CHAPITRE 15 : KAMEL

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Kamel habitait un appartement dans le quartier du Soleil, dans un immeuble neuf de la réhabilitation urbaine entreprise par la ville : son pote de lycée avait changé, lui aussi. Plus posé, mieux habillé, une assurance nouvelle dans la voix ; le salaire stable de professeur des écoles, sans doute.

— Putain, Philou ! T'as vieilli, mon frère.

L'accolade virile, les tapes dans le dos, et un sourire immense : grand, le professeur avait forci avec l'âge en prenant les kilos qui lui manquaient dans sa jeunesse. Sa barbe, soignée, encadrait un visage expressif, tandis que ses sourcils mobiles accompagnaient chaque phrase en ponctuant ses mots de petites mimiques qui ressemblaient à des sketchs improvisés.

Le salon était impeccablement tenu : livres pédagogiques bien rangés, reproductions encadrées, photos de famille en vacances. L'odeur familière de Déclaration de Cartier qu'il reconnaissait depuis l'université flottait dans l'air.

— Whisky-coca ? À l'ancienne ?

L'ancien expatrié acquiesça en s'installant dans le canapé en cuir : un résumé de ce qu'était devenu Kamel, solide, établi, sans esbroufe.

Il s'était séparé de son épouse depuis peu.

— Les horaires, tu vois. Elle bossait en maternelle, moi en primaire. On se croisait plus.

Une façon de désamorcer la douleur par l'humour : maintenant, il se disait « concentré sur sa carrière », expression qu'il prononçait avec un petit clin d'œil complice.

— Tu devrais passer le concours aussi. Avec ta licence de socio, tu pourrais te préparer en un an.

Phil grimaça.

— Enseigner à des enfants ? Je ne suis pas sûr d'avoir la patience.

— C'est moins compliqué que tu penses. Et puis, c'est stable, ça te laisserait du temps pour écrire.

— J'écris plus.

Kamel l'observa un long moment, sans rien dire.

— Qu'est-ce que tu vas faire, alors ?

— Centre de tri des déchets. J'ai un entretien demain.

Son copain d'enfance siffla entre ses dents.

— La zone nord ? C'est hardcore, mon frère. Mon cousin y a bossé deux mois, il dit que c'est l'enfer : l'odeur, la crasse... Et le contremaître, un vrai fils de pute apparemment.

— Je n'ai pas le choix.

— Tu as toujours le choix, Philou. C'est ce que tu disais avant, c'est pour ça que tu es parti.

Phil vida son verre d'un trait.

— On sort ?

***

Les bars de la rue des Martyrs de Vingré avaient changé, tout en gardant leur âme : certaines façades rénovées, une nouvelle terrasse ici, un éclairage plus moderne là. Saint-Étienne luttait contre son déclin en se réinventant par petites touches.

Le Smoking Dog avait été rénové : nouveau comptoir en bois sombre, sélection de bières artisanales, clientèle plus diverse. Une fois installés au bar, leur choix se porta sur une IPA locale qui n'avait rien à envier aux brasseries parisiennes ou lyonnaises.

Sur les écrans, on rediffusait le match du week-end : ASSE-Rodez, 1-1. Des supporters commentaient avec véhémence la situation du club.

— On va rester en Ligue 2, c'est sûr.

L'enseignant, abonné au kop sud, embraya aussitôt, incapable de rester en dehors d'une conversation sur les Verts ; son ami observait la scène avec un mélange de nostalgie et d'étonnement. En Thaïlande, il avait regardé des matchs dans des sports bars, mais jamais avec une telle ferveur.

— Allez les Verts !

Kamel leva sa bière ; l'ancien expatrié répondit, réchauffé par le sentiment d'appartenance qu'il n'avait jamais ressenti en Asie.

— Allez les Verts !

Trois verres plus tard, la tête lui tournait agréablement : l'alcool estompait les contours de son humiliation, adoucissait la réalité de son retour. Pour la première fois depuis Bangkok, il respirait sans sentir le poids de l'échec sur sa poitrine.

— Tu te souviens de Sandra Perrin ?

Son pote rapportait une nouvelle tournée de bières.

— La blonde qui faisait socio avec nous ? Tu m'étonnes… encore une ex qui m'a largué.

— Ouais, ben elle s'est mariée avec Delattre.

Phil fronça les sourcils.

— Le Delattre de philo ? L'enfoiré qui croyait que sourire, c'était trahir sa pensée ?

— Exactement. Monsieur Cioran m'habite. Ils ont deux gosses maintenant, je les croise au Géant Casino, rayons surgelés.

L'ancien étudiant en sociologie ferma les yeux : Delattre… le type qui citait des auteurs suicidaires pour draguer et qui regardait tout le monde en ayant oublié de lire La Critique de la raison pure avant le petit-déj. Celui qui avait dit un jour que Phil avait « un style prometteur, mais aucune profondeur ».

— Bien fait pour elle.

— Et pour lui. Maintenant, il doit réciter Peppa Pig par cœur.

L'enseignant éclata de rire : derrière le professeur des écoles responsable, on retrouvait le jeune déconneur d'autrefois, celui qui pouvait imiter un prof ou un flic pendant vingt minutes sans reprendre son souffle.

— T'as pas changé, Philou. Aussi revanchard qu'avant.

— Et toi, aussi bavard.

— Ouais, mais maintenant, je facture à l'heure.

En quittant le bar, l'ancien étudiant en sociologie observa plus attentivement la ville nocturne : derrière les transformations visibles — rues piétonnes nouvellement pavées, façades ravalées, éclairage public modernisé — il percevait les stigmates persistants de la désindustrialisation. Les commerces fermés, les affiches « à louer » trop nombreuses, une pauvreté discrète mais présente par endroits ; une ville en transition, ni tout à fait celle de son adolescence, ni celle, plus dynamique, qu'elle aspirait à devenir.

Le silence d'un mercredi à une heure du matin pesait sur la rue commerçante, seulement rompu par l'Anatolie ; la lumière chaude du kebab se déversait sur le trottoir luisant de pluie.

Une fois à l'intérieur, ils commandèrent deux galettes complètes en regardant le cuisinier trancher la viande avec des gestes d'une précision hypnotique malgré l'heure tardive.

— Maintenant, on va où ?

Phil mordait dans son kebab en savourant la bouffe grasse et réconfortante qui lui avait manqué en Thaïlande.

— Il reste quoi d'ouvert ?

Ils finirent par échouer au Zanzibar, un bar gay, le seul encore ouvert en ce jour de semaine.

L'établissement noyait dans une lumière d'ambre : quelques clients, yeux brillants, parlaient bas au comptoir. La musique électro pulsait doucement, battement de cœur lointain ; les lampes tamisées arrondissaient les angles, effaçaient les coins dans l'ombre.

Les deux amis prirent place au bar : le barman, cinquantaine, moustache soignée, gestes précis, leur servit deux whisky-coca avec un geste complice.

— Ce n'est pas ici qu'on va trouver une petite meuf.

Le professeur vida une longue gorgée.

— C'était le but ?

— Ça l'est toujours, mon frère. Tu devrais le savoir mieux que personne…

Il éclata de rire en secouant la tête, légèrement éméché.

— Allez, mon Philou, dis-moi pas que t'en as pas croqué, du minou en Thaïlande ? Je t'imagine en Indiana Jones version massage thaï à courir après le Graal...

Phil se figea : des images surgissaient, floues et moites — chambres étouffantes, corps anonymes dans la pénombre rouge des néons, billets froissés échangés dans les ruelles de Patong, de Pattaya. Et puis, s'interposant à tout ça, le visage de Sunisa. Intact, pur.

— Laisse tomber.

Il détourna le regard ; Kamel n'insista pas : instinct de vieux pote.

Un client s'approcha d'eux, cigarette aux lèvres en cherchant du feu : prétexte classique pour engager la conversation.

— Désolé, on ne fume pas. Ne perds pas ton temps avec nous, mon ami. On est juste là parce qu'il n'y a rien d'autre d'ouvert.

Le type, souriant, leur souhaita une bonne soirée sans insister.

Phil se tourna de nouveau vers Kamel.

— Et au fait, toi, tu n'es pas fiancé par hasard ?

Son pote resta silencieux un long moment en faisant tourner son verre entre ses mains.

— Si. Enfin... je ne sais plus trop. Les choses changent.

Il fouilla dans son smartphone en affichant une photo, posant l'appareil sur la table.

— Nadia. Regarde.

Phil se pencha sur l'écran : une belle brune aux yeux noirs profonds, cheveux longs et bouclés au vent, sur une plage de Méditerranée.

— Elle est belle, t'as toujours eu du bol avec les meufs, toi.

Son ami grimaça.

— Ouais. Sauf que maintenant, imagine-la avec un burkini. Et dans pas longtemps, le voile intégral qui pointe son nez.

Phil fronça les sourcils, sceptique.

— Le voile intégral ? T'abuses pas, là.

L'enseignant se reprit, visiblement conscient d'avoir exagéré.

— Bon, OK, j'en rajoute. Elle a commencé à porter le voile pour sortir, pas en classe, elle est prof des écoles, elle ne peut pas. Mais dès qu'elle sort de l'école, hop, le foulard.

— Elle enseigne en maternelle, c'est ça ?

— Ouais. Petite section. Elle adore ses gosses. Mais le truc, c'est qu'elle change, Phil : doucement, mais sûrement.

Philippe sirota son whisky.

— Attends, recule. Qu'est-ce qui s'est passé ? Parce que la Nadia dont tu m'as parlé, ce n’était pas vraiment le genre extrémiste.

— Son père est mort il y a deux ans, ça l'a explosée. Et depuis, elle s'est rapprochée de la religion : enfin, elle a toujours été croyante, ramadan et tout. Mais là, c'est devenu plus sérieux ; les prières cinq fois par jour qu’elle ne faisait jamais avant, le voile dès qu'elle sort, les groupes WhatsApp avec des copines pratiquantes.

Il marqua une pause.

— Et moi, pendant ce temps, le kabyle, athée depuis toujours. Tu connais l'histoire de ma famille maternelle : ils ont fui l'Algérie en 1995 pour échapper à l'intégrisme. Ma mère et ses frères, c'étaient des intellectuels laïcs, mon grand-père enseignait à l'université d'Alger. Mon père, lui, c'était l'usine ici, la classe ouvrière. Mais du côté de ma mère, c'était une autre histoire. Alors quand je vois Nadia qui évolue dans cette direction... ça me fout les jetons.

Phil acquiesça.

— OK. Mais concrètement, elle te demande de faire quoi ? De te faire pousser la barbe, plus longue ?

Le Kabyle eut un rire bref.

— Non, pas directement. Mais il y a des petites remarques : pourquoi je bois, pourquoi on ne mange pas halal à la maison, si ce ne serait pas bien que les filles apprennent l'arabe et le Coran.

— Tes filles, elles ont quel âge déjà ?

— Sept ans. Inès et Jade. Mes deux soleils.

L'enseignant lui montra une photo d'elles sur son téléphone : deux petites filles aux regards éclatants.

— Craquantes.

— Ouais. Et c'est justement pour elles que je m'inquiète : je veux qu'elles grandissent libres, tu vois. Pas enfermées dans des dogmes.

Phil se gratta la tête, pensif.

— Attends, je résume. Ta femme porte le voile dehors, elle prie chez elle, elle te demande de temps en temps de lever le pied sur le whisky...

— Ouais.

— Et toi, tu flippes qu'elle devienne intégriste ?

Son pote resta silencieux un instant.

— Dit comme ça, ça a l'air con.

— Parce que ça l'est un peu, mon pote. Le voile, ce n’est pas Al-Qaïda : Nadia est prof de maternelle. Elle apprend à des gosses de trois ans à faire de la pâte à modeler.

Kamel eut un rire un peu gêné.

— Ouais, t'as raison. Je dramatise peut-être un peu trop.

Phil trinqua avec lui.

— Bon, après, je ne dis pas que c'est facile. Si ta femme change, ça te met forcément face à tes propres trucs. Mais faut que tu te poses la vraie question : c'est quoi le problème ? Que Nadia soit devenue plus croyante ? Ou que toi, tu ne supportes pas la religion en général ?

L'enseignant accusa le coup.

— Les deux, peut-être.

— Voilà. Et tant que tu ne te poses pas cette question honnêtement, vous allez tourner en rond. Parce que là, elle essaie de vivre sa foi tranquille, et toi tu paniques en projetant tes peurs sur elle au lieu de lui demander ce qu'elle veut vraiment.

— C'est pas ça...

— Si, c'est exactement ça.

Phil se pencha en avant.

— Écoute, je suis le dernier des cons pour donner des conseils de couple : regarde-moi, trente-cinq balais, célibataire, au chômage. Je suis l'anti-modèle vivant. Mais justement, peut-être que ça me donne un peu de recul.

Il désigna son ami du menton.

— Toi, t'as une femme qui t'aime, deux gamines adorables, un appart, un boulot. Tu crois vraiment que c'est le moment de tout péter parce que madame porte un foulard ?

Son copain soupira.

— Non. Mais j'ai l'impression qu'on s'éloigne.

— Alors parle-lui, bordel. Vraiment. Pas en mode accusation. Dis-lui que ça te fait flipper, que tu ne comprends pas tout, mais que tu veux comprendre. Pose-lui des questions, demande-lui ce qu'elle attend de toi.

— Et si elle me dit qu'elle veut que je change ?

— Ben tu négocies. Tu lui dis : OK, je respecte ta foi, mais moi je garde mon petit pré carré. Deal ?

L'enseignant esquissa un demi-sourire.

— Dit comme ça... pour mes filles, ce n’est pas négociable, elles choisiront quand elles seront majeures.

— Voilà, tu lui expliques pourquoi c'est important pour toi, avec l'histoire de ta famille. Elle est prof, elle est intelligente, elle comprendra.

Phil vida son verre.

— Après, si elle te dit non, que c'est tout ou rien, là t'auras un vrai problème. Mais au moins, tu sauras. Là, vous êtes juste dans le brouillard, chacun à flipper dans votre coin.

Le barman posa deux nouveaux verres devant eux ; Kamel leva le sien.

— T'es chiant, mais t'as raison.

— Je sais. C'est mon côté sociologue raté.

Ils trinquèrent en riant.

— Allez, va. Je vais lui parler. Mais en attendant, on trinque à ton karma de merde... et à toutes les conneries qu'on a faites avant de devenir des adultes responsables.

— Responsables ? Parle pour toi. Moi je suis toujours un gamin.

Ils éclatèrent de rire, et Phil sentit quelque chose se dénouer.

Le trentenaire observa son ami retrouver peu à peu l'expression malicieuse qu'il lui connaissait depuis le lycée : l'alcool faisait son œuvre en effaçant provisoirement les blessures du présent.

— Tu sais ce qui me manque le plus dans tout ça ? C'est l'époque où nos plus gros problèmes, c'était de savoir si on allait se faire choper par les surveillants ou si Sandra Perrin allait enfin remarquer qu'on existait.

Son ancien copain de lycée parlait avec nostalgie.

— Parle pour toi, moi j'avais déjà compris qu'elle ne me calculerait jamais…

— Putain, on était tellement cons...

— Tu te souviens, la fontaine de la place Jean-Jaurès, le drapeau de la préfecture qu'on avait piqué ?

— Et les flics qui nous ont ramassés, l'air aussi sérieux que s'ils venaient d'arrêter des terroristes…

— Ta mère qui débarque au commissariat, complètement paniquée...

— Et ton père, qui te menace de te renvoyer au bled en guise de peine capitale !

Ils rirent franchement, chargés de souvenirs : un instant, la Thaïlande s'effaça, reléguée au rang de cauchemar brumeux.

***

L'enseignant le raccompagna : Clio 4 rutilante, siège qui sent le cuir neuf, parfum : Déclaration de Cartier.

La ville défilait derrière le pare-brise : nouveaux blocs d'administrations flambant neufs, centre commercial « Steel », un îlot de lumière grignotant la grisaille.

— T'étais bien, là-bas ?

— Au début.

— Et après ?

— Après… c'était différent.

Phil resta tourné vers la vitre : ses yeux accrochaient les façades, neuves et anciennes, collées en strates. Comment dire ? L'émerveillement des premiers mois, la pente douce puis raide, la glissade. Et, au bout, le trou noir.

Son ami n'insista pas.

La voiture se rangea devant le pavillon familial : la maison dormait. Seule la cuisine laissait filtrer une faible lumière jaune derrière le rideau tiré.

— Tu vas tenir le coup ?

Une hésitation : voilà la vraie question. Allait-il tenir maintenant qu'il revenait là d'où il avait fui avec tant de détermination ? Maintenant qu'il n'était plus « l'écrivain en devenir », mais juste un type revenu au point de départ ?

— Faut bien.

Ils s'étreignirent maladroitement ; Kamel glissa un petit sachet de CBD dans sa poche.

— Pour les nuits difficiles.

Phil sortit en refermant la portière en silence : la Clio disparut au coin de la rue. Il resta immobile sous le réverbère, l'alcool se dissipant en ramenant la réalité.

Il franchit la porte en voleur : le couloir était noyé d'ombre. Il progressa à tâtons en évitant les lattes grinçantes ; à mi-chemin de l'escalier, une lumière jaillit. Son père, planté dans l'embrasure de la cuisine, en caleçon et maillot de corps, gardait les yeux hagards de ceux qu'on arrache au sommeil. Ils se fixèrent : deux générations qui ne s'étaient jamais comprises.

— Ben mon vieux...

Ces mots contenaient tout : la déception, l'incompréhension, peut-être une pointe d'inquiétude. Phil resta là, incapable de répondre.

Son père finit par secouer la tête en retournant dans sa chambre sans un mot de plus.

Phil monta l'escalier grinçant, puis rejoignit sa chambre : allongé sur le lit d'adolescent, il fixa le plafond en écoutant les bruits familiers, le ronflement du réfrigérateur, le tic-tac de la pendule, le sifflement des radiateurs.

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