout avec cette distance... Puis, baissant la voix comme pour une confidence, elle s'épancha pour la première fois :
— Moi non plus, d'ailleurs. Je ne compte pas faire carrière ici.
Lors d'une pause cigarette à l'extérieur, à l'ombre d'un platane qui bordait le parking, elle lui confia ses propres interrogations. Cette lassitude naissante, cette envie de faire autre chose, de prendre l'air plus souvent. Ses projets étaient précis : décrocher un master en management de la qualité pour évoluer vers un poste de responsable. Une promotion qui lui ouvrirait l'accès à un bureau, à des responsabilités d'encadrement, à cette mobilité qu'elle enviait aux cadres.
— Plus de liberté, moins de routine, dit-elle en écrasant sa cigarette sous sa chaussure de sécurité. L'opportunité de sortir enfin de l'atelier pour respirer un air moins chargé de poussière métallique.
Dans ces échanges furtifs, ils découvraient une complicité inattendue : deux jeunes gens momentanément prisonniers d'un univers qu'ils respectaient sans pour autant s'y résigner. Deux ambitions qui cherchaient leur voie, deux regards complices sur un monde qu'ils observaient déjà avec la distance de ceux qui savent qu'ils en partiront.
— Tu sais ce que j'adore ? dit-elle, les yeux brillants. La route, les road trips. D'ailleurs, dès les vacances, je descends au Maroc avec une copine. On va prendre notre temps, emprunter les routes côtières et les chemins de traverse jusqu'à Agadir.
Elle en parlait avec passion, évoquant les paysages de son enfance qu'elle n'avait pas revus depuis des années. Phil l'écoutait, fasciné, l'imaginant au volant sur ces routes sinueuses, libre de toute contrainte industrielle. Cette image d'évasion le troublait autant qu'elle l'attirait. Lila incarnait une liberté qu'il cherchait lui-même sans oser se l'avouer complètement.
— Et toi ? demanda-t-elle en se tournant vers lui. Qu'est-ce que tu fais cet été, et après ?
— Je retourne à Lyon. Deuxième année de sociologie. Pour les vacances, je verrai...
Elle acquiesça, comme si cette réponse confirmait ce qu'elle savait déjà.
— Sociologue. Ça te va bien. Tu as cet air... analytique. Tu observes tout, ici. Parfois j'ai l'impression que tu prends des notes mentales.
Elle ne croyait pas si bien dire.
— Et après le Maroc ? Tu reviens ici ?
— Qui sait ? Peut-être que je resterai là-bas, murmura-t-elle, sans trop y croire.
Elle se reprit, un sourire presque imperceptible aux lèvres :
— J'ai une piste pour mon master en alternance ici... ou peut-être que je le ferai ailleurs. J'ai déjà passé un entretien à Lyon, et j'en ai d'autres de prévus à Marseille, voire une piste à Paris. Dans sa voix, dans cette énumération de possibilités, il y avait comme une porte grande ouverte, l'écho d'une envie de liberté, d'un horizon qui s'élargissait enfin.
La sirène stridente du chariot élévateur, suivie du fracas métallique des conteneurs que déposait le cariste, les ramena brutalement à la réalité de l'atelier. Lila consulta sa montre.
— Merde, j'ai encore trois postes à contrôler avant la pause déjeuner.
Elle lui sourit une dernière fois avant de s'éloigner, et Phil la regardait partir, sentant que quelque chose d'important était en train de commencer, sans savoir encore quoi exactement.
Son père ne tarda pas à apparaître dans sa blouse d'agent de maîtrise, rappelant que les rêves n'avaient pas leur place entre ces murs d'acier.
— Ça va ? dit-il en lui tendant un café chaud. On me dit que tu t'en sors plutôt bien !
— Disons que j'aime bien comprendre ce que je fais.
— C'est bien, tu as des dispositions, c'est dans le sang. À toi de voir si tu veux aller plus loin. Au cas où, il y a un poste qui se libère sur les centres d'usinage. Ils veulent quelqu'un de sérieux et de méticuleux. Si tu es partant, je peux te faire entrer. Après formation, tu pourras passer rapidement P2. À toi de voir.
À ces mots, Phil sentit l'invitation se refermer. Il avait accepté ce poste plus pour faire plaisir à son père que par vocation personnelle. Certes, le salaire était intéressant et payait beaucoup mieux que les surveillances de devoirs qu'il effectuait au collège. Mais il venait de valider sa première année de sociologie à l'université Lyon 2. Il voulait devenir sociologue comme Bourdieu ou Edgar Morin, écrire des livres, des romans, étudier les mécanismes de reproduction sociale plutôt que de devenir expert en mécanique de production.
À bien y réfléchir, hormis le sourire de Lila, rien dans cet univers industriel ne l'enchantait vraiment. Cette motivation reposait sur des bases fragiles, éphémères, insuffisantes pour résister au-delà de cet été de découverte.
Son père reçut sa réponse sans ménagement, sans chercher à le conforter dans des choix qui n'avaient aucune valeur concrète à ses yeux.
— Sociologue, c'est un métier ça ? Il y a du boulot là-dedans ?
Phil reconnaissait là cette vision pragmatique de Robert, pour qui seul comptait ce qu'on pouvait toucher, mesurer, fabriquer de ses mains.
Robert resta silencieux un moment, le regard fixé sur les machines qui tournaient.
— À toi de voir, finit-il par dire. Mais fais gaffe : le temps passe vite. Mieux vaut commencer à cotiser tôt.
Ces derniers mots résonnèrent comme un verdict. Dans l'esprit de Robert, la sécurité d'un emploi stable valait toutes les aspirations artistiques du monde. Deux visions de l'existence qui s'affrontaient sans pouvoir se rejoindre : d'un côté, la prudence ouvrière forgée par des décennies de labeur ; de l'autre, l'idéalisme estudiantin nourri de lectures et de rêves d'émancipation sociale.
Robert retourna à ses occupations sans rien ajouter. Phil le regarda s'éloigner entre les rangées de machines, sa blouse bleue se fondant dans le ballet des ouvriers. Son père avait passé vingt-trois ans ici. Lui repartirait dans trois semaines.
Il reprit son poste, actionna la commande numérique. Les barres d'acier continuaient de défiler, imperturbables. Dans quelques semaines, il serait de retour à Lyon, loin de ces machines, loin de cette poussière métallique qui vous collait à la peau.
Mais pour l'instant, Lila passait deux fois par jour, son sourire éclairait l'atelier, leurs pauses cigarettes où ils parlaient d'ailleurs et d'avenir. Avant que tout redevienne théorique, livresque, universitaire.
Il jeta un coup d'œil à l'horloge murale. Encore deux heures avant de la revoir.

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