CHAPITRE 11 : SANDRINE

9 minutes de lecture

Lyon, Octobre 2015

 Quatre ans s'étaient écoulés depuis cet été. Les deux amis étaient devenus inséparables, liés par une complicité profonde. Au point que Jeff, plus âgé que Phil, études terminées, l'enfant prodigue du clan Lacroix, celui qui avait fait une prépa scientifique et validé un diplôme d'ingénieur en informatique, fit un choix insensé : au lieu de rentrer à Paris pour rejoindre l'entreprise familiale, il resta à Lyon, avec son ami, pour s'inscrire en licence de lettres modernes. Non pas parce qu'il s'était soudain découvert une vocation pour Ronsard ou Flaubert, mais pour goûter encore à cette adolescence prolongée qu'ils traînaient en eux et dont ils ne voulaient pas guérir.

Son père, James Lacroix, explosa naturellement. Costume anthracite, cravate Hermès, bureau de verre à la Défense. Un passage par les États-Unis avant de fonder SecuNet, sa SSII de cybersécurité qui prospérait sur les angoisses informatiques de la planète. Il voyait son fils reprendre l'affaire. Il croyait tenir son héritier ; il se retrouvait avec un rebelle prêt à perdre son temps dans les dissertations et les cafés étudiants.

Jeff ignora les ultimatums. Il partit quand même, s'inscrivit, vécut sa rébellion.

Pendant leurs études à Lyon, ils vivaient en colocation rue Saint-Jean, au cœur du Vieux Lyon, savourant leur jeunesse comme une interminable permission de sortie. Puis, inévitablement, au bout d’un an, les chemins se séparèrent.

Jeff, rappelé à l'ordre, et peut-être aussi épuisé de résister, abandonna la fac et revint dans l'entreprise familiale. Son père avait gagné. La cybersécurité l'engloutit. Phil, lui, termina seul sa licence puis s'enlisa dans les marges : assistant d'éducation dans un collège de Vénissieux pendant quatre ans, surveillant plus que pédagogue, distribuant des billets de retard en attendant que sa vie commence vraiment.

Les années passèrent. L'amitié resta fidèle, mais plus espacée : cinq ou six retrouvailles par an, des vacances ensemble, l'hiver à l'Alpe d'Huez dans le chalet paternel de Jeff, l'été en Corse ou à Ibiza, parenthèses luxueuses jetées entre deux médiocrités.

Côté cœur, Phil s’était entiché de Sandrine, une ancienne professeure des écoles reléguée derrière un bureau du rectorat après un burn-out en règle. Rencontrée lors d’une réunion inter-collèges, son sourire trop large et ses silences soudains auraient dû l’alerter. Elle parlait des enfants avec une nostalgie étrange, comme d’un pays qu’elle n’avait plus le droit de fouler. Phil, lui, n’y voyait qu’une passion refoulée. Il confondait les cicatrices avec des traits de caractère.

Elle avait trente-cinq ans, sept de plus que lui, et deux enfants préadolescents en garde alternée. Un calendrier bipolaire : une semaine au paradis, une semaine au purgatoire. Il ne venait chez elle que lorsqu’elle était seule, malgré ses insistances pour qu’il s’installe définitivement.

Au début, il avait résisté, s’accrochant farouchement à l’indépendance de son F1 rue Saint-Jean. Mais elle avait usé de chantage affectif, et il avait fini par céder, déménageant dans son F4 du 8ᵉ arrondissement de Lyon.

Sandrine mesurait un mètre soixante-quinze, châtaine aux reflets cuivrés, des yeux bruns cernés qui lui donnaient un air à la fois fatigué et dangereusement sensuel. Des formes voluptueuses, un corps qui refusait la maigreur ambiante. Un sourire éclatant, carnassier. Pas belle au sens classique, mais troublante, excessive, traversée par des orages intérieurs qui s'imprimaient dans sa voix rauque et sa démarche chaloupée.

Et des seins énormes qui rendaient Phil complètement con.

Mais ce qui le rendait vraiment accro, au-delà du raisonnable, c'était son odeur.

Quelque chose de musqué, de primitif. Pas un parfum. Ce qui montait naturellement de sa peau quand elle transpirait, énervée, excitée, vivante. Dès qu'elle approchait, Phil ne pensait plus. Son cerveau se court-circuitait. Les yeux fermés dans une pièce remplie de femmes, il aurait pu la reconnaître. Cette odeur l'obsédait. Il la retrouvait sur les draps quand elle n'était pas là, sur les vêtements qu'elle laissait traîner. Une addiction chimique, animale, qui effaçait tout le reste : l'ambition d'écrire, les projets, la dignité.

Ce soir-là, Phil rentra tard. Une formation pédagogique obligatoire qui s'était éternisée, suivie de quelques bières avec des collègues pour supporter l'idée du retour. Car ces derniers temps, impossible de savoir quelle Sandrine l'attendait. Celle qui se lovait contre lui en ronronnant comme une chatte, ou celle au regard hostile et froid, prête à exploser pour un mot de travers.

La clé tourna dans la serrure. L'appartement était plongé dans la pénombre. Seule la lumière de la cuisine filtrait dans le couloir. Mauvais signe.

— T'es là ?

Veste retirée. Pas de réponse.

Sandrine était assise à la table de la cuisine, un verre de vin rouge à moitié vide devant elle. La bouteille, presque terminée. Ses cheveux détachés tombaient en mèches désordonnées. Débardeur noir trop large, pantalon de jogging. Pas de soutien-gorge. Phil sentit son ventre se contracter malgré lui.

— Salut, dit-il prudemment.

Elle leva les yeux vers lui. Phil connaissait cette expression. Le regard traversait son visage sans s'y arrêter, absent, comme si elle fixait quelqu'un d'autre derrière.

— Vingt-deux heures trente, dit-elle d'une voix plate.

— La formation s'est terminée tard, j'ai pris un verre avec...

— La formation. Elle eut un rire sans joie. Bien sûr.

Phil sentit la fatigue s'abattre sur lui. Pas ce soir. Pas encore.

— Sandrine, ne commence pas.

— Ne commence pas ? Elle se leva brusquement, renversant presque son verre.

— Je ne commence rien. C'est toi qui...

— Qui quoi ? J'ai fait quoi, exactement ?

— Tu te fous de moi, c'est ça ? Tu rentres à pas d'heure, tu sens l'alcool, et je suis censée sourire et fermer ma gueule ?

Phil ferma les yeux une seconde. Respire. Ne rentre pas dans son délire. Ne mords pas à l'hameçon.

— J'ai envoyé un message pour prévenir.

— Un message ! Elle attrapa son téléphone sur la table, le lui jeta. Il atterrit à ses pieds. Un putain de message ! Pendant que moi, je t'attends comme une conne avec un dîner qui refroidit !

Il baissa les yeux. Effectivement, une assiette recouverte de film plastique était posée sur le comptoir. Des pâtes. Froides maintenant.

— Je ne savais pas que tu cuisinais ce soir. J'aurais...

— Tu aurais quoi ? Fait un effort ? Elle s'approcha de lui, l'index pointé vers sa poitrine. Tu ne fais jamais d'efforts, Phil. Tu es là, tu squattes ma vie, tu profites de mon appart, mais tu ne donnes rien en retour. Rien !

C'est faux, pensa-t-il. Je paie la moitié du loyer. Je fais les courses. Je range. Mais elle ne s'en souvient jamais quand elle est comme ça.

Phil ne répondit pas. Tout ce qu'il dirait serait retourné contre lui, transformé en preuve supplémentaire d'indifférence ou d'égoïsme.

— Et en plus, tu te tais ! Tu me prends pour une conne, c'est ça ?

— Sandrine...

— Non ! N'essaie pas de me calmer avec ta petite voix de merde ! Sa voix montait, se cassait. Tu me rends dingue, Phil ! Tu m'entends ? Dingue !

Elle attrapa l'assiette de pâtes et la jeta contre le mur. L'assiette explosa, projetant des morceaux de céramique et des tagliatelles à la sauce tomate dans toute la cuisine.

Phil ne bougea pas. Il la regardait, cette femme qu'il aimait et détestait à la fois, cette femme qui le détruisait à petit feu.

Pars. Ramasse tes affaires et tire-toi. Elle est folle. Tu mérites mieux.

Mais impossible de partir. Pourquoi ?

Parce qu'il venait de la sentir.

Elle s'était approchée, tremblante de rage, et cette exhalaison l'avait frappé. Son corps réagit avant son cerveau. Une chaleur dans le bas-ventre, une pulsion qui effaçait tout raisonnement. Comme un chien de Pavlov. Juste à cause de ces molécules volatiles qui activaient en lui un interrupteur dont il n'avait jamais trouvé le bouton d'arrêt.

Elle le vit. Bien sûr qu'elle le vit. Elle voyait toujours.

— Quoi ? dit-elle, le regard soudain différent, plus sombre, plus intense. Ça te fait bander que je pète un câble ?

— Sandrine...

— T'es vraiment un putain de malade.

Mais elle souriait à présent. Un sourire carnassier, presque triomphant. Phil se souvint soudain pourquoi il restait, et surtout pourquoi il acceptait tout.

Elle attrapa son t-shirt à deux mains et le tira vers elle, l'embrassant violemment. Un baiser qui avait le goût du vin rouge et de la colère. Ses dents mordirent sa lèvre inférieure.

Mais ses mains étaient déjà sous son débardeur, remontant le long de son dos nu, de sa peau brûlante. Elle gémit contre sa bouche, un son rauque.

— Tu me rends folle, murmura-t-elle entre deux baisers.

— Je sais.

— Pourquoi tu restes ?

Il ne répondit pas. Il n'avait pas de réponse rationnelle. Juste cette addiction chimique, cette dépendance honteuse qui le maintenait enchaîné.

Elle le poussa violemment, et il tomba à genoux devant elle. Pas un accident. Un ordre silencieux.

— Tu veux rester ? dit-elle, la voix rauque, le regard fiévreux.

Elle fit glisser son pantalon de jogging, lentement, sans le quitter des yeux. Pas de sous-vêtement. Elle ne portait jamais rien en dessous quand elle était comme ça. Comme si elle savait d'avance comment la soirée se terminerait.

Phil resta immobile une seconde, à genoux sur le carrelage froid de la cuisine, levant les yeux vers elle. Elle dominait la scène, debout au-dessus de lui, une main dans ses cheveux pour le maintenir en place.

— Vas-y !

Il s'approcha, plongea son visage entre ses cuisses. Elle gémit immédiatement, resserra sa prise dans ses cheveux, presque douloureuse.

— Oui. Comme ça.

Il obéit. Il obéissait toujours. Sa langue traça des cercles lents d'abord, puis plus insistants. Elle avait un goût salé, musqué. Il sentait ses cuisses trembler contre ses joues, ses hanches qui ondulaient, cherchant plus de pression, plus d'intensité.

— Plus fort ! gémit-elle.

Phil accéléra le rythme, alternant douceur et brutalité comme il savait qu'elle aimait. Ses mains remontèrent le long de ses cuisses, agrippèrent ses hanches.

Elle haletait maintenant, la tête renversée en arrière, une main toujours dans ses cheveux, l'autre agrippée au bord de la table. Des gémissements rauques s'échappaient de sa gorge, entrecoupés de mots incohérents.

— Ne t'arrête pas. Putain !

Phil était perdu dans ce goût, cette chaleur, cette intimité brutale. Rien d'autre n'existait. Ni sa dignité, ni sa lucidité, ni ses ambitions d'écrivain qui prenaient la poussière quelque part dans un coin de l'appartement. Juste elle. Juste cette addiction qui le consumait.

Les cuisses de Sandrine se crispèrent contre son visage. Elle jouit brutalement, en étouffant un cri contre son avant-bras, tout son corps secoué de spasmes.

Puis elle se détendit progressivement, la respiration saccadée, tremblante.

— Lève-toi, dit-elle, la voix cassée.

Sandrine le tira vers elle, l'embrassant avec une violence renouvelée, goûtant sa propre saveur sur ses lèvres. Elle défit son jean d'une main tremblante, impatiente. Pas de tendresse. Juste cette guerre silencieuse qui se jouait à coups de griffures et de morsures.

Phil la souleva, la plaqua contre le mur. Elle enroula ses jambes autour de lui, ses cheveux retombant en cascade sur son visage.

— Plus fort, souffla-t-elle à son oreille.

Le rythme s'accéléra, brutal, désespéré. Elle plantait ses ongles dans son dos, murmurant des insultes entrecoupées de gémissements. "Plus fort." "Salaud" "Je t'aime…ne t'arrête pas."

C'est pas de l'amour, pensait Phil dans le brouillard de son désir. C'est une destruction mutuelle. Tu t'enfonces. Tu le sais. Mais tu ne peux pas t'arrêter.

Elle jouit la première, un cri rauque s'échappant de sa gorge. Puis lui, quelques secondes après, le visage enfoui dans son cou, respirant goulûment ce qui le rendait esclave.

Ils restèrent ainsi quelques instants, haletants, leurs corps encore emmêlés. La sueur collait leurs peaux. Les éclats de l'assiette brisée jonchaient le sol autour d'eux.

Puis, doucement, elle desserra son étreinte. Il la reposa. Elle rajusta son pantalon de jogging sans le regarder, passa une main dans ses cheveux en désordre.

— Je vais me coucher, dit-elle simplement, comme si rien ne s'était passé.

Elle disparut dans la chambre, le laissant seul dans la cuisine dévastée.

Phil se laissa glisser le long du mur jusqu'à s'asseoir par terre. Il passa une main sur son visage, sentit le goût du sang sur sa lèvre fendue.

Qu'est-ce que tu fous de ta vie ?

La question tournait en boucle dans sa tête, sans réponse. Phil savait qu'il devrait partir. Que cette relation le vidait de toute substance, annihilait ses ambitions, transformait son existence en un cycle toxique de disputes et de réconciliations violentes.

Mais demain matin, Sandrine se réveillerait différente. Douce, câline, comme si la femme de la veille n'avait jamais existé. Elle lui préparerait un café, l'embrasserait tendrement, lui dirait qu'elle l'aimait. Et il resterait. Encore une fois.

Il s'enfonçait. Les semaines passaient et il écrivait de moins en moins. Ses carnets prenaient la poussière. Ses ambitions littéraires se dissolvaient dans cette relation dévorante. Jeff l'appelait parfois, lui proposait de venir à Paris, de sortir de cette ornière. Phil refusait. Sandrine était là. Son emprise sur lui était totale. Le reste n'existait plus.

Mais un soir, tout bascula. Une querelle ridicule qui dégénéra. Sandrine commença à balancer ses affaires par la fenêtre. Ses livres, ses vêtements. Puis elle se retourna vers lui, ce regard maniaque qu'il connaissait trop bien, précurseur des crises incontrôlables. Elle attrapa un verre et le jeta dans sa direction. Il l'esquiva de justesse.

C'est alors que le téléphone sonna. Jeff.

L'autre monde. L'échappatoire.

Phil n'hésita pas. Il attrapa son sac, claqua la porte, abandonna Sandrine à ses délires, et fila rejoindre Jeff en région parisienne, au Plessis-Robinson, comme on s'arrache à une noyade pour reprendre souffle.

Annotations

Versions

Ce chapitre compte 8 versions.

Vous aimez lire BFA ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0