CHAPITRE 14 : LA PROPOSITION
Un soir, Phil travaillait tard dans l'appartement. Sunisa était partie pour le week-end à Ko Samui, chez ses parents. La porte s'ouvrit brusquement. Jeff fit son entrée plus tôt que d'habitude, visiblement nerveux, les yeux brillants d'une excitation familière qui précédait invariablement une proposition insensée.
— Hey, l'ermite ! Tu es vivant ! lança le blond en s'effondrant sur une chaise face à lui. Ta Thaïlandaise t'a enfin libéré pour la soirée ?
Phil referma lentement son ordinateur, peu enclin à entrer dans une joute verbale. Jeff avait clairement bu, peut-être plus que de raison.
— Je travaillais. Mon roman avance bien.
Jeff sourit.
— Formidable ! Moi aussi, j'ai une nouvelle : on m'a proposé un voyage. Un gars que j'ai rencontré, Chai. Un village dans le nord, dans le triangle d'or. Une cérémonie que personne ne connaît.
— Quel genre de cérémonie ?
— Aucune idée. C'est bien ça qui est génial ! De l'authentique, du jamais vu. Trois jours maximum. Allez, comme au bon vieux temps !
Phil hésita. Il avait promis à Sunisa de l'accompagner à un concert le week-end prochain. Son travail progressait, il détestait l'idée d'interrompre son rythme. Mais dans le regard de Jeff brillait une supplication à peine voilée, et soudain, la culpabilité l'envahit.
Depuis des semaines, Phil abandonnait le blond à ses dérives nocturnes. Il rentrait de moins en moins à l'appartement, préférant la douceur de chez Sunisa aux conversations difficiles. La facilité.
— Phil... ça fait des semaines qu'on ne fait plus rien ensemble, murmura Jeff, et pour la première fois, sa voix perdit de sa bravade habituelle. Tu disparais avec ta copine, moi je... j'explore seul. Mais on était censés vivre cette aventure ensemble, non ?
Le coup porta. Sunisa lui avait dit un jour, avec une lucidité tendre qui la caractérisait : « Tu es trop gentil. Parfois, être gentil, c'est être faible. » Phil avait ri sur le moment, prétendant qu'elle exagérait. Mais elle avait visé juste.
— Je dois prévenir Sunisa, et aussi mon patron au journal, céda-t-il finalement.
Jeff bondit presque, retrouvant instantanément son enthousiasme.
— Tu ne le regretteras pas ! Ça va être incroyable. Et puis, c'est parfait pour ton roman : de la matière authentique, du vécu !
Phil sourit malgré lui, emporté par l'enthousiasme de son ami. Une part de lui savait qu'il faisait une erreur, cette petite voix intérieure qu'il s'était habitué à ignorer. Sunisa serait déçue. Pas furieuse, mais déçue de façon silencieuse, ce qui fait plus mal. Son patron n'apprécierait pas non plus.
Mais voilà : Phil n'avait jamais su dire non à Jeff. Avec lui, c'était différent. Une responsabilité plus ancienne, celle de l'ami qui avait toujours eu la vie plus facile, des parents présents, moins de blessures à traîner.
Après tout, se disait-il pour étouffer cette voix qui l'accusait de lâcheté, n'étaient-ils pas venus pour ça ? S'extraire du quotidien, s'immerger dans une autre culture ?
Quelques jours hors de sa routine pourraient lui apporter l'authenticité qui manquait à son écriture.
Il se mentait, bien sûr. À trente ans passé, Phil avait parfois l'impression d'être encore cet adolescent qui préférait suivre plutôt que décider. Il n'y avait aucune légèreté dans ce choix, mais il l'ignorait encore. La phrase de Kundera ne lui traversa même pas l'esprit.
Il venait de franchir un point de non-retour, une de ces bifurcations où l'on ne choisit qu'une fois.

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