CHAPITRE 12: SUNISA
Deux semaines plus tard, Phil et Sunisa étaient devenus inséparables : elle lui faisait découvrir la « vraie » Chiang Mai, les temples oubliés des guides, les petits restaurants où ne déambulaient que des locaux, les librairies nichées dans des ruelles paisibles. Phil lui parlait de son roman, lui lisait des passages en accueillant ses critiques avec une ouverture d'esprit qui le surprenait lui-même.
Il ne se lassait pas de la regarder : sa beauté atypique, héritée du métissage franco-thaïlandais, échappait aux codes habituels. Pas le genre de visage qui arrête le regard dans la rue, mais celui qui captive à force de le contempler. C'était l'intelligence dans ses yeux qui l'avait d'abord séduit, sa façon de s'animer quand elle parlait de littérature. Son visage ne se livrait pas d'emblée. Il fallait du temps pour en apprécier la complexité. Un teint légèrement hâlé, des cheveux châtain foncé relevés par des épingles, la ligne pure de sa nuque. Une grâce discrète qui ne cherchait pas à s'imposer.
Mais c'était son sourire qui révélait vraiment l'enseignante : intelligent, presque timide. Quand elle souriait ainsi, Phil avait l'impression que l'avenir s'ouvrait enfin devant lui. Elle s'habillait simplement, robes traditionnelles revisitées, jeans avec des chemisiers de soie ; ses seuls bijoux étaient des boucles d'oreilles héritées de sa grand-mère et un fin bracelet de jade qui ne quittait jamais son poignet droit.
Phil avait toujours aimé lire, mais sa formation en sociologie lui donnait une approche distante, analytique ; la jeune femme apportait une passion qui illuminait chaque mot.
— Tu sais, commença-t-elle en jouant avec une mèche de cheveux, ce que j'aime chez Céline, c'est la rage contre la bêtise humaine, les choses crues sans voile.
Phil acquiesça.
— Chez Malraux, au contraire, il y a une grandeur épique, comme si l'homme pouvait encore être héroïque malgré l'absurdité du monde.
Ses yeux s'allumèrent.
— Exactement. Et Vercors, avec son Silence de la mer, montrait que la résistance peut être silencieuse mais implacable. Même Montherlant, avec son côté hautain, savait saisir ces moments où l'humanité révèle sa vraie nature.
Phil l'écoutait, captivé.
— Tu trouves que la littérature contemporaine a conservé cette férocité ? Ou est-ce que ça s'est édulcoré ?
Elle réfléchit un instant.
— Certains auteurs, oui. Mais je crois que ce qu'on perd parfois, c'est l'idée que les mots peuvent encore bousculer, pas juste divertir ou consoler.
— Je ne t'ai jamais entendue parler comme ça. C'est... inspirant.
Elle haussa les épaules avec modestie, puis éclata de rire.
— Tu me fais presque rougir, Phil. Mais c'est drôle, parce que c'est toi qui m'as donné envie de redécouvrir tout ça.
Le temps s'effaça : trois heures avaient filé, mais il savait déjà qu'il voulait passer des centaines d'heures à simplement la regarder parler de ce qu'elle aimait.
Plus tard dans la soirée, alors qu'ils dînaient dans un petit restaurant surplombant la rivière Ping, elle rompit le silence :
— Es-tu heureux ici, Phil ?
La question le prit au dépourvu : était-il heureux ? Certainement plus qu'à Saint-Étienne, où chaque journée s'étirait dans la monotonie, ou au Plessis-Robinson, où les trajets quotidiens avaient lentement éteint l'étincelle qu'il avait eue en s'installant à Paris. Ici, il écrivait régulièrement, vivait simplement mais pleinement, et découvrait un pays fascinant aux côtés d'une femme qui semblait enfin le comprendre.
— Oui, répondit-il, la certitude montant en lui. Je suis exactement là où je dois être.
Phil hésita : il avait soigneusement évité d'aborder Jeff avec elle, conscient que leur amitié se désagrégeait, que leurs chemins s'étaient éloignés. Son ami rentrait souvent à l'aube en s'enfermant dans un sommeil de plomb toute la journée, pour disparaître à nouveau à la nuit tombée.
— Il cherche encore sa voie, finit-il par dire. Il explore... à sa manière.
— Il explore surtout les bars et les filles, répondit-elle sans détour, son ton mêlant amusement et inquiétude. Je l'ai vu à Zoe in Yellow, entouré de filles de bar. Il suit le chemin classique des farangs ici.
L'évidence s'imposait : l'informaticien s'était enfoncé dans ce que les expatriés appelaient pudiquement la « vie nocturne » de Chiang Mai, moins dégradée que dans d'autres villes touristiques, mais tout de même un monde bien éloigné de leurs aspirations littéraires communes.
— On est venus ensemble, mais on n'est pas venus pour les mêmes raisons, admit-il finalement, une pointe d'amertume dans la voix. Lui fuyait quelque chose. Moi, je cherchais à construire quelque chose.
Phil pensa à trois choses : son roman qui prenait forme, Sunisa qui s'immisçait dans sa vie, Chiang Mai qui l'accueillait avec une douceur inattendue.
— Je crois que oui. Pour la première fois de ma vie, je me sens à ma place.
Elle glissa sa main sur la sienne par-dessus la table, contact léger mais chargé de promesse.
Après le dîner, leur promenade fut lente, sans empressement, mais guidée par une certitude muette qui les conduisit jusqu'à l'appartement de Sunisa : niché au troisième étage d'une vieille maison coloniale rénovée, il ouvrait sur un jardin intérieur embaumé par le parfum d'un frangipanier en fleurs. Chaque marche de l'escalier grinçait sous leurs pas.
L'appartement reflétait parfaitement sa propriétaire, modeste mais d'une élégance raffinée en mêlant influences thaïes et occidentales : des étagères en teck ployaient sous le poids des livres en trois langues, un bouddha en bronze souriait près d'une fenêtre, tandis que des coussins de soie aux couleurs vives parsemaient un canapé simple. Sur les murs, quelques photos en noir et blanc de Paris alternaient avec des estampes traditionnelles thaïlandaises.
— Tu veux du thé ?
— Oui, répondit Phil, même si le thé semblait la dernière chose qu'il désirait en ce moment.
Elle disparut dans la petite cuisine, et il l'entendit faire bouillir de l'eau en préparant les tasses avec soin ; Phil s'approcha de la bibliothèque en effleurant du bout des doigts les tranches des livres, Murakami voisinant Kundera, des poètes thaïs inconnus, une collection complète de La Pléiade.
Quand elle revint avec deux tasses de thé au jasmin, une intimité nouvelle flottait dans l'air.
— Tu juges les gens à leurs livres ? lança-t-elle, un brin taquine.
— Les livres en disent plus long que n'importe quelle confession, répondit-il en acceptant la tasse chaude.
Ils s'assirent côte à côte sur le canapé, leurs genoux se frôlant presque : le thé avait un goût délicat de fleurs, mais Phil était hypnotisé par la manière dont les lèvres de Sunisa effleuraient la porcelaine, par la courbe de son cou quand elle penchait la tête.
— Et que révèlent mes livres, d'après toi ? demanda-t-elle à voix basse.
— Que tu vis entre plusieurs mondes sans appartenir pleinement à aucun. Que tu cherches des vérités universelles dans des contextes singuliers. Que tu ne crains pas la complexité.
Un sourire illumina son visage.
— Personne ne m'avait jamais comprise aussi justement.
Sa main trouva la sienne, leurs doigts s'entrelacèrent, puis dans un mouvement fluide elle se pencha vers lui.
Les tasses de thé furent abandonnées sur la table basse.
Dans la pénombre de sa chambre, sous le souffle paresseux d'un ventilateur, ils se découvrirent avec la lenteur des premières fois, quand chaque geste hésite encore entre promesse et révélation.
Le corps de Sunisa se révélait par fragments sous son regard : mince mais ferme, seins aux tétons ambrés, ventre plat légèrement musclé, hanches étroites. La courbe d'une épaule quand elle retira son chemisier, la cambrure de ses reins quand elle se pencha pour éteindre la lampe, ses jambes fines et nerveuses. Elle le regardait sans ciller pendant qu'il la découvrait, aucune pudeur feinte, aucune coquetterie, juste une franchise qui rendait leur étreinte différente de tout ce qu'il avait connu.
Phil l'attira contre lui en l'embrassant lentement : ses mains remontèrent le long de ses flancs en effleurant la courbe de ses seins. Elle frissonna légèrement, son souffle se faisant plus rapide contre ses lèvres.
Il descendit le long de son cou en embrassant la naissance de ses épaules, puis plus bas encore ; sa langue traçait des cercles autour de ses tétons durcis. La jeune femme cambra légèrement le dos, les doigts dans ses cheveux.
Sa main descendit le long de son ventre en hésitant un instant à la lisière de son intimité ; elle prit sa main, la guida sans un mot.
Il l'explorait, attentif à chaque réaction : elle haletait maintenant, les yeux mi-clos, ses hanches ondulant contre sa main. Un gémissement s'échappa de ses lèvres quand il trouva le bon rythme.
— Maintenant, murmura-t-elle en se redressant sur lui.
Elle le guida en elle sans quitter son regard : Phil s'enfonça lentement en sentant son corps céder puis se refermer autour de lui, et dut se retenir de plonger trop vite.
Son amante bougea lentement d'abord en trouvant son rythme : ses hanches dessinaient des cercles, s'élevaient, redescendaient avec une précision qui le rendait fou. Elle menait leur danse avec une assurance tranquille en imposant ses pauses, ses accélérations. Parfois elle s'arrêtait complètement en le laissant au bord, le regardant avec ce demi-sourire qui disait qu'elle savait exactement ce qu'elle faisait, puis elle reprenait, plus intense, et il devait se retenir, lutter contre l'envie de tout précipiter.
— Regarde-moi, murmura-t-elle quand il ferma les yeux.
Phil obéit : dans la pénombre, ses pupilles étaient dilatées, son visage luisant de sueur. Magnifique ainsi, cheveux collés aux tempes, lèvres entrouvertes. Pas une actrice qui joue, pas une femme qui performe, juste elle, entièrement là, entièrement présente.
Sa main glissa entre leurs corps en se posant sur son ventre à lui, puis remonta lentement vers sa poitrine ; ses ongles effleurèrent sa peau, légers, puis plus appuyés. Elle se pencha en l'embrassant avec une douceur qui contrastait avec l'intensité de leurs corps, sa langue chercha la sienne, leurs souffles se mêlèrent.
Puis elle se redressa en cambrant le dos : Phil posa ses mains sur ses hanches en sentant les muscles qui travaillaient sous la peau. Elle accéléra le rythme, ses seins se balançaient, son souffle devenait plus court, plus saccadé ; il voyait son ventre se contracter à chaque mouvement, la sueur perler entre ses seins.
— Touche-moi, dit-elle en guidant sa main vers son sexe.
Phil obéit en trouvant ce point précis qu'elle cherchait : ses doigts bougèrent en cercles, d'abord légers, puis plus fermes quand il sentit son corps réagir. La jeune femme gémit, un son profond, presque surpris, comme si le plaisir la prenait par surprise.
Elle changea de position en s'allongeant sur le côté, l'attirant contre elle, guidant sa main pour qu'il continue de la caresser, il la sentait différemment, plus profondément. Son visage était à quelques centimètres du sien, il voyait ses yeux se voiler quand le plaisir montait.
— Là, murmura-t-elle. Continue comme ça.
Phil trouva un rythme qui les portait tous les deux, pas trop rapide, pas trop lent : ses doigts continuaient leur danse en ajustant la pression selon ses réactions. Elle haletait maintenant, une main agrippant sa cuisse derrière elle, l'autre serrant les draps, son corps se tendait.
— Encore, gémit-elle, la bouche contre son cou.
Phil sentit tout son corps répondre d'un coup : ses hanches accélérèrent malgré lui, le plaisir montant en spirale depuis le bas de son ventre. Il ne contrôlait plus rien.
Il la sentit se contracter autour de lui, son corps tout entier se cambrer dans un spasme : yeux fermés, bouche ouverte, un son rauque s'échappa de sa gorge. La voir ainsi, abandonnée, magnifique, le poussa à son tour au bord du gouffre.
Quand il bascula à son tour, l'intensité le traversa de part en part : pas seulement physique, quelque chose de plus profond, comme si tout en lui se dissolvait et se reconstituait dans le même souffle. Ils demeurèrent immobiles, haletants, leurs corps parcourus de frissons persistants ; Phil maintint son visage blotti contre son cou en s'imprégnant de son parfum, un mélange de sueur, de cannelle et d'une douceur enivrante.
Elle se retourna dans ses bras : ses doigts glissèrent dans ses cheveux. Elle se blottit contre lui en déposant de petits baisers le long de son épaule. Le silence suffisait ; ils restèrent enlacés dans la chaleur moite de la nuit, leurs corps encore tremblants. Il la regardait, bouleversé.
— Je ne m'attendais pas à ça, murmura-t-il.
Elle sourit doucement.
— Moi non plus.
Pour la première fois depuis son arrivée en Thaïlande, Phil s'endormit sans que les fantômes de ses échecs viennent hanter son sommeil.
Quand les premiers rayons filtrèrent à travers les volets, il ouvrit les yeux : Sunisa le regardait en silence.
— Sawasdee kha, murmura-t-elle. Bonjour.
— Sawasdee khrap.

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