Chapitre 11 : JEFF

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Juillet 2011, Saint-Étienne

 Deux mois. C'était fini. Phil traversa le parking de l'usine pour la dernière fois, rue Bénévent, à 14h15 précises. Le soleil de juillet tapait fort. Devant lui : cinq semaines de vacances et une soirée au bord de la rivière avec Lila.

Elle avait accepté sa proposition. Toute une bande de copains s'était donné rendez-vous dans un petit coin de paradis au bord de la Semène, en Haute-Loire, dans les environs de Saint-Didier-en-Velay. Première soirée de liberté, sans l'échéance du réveil matinal.

Phil rentra chez ses parents, se débarrassa de son bleu de travail qu'il fourra au fond de la balle de linge salle, prit une douche rapide. Dans le miroir embué, il se regarda : plus de traces de l'usine, plus de poussière métallique. Juste un mec de vingt deux ans qui partait en soirée.

Sur la route, Kamel conduisait sa vieille Golf, vitres baissées, reggae à fond. Ils arrivèrent les premiers sur le site, en début de soirée. La Semène coulait tranquillement entre les arbres, l'herbe était sèche et douce. Parfait pour planter des tentes. Peu à peu, les voitures se garèrent, les visages familiers apparurent. Le barbecue s'installa, les glacières se vidèrent.

C'était un joyeux mélange de copains de lycée, de tous horizons : certains fidèles de son quartier, des amis d'enfance, d'autres connexions via Kamel. Tous se réunissaient autour d'un barbecue improvisé, canettes de bière qui circulaient, cigarettes qui se partageaient, musique pop et funk qui s'échappait des voitures aux portières ouvertes. L'euphorie des retrouvailles, les présentations, l'insouciance de l'été : on verrait bien où ça mènerait. Il faisait beau, Lila était en route avec sa copine Karine.

Kamel avait apporté sa guitare. Un cercle s'était formé autour de lui, et Phil observait son ami séduire son auditoire féminin avec une assurance naturelle, tandis que les filles l'écoutaient chanter Stir It Up de Bob Marley, paupières closes, ensorcelées.

Une Renault Megane immatriculée 69 déboula dans la clairière. Trois types qu'ils ne connaissaient pas en descendirent, et l'un d'eux, blond, élancé, dégaine de surfeur californien, fit une entrée théâtrale.

— Oh Kamel, attends-moi, j'ai ramené ma gratte !

— Comment ça va, mon Jeff ! Alors, tu as survécu à ton école d'ingé ? lança Kamel.

— Laisse tomber, c'est les vacances ! répondit Jeff en déchargeant une glacière garnie de bières bien fraîches et d'alcools colorés pour les cocktails.

Vingt minutes plus tard, Lila et Karine arrivèrent. Les conversations se turent un instant.

Les deux filles débarquèrent avec des sacs de courses pleins à craquer. Les gars qui traînaient près du barbecue se précipitèrent pour jouer les gentlemen.

— Attendez, on va vous aider ! lança spontanément l’un d’eux, posant sa canette sur la table de camping.

Karine restait en retrait. Lila, plus décontractée, remercia les volontaires avec un sourire.

— Merci, c'est sympa. J'ai ramené des brochettes et des godiveaux achetés à Beaubrun, les meilleurs de Saint-Étienne, vous verrez, une tuerie !

Elle accepta la Heineken que lui tendait Pierro, un copain de Kamel qu’il avait croisé deux ou trois fois en soirée. Sicilien au verbe haut, beau parleur redoutable qui aimait capter l’attention. Le genre à ne pas se gêner pour jouer des coudes

Karine souriait à côté de Lila. Deux filles les rejoignirent rapidement pour faire les présentations.

Phil observa Karine de loin. Elle rattachait sa queue de cheval blonde d’un geste machinal, dévoilant un visage doux, sans artifice. Physique de sportive, sourire timide. Le genre de beauté qu’on croise sur une plage au petit matin.

Jeff grattait les cordes avec Kamel. Ils improvisaient sur un morceau de Pat Metheny, James, un classique pour guitaristes exigeants. À l’approche du groupe de filles, Phil leva à peine la tête quand Louisa présenta Kamel, puis Jeff.

Le blond était penché sur sa guitare, concentré sur son phrasé. Il releva les yeux, un léger sourire, l’air solaire

— Salut. Moi c’est Karine.

— Salut, fit-il en replongeant aussitôt dans sa guitare.

— Et moi Lila, ajouta sa copine en la prenant par l’épaule.

Phil, en discussion avec un ancien du lycée, regardait la scène se déployer. Les codes de drague, les jeux de pouvoir, qui regardait qui. Il ne pouvait pas s'en empêcher : analyser, décortiquer. Le réflexe du sociologue, de l'apprenti écrivain. Lila et Karine s’installèrent dans le cercle, autour du bois empilé pour le feu de joie, riant et trinquant ensemble.

Plus tard dans la soirée, après le barbecue, une partie du groupe était rentrée ou partie vers d'autres aventures. Quelques fêtards filaient en boîte à l'Arlequin, à Bas-en-Basset, moins regardant à l'entrée que le Watelet à Aurec-sur-Loire. Kamel les suivait, mais avait pris soin de monter sa tente avant.

— À tout à l'heure les gars, lança-t-il avec un sourire complice.

Seuls quelques irréductibles traînaient encore. Phil avec Lila, Jeff avec Karine. Les deux filles étaient inséparables depuis leur première année à l'IUT Jean-Monnet, quatre ans plus tôt.

Karine évoquait avec enthousiasme leur prochain road trip jusqu'au désert marocain : « Avec Lila, ma meilleure amie », disait-elle avec cette excitation légèrement éméchée de fin de soirée, tandis que Jeff multipliait les attentions, servant les verres avec des gestes amples tout en lançant des regards complices à Phil.

La nuit était tombée. Le feu crépitait, projetant des ombres dansantes sur les arbres. Les derniers campeurs s’étaient dispersés, certains dans leurs tentes, un petit groupe installé près d’un autre feu. Les joints tournaient, les regards se perdaient dans les braises.

Lila se leva et lui tendit la main, murmurant quelques mots à son oreille.

— Viens.

Il la suivit sans un mot. Elle attrapa son sac de couchage au passage, et ils s'enfoncèrent dans les bois, trouvant une petite clairière à une cinquantaine de mètres du campement. Assez loin pour être seuls, assez près pour entendre encore la rumeur des conversations et le crépitement des feux.

Elle étala le duvet sur l'herbe tendre, s'allongea dessus en le regardant avec un sourire.

— Tu viens ou tu restes planté là toute la nuit ?

Phil s'agenouilla à côté d'elle. La lune, presque pleine, éclairait son visage. Ses cheveux noirs se répandaient sur le tissu. Elle était belle. Pas une beauté sophistiquée, une beauté simple, naturelle, désarmante.

Il se pencha, l'embrassa. Un baiser d'abord hésitant, puis plus assuré quand il sentit ses lèvres répondre aux siennes. Elle passa ses bras autour de son cou, l'attirant contre elle.

Leurs mains commencèrent à explorer, maladroites mais avides. Phil sentait la chaleur de son corps à travers le fin tissu de son t-shirt. Elle défit les boutons de sa chemise, fit glisser le tissu le long de ses épaules. Ses paumes s'étalèrent sur son torse nu.

— T'es pas mal, chuchota-t-elle avec un sourire taquin.

— Toi non plus.

Elle rit doucement, puis retira son t-shirt d'un geste fluide. Elle ne portait pas de soutien-gorge. Ses seins, généreux et fermes, se dessinaient dans la lumière lunaire. Phil inspira profondément.

— Tu peux toucher, tu sais.

Phil obéit, ses mains remontant le long de ses côtes, effleurant la courbe de ses seins. Lila frissonna, cambra légèrement le dos. Sa peau était chaude, vivante sous ses doigts.

Elle fit descendre son jean, puis son boxer. Phil fit de même avec son short et sa culotte. Nus l'un contre l'autre, leurs corps s'exploraient dans la pénombre de la clairière.

L'herbe fraîche sous ses genoux, l'odeur de terre et de pins, le parfum de ses cheveux mêlé à celui de sa peau. Tout était nouveau, excitant.

— T'as quelque chose ? demanda-t-elle dans un murmure.

Phil fouilla dans la poche de son jean abandonné, en sortit un préservatif.

— Prévoyant. J'aime ça.

Phil le déroula maladroitement, ses mains tremblant légèrement. Lila le guida, patiente, amusée par sa nervosité.

Quand il s'allongea sur elle, elle écarta les jambes, l'accueillant avec une facilité naturelle. L'entrée fut douce, progressive. Elle gémit doucement, ses mains glissant le long de son dos.

Ils trouvèrent un rythme ensemble, lent d'abord, puis plus soutenu. Phil sentait son souffle chaud contre son cou, ses mains caressaient ses épaules. Elle ondulait sous lui, répondant à chaque mouvement, l'encourageant de murmures et de soupirs, tout en l'embrassant par moments.

Ce n'était pas sa première fois, mais c'était différent des expériences précédentes. Ici, sous les étoiles, avec cette fille qu'il connaissait à peine mais qui lui donnait l'impression d'être exactement là où il devait être. Libre. Vivant.

— Plus fort, souffla-t-elle.

Il accéléra, sentant la tension monter en lui. Elle gémit plus fort, sans se soucier d'être entendue. Ses cuisses se resserrèrent autour de lui, ses hanches se levant à sa rencontre avec une urgence nouvelle.

Elle jouit la première, en mordant son épaule pour étouffer un cri. La sensation de son sexe qui se contractait autour de lui acheva Phil. Il se laissa aller avec un gémissement rauque, le visage enfoui dans ses cheveux.

Ils restèrent immobiles quelques instants, haletants, leurs corps encore emmêlés. Puis doucement, il roula sur le côté, l'attirant contre lui. Elle se nicha dans ses bras, contre lui, sa respiration se calmant progressivement contre son cou.

— C'était bien, murmura-t-elle.

— Ouais. Vraiment bien.

Elle leva les yeux vers lui, un sourire aux lèvres.

— On dort ici ?

— Si tu veux.

Ils s'enroulèrent dans le duvet, savourant quelques instants la chaleur de leurs corps entrelacés. Au-dessus d'eux, la Voie lactée déployait toute sa splendeur.

Une heure durant, ils ne furent que deux corps enlacés dans la nuit. Puis le froid finit par s'imposer, rampant entre eux comme une présence importune.

— On devrait retourner près du feu, murmura Lila. Il commence à faire vraiment froid. Phil acquiesça d'un hochement de tête. Ils se rhabillèrent avec lenteur, encore engourdis par la douceur du moment, puis regagnèrent le campement, le sac de couchage jeté en bandoulière.

Le feu n'était plus qu'un tas de braises incandescentes. Phil y jeta des branches sèches qui s'embrasèrent dans un crépitement sec, projetant des ombres tremblantes sur la toile de la tente. De l'autre côté, Jeff et Karine formaient une masse indistincte sous leur duvet, leurs contours estompés par la lueur capricieuse. Jeff entrouvrit une dernière fois les paupières, juste assez pour leur offrir un clignement amusé, mi-sourire, mi-sommeil, avant de s'abandonner tout à fait.

Phil et Lila s'étendirent près des flammes renaissantes. Elle se nicha contre lui, l'oreille collée à son torse comme pour écouter les battements sourds de son cœur. Il referma les paupières, le bras enroulé autour d'elle comme une ancre, et glissa sans résistance dans un sommeil profond.

A l'aube, Lila dormait encore à ses côtés. Phil ouvrit les yeux lentement, désorienté un instant, puis se souvenant de la nuit passée. Il sourit.

Phil se dégagea pour ne pas la réveiller, et se redressa sur un coude.

De l'autre côté du feu qui fumait encore, Jeff était allongé contre Karine, tous deux enroulés dans leur couchage. En voyant Phil émerger, le blond lui fit signe de regarder : en face, sur l'autre berge, une biche s'abreuvait tranquillement.

D'abord admiratif devant la biche, puis reprenant son naturel espiègle, Jeff lui fit des signes plus explicites en montrant sa compagne, avec la vanité de qui veut partager ses exploits nocturnes.

Phil répondit d'un regard entendu mais plus respectueux, signalant par gestes qu'il n'avait pas à se plaindre non plus.

Quelques heures à peine. C'est tout ce qu'il leur avait fallu pour sceller une première alliance, qui deviendrait le socle d'une amitié solide. Ils se complétaient : Jeff était insouciant, déconneur, libre, fou, quand Phil était posé, rassurant, doté d'une intelligence réfléchie.

Lila et Karine furent leurs premières conquêtes communes. Il y en aurait certainement d’autres… cet été-là.

Les filles partirent avant eux. Lila échangea un dernier smack avec Phil.

— On part demain avec Karine. Au revoir.

Il la regardait s'éloigner sans trop savoir quoi penser. Pensif, un peu nostalgique déjà. Il n'était pas doué pour les adieux, mais espérait secrètement la revoir. Elle partait pour un ailleurs ; il ne la reverrait peut-être jamais.

Sur le chemin du retour, Jeff et Kamel remarquèrent bien que Phil était encore dans les vapes, certainement hanté par sa nuit avec Lila. Ils en profitèrent pour le harceler gentiment et le convaincre de venir avec eux en vacances.

— Trois semaines dans les Landes avec Arthur, un pote à moi. Il a séché la teuf, mais t'inquiète, c'est un mec solide. Et attends de voir sa caisse...

— Un bolide, je te jure ! lança Jeff, les yeux brillants.

Arthur démentit tous les clichés que son Audi A4 cabriolet neuve aurait pu laisser présager. Étudiant en médecine, discret, serviable, capable de se lever tôt même après les soirées les plus arrosées. Et bonus non négligeable : une place libre dans sa voiture pour les Landes.

Tout en le regardant dans le rétroviseur, Kamel, avec cet air moqueur qui savait lire tous les signes sur le visage de son ami de lycée, lança :

— Il hésite, je le vois là... dit-il en pointant ses propres yeux. Je le connais, l'animal. Regarde-le, Jeff ! Quand il a cette tête-là, mon Philou, c'est qu'il est amoureux !

Kamel éclata de rire.

— Allez, fais pas le con : tu vas pas rester chez tes vieux à attendre que Lila t'appelle ! Ta jolie brune, si elle t'aimait vraiment, elle t'aurait emmené avec elle. Au lieu de ça, road trip en Espagne avec Karine, la bombasse.

Il tapa dans la main de Jeff.

— Conseil de pote : viens avec nous. Les filles des Landes valent le détour.

Jeff corrobora :

— T'as raison, mon pote. Le seul vrai remède ? Trois semaines dans les Landes. Camping du Vieux-Boucau, tente plantée dans le sable, surf à fond, Bibine à volonté... Et surtout, un défilé de meufs : des Anglaises, des Allemandes, des blondes, des brunes, de quoi te changer les idées, quoi.

Second check dans la main de Kamel qui conduisait, excité.

— À toi de voir, si tu veux t'éclater, mon nouveau pote ! dit-il en mettant Can't Stop des Red Hot Chili Pepers sur le lecteur CD.

— N'oublie pas ta planche, Johnny Utah ! lança-t-il en le déposant rue des Aciéries, ce dimanche matin. Allez, à mardi !

Avec de tels arguments et une telle perspective d'évasion, Phil n'eut pas besoin de réfléchir longtemps. De toute façon, il n'avait rien à perdre. Les vagues de l'Atlantique l'attendait.

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