CHAPITRE 16 : BAN MAE MA

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Le pick-up tressautait violemment sur la piste défoncée en arrachant une grimace à Phil chaque fois que son dos heurtait la ridelle métallique : les amortisseurs, visiblement hors d'usage depuis longtemps, ne filtraient plus rien des aspérités du chemin. À côté de lui, le Blond semblait indifférent aux cahots, regard perdu au loin ; il buvait depuis Chiang Mai, quatre heures déjà. D'abord de la bière Leo tiède, puis encore de la bière, puis le whisky thaï bon marché qu'il achetait par bouteilles entières, mélange âcre d'alcool et d'arômes artificiels qui empestait l'essence et la cannelle.

Phil l'observait du coin de l'œil avec une inquiétude grandissante : les pupilles dilatées, la brillance fiévreuse du regard. L'habitude de boire dès le matin s'était installée insidieusement ces dernières semaines.

— Ça va être dingue. D'après Chai c'est une cérémonie que les Occidentaux ne voient jamais. Le vrai truc, pas le folklore pour touristes.

Son compagnon répétait ça pour la énième fois ; Phil tenta de se laisser happer par le décor pour oublier son malaise. Autour d'eux, le paysage se déployait en vagues successives : montagnes aux contours doux, d'un vert émeraude intense sous la lumière diffuse qui filtrait à travers une couche nuageuse persistante. Des rizières en gradins épousaient les flancs des collines en miroitant où se reflétaient les nuages ; plus loin, vers l'horizon, la jungle s'épaississait en un mur végétal, ponctuée de hameaux invisibles, dissimulés dans les plis du relief.

L'air humide qui s'engouffrait dans le pick-up portait des odeurs complexes : terre mouillée par la rosée matinale, bois humide qui fermentait lentement, épices lointaines qui s'échappaient peut-être de quelque cuisine villageoise, et la senteur verte et puissante de la végétation tropicale en croissance perpétuelle. Des oiseaux inconnus lançaient leurs cris aigus au-dessus du bruissement régulier des feuilles, et parfois le cri rauque d'un singe résonnait dans la canopée.

Ils avaient quitté le bitume depuis longtemps en abandonnant peu à peu tous les signes de la modernité : d'abord les panneaux publicitaires, puis les lignes électriques, puis même les bornes kilométriques. Ils s'enfonçaient dans un territoire hors du temps, hors des cartes officielles, là où les frontières entre la Thaïlande, la Birmanie et le Laos se brouillaient dans un labyrinthe de montagnes et de vallées oubliées ; chaque cahot résonnait dans le corps de Phil.

À l'avant, Chai conduisait sans effort apparent, son visage anguleux à peine éclairé par le soleil timide qui perçait la couverture nuageuse : ses mains expertes négociaient chaque virage, chaque ornière, avec la précision de quelqu'un qui connaît la route par cœur. Mais le trentenaire n'arrivait pas à lui faire confiance : trop à l'aise, trop informé sur des sujets que peu de gens maîtrisaient. Comment un simple guide touristique pouvait-il avoir accès à des cérémonies traditionnelles supposément fermées aux étrangers ?

Je n'aurais pas dû venir. La pensée revenait en boucle, lancinante : il aurait pu être avec Sunisa en ce moment, dans leur café habituel, à discuter littérature autour d'un café glacé. Il aurait pu travailler à son roman, qui avançait enfin à un rythme satisfaisant ; il aurait pu simplement dîner tranquillement, regarder un film sur son ordinateur portable, s'endormir contre la peau d'ambre qui sentait le jasmin et la crème solaire.

— Relax, mec. Ban Mae Ma est magnifique : les anciens lieux de culte, le vrai bouddhisme, pas celui des temples touristiques. Tu pourras mettre ça dans ton bouquin. Dans le triangle d'or, on pourra même fumer de l'opium, si tu veux ! Comme les grands écrivains du passé !

L'informaticien perçait son malaise à travers ses vapeurs éthyliques ; Phil acquiesça vaguement, partagé entre agacement et culpabilité. Son ami avait peut-être raison sur le fond : depuis des mois, il vivait dans une bulle — appartement confortable, Sunisa, cafés connus, petit cercle d'expatriés occidentaux éduqués. Une routine certes agréable, mais qui l'éloignait peut-être de ce qu'il était venu chercher en Thaïlande ; peut-être qu'ici, dans ce territoire inconnu, il retrouverait l'élan initial qui l'avait poussé à tout quitter en France.

Le pick-up ralentit sensiblement : au détour d'un virage en épingle à cheveux, une vallée apparut soudain. Un village se nichait au centre : une vingtaine de maisons traditionnelles sur pilotis, encerclées par un amphithéâtre de jungle qui montait vers les crêtes. De la fumée s'élevait paresseusement de quelques cheminées, et l'expatrié distinguait des silhouettes qui vaquaient à leurs occupations quotidiennes dans les cours ombragées.

— Ban Mae Ma.

Chai se garait sous un immense banian dont les racines aériennes formaient une voûte de branches.

— Nous sommes attendus.

— Attendus par qui ?

Phil était surpris ; le guide ne répondit pas. Il sauta à terre avec l'agilité d'un félin en s'étirant, puis commença à décharger leurs sacs de voyage. Le Blond faillit tomber en le suivant, ses réflexes ralentis par l'alcool, et fut rattrapé par son ami.

— Merde, j'ai trop bu. Mais c'est parfait ! On arrive détendus, ouverts, réceptifs !

L'informaticien ricanait sans la moindre honte.

— Parfait. On débarque bourrés dans un village traditionnel où on ne connaît personne. Excellente première impression.

— Tu stresses trop, Phil. Lâche-toi un peu, bordel ! On n'est pas en France, ici les gens sont cool.

Chai les guida dans les ruelles étroites du village, chemins de terre battue bordés de palissades en bambou tressé : les habitants qu'ils croisaient les saluaient d'un geste poli, wai traditionnel ou simple signe de tête, mais leur expression restait mesurée, ni hostile ni particulièrement chaleureuse. Phil y lisait la réserve naturelle des populations rurales face aux étrangers.

Les maisons, construites selon l'architecture traditionnelle du nord, étaient d'une beauté rustique saisissante : bois de teck patiné par les moussons, bambou tressé, toits de chaume entretenus. Les cours, surélevées et impeccablement balayées, étaient bordées de jardins où poussaient des fleurs tropicales aux couleurs éclatantes ; hibiscus rouge sang, frangipanier blanc côtoyaient des herbes médicinales dont le trentenaire ne connaissait pas les noms.

Sous les avant-toits, des tissus aux motifs géométriques complexes, rouge brique, ocre doré, ondulaient doucement dans la brise qui descendait des montagnes ; il reconnaissait le style des ethnies montagnardes, ces peuples qui avaient préservé leurs traditions malgré les pressions de la modernisation.

Ils atteignirent finalement une grande maison qui dominait légèrement les autres, construite sur une plate-forme de bois surélevée d'au moins deux mètres : sur la terrasse qui faisait office de véranda, un vieil homme les attendait, assis en tailleur sur un coussin brodé. Son visage était labouré de rides profondes, mais son regard restait vif et perçant ; il les observait approcher avec une impassibilité tranquille.

Chai s'inclina profondément devant le vieil homme et murmura quelques mots en dialecte local, ponctués de gestes respectueux qui échappaient complètement aux deux Français.

— C'est le chef du village. Il vous accueille pour la cérémonie de ce soir. C'est un grand honneur qu'il vous fait.

Le guide traduisait en se relevant.

— Quelle cérémonie exactement ?

Phil insistait, de plus en plus tendu.

— La célébration des esprits gardiens. Rituel très ancien, très sacré. Vous avez énormément de chance : les étrangers ne sont jamais invités.

Le chef du village leur adressa quelques mots en thaï, puis se leva avec une souplesse surprenante pour son âge et disparut à l'intérieur de sa maison ; Chai leur fit signe de le suivre.

On leur attribua une pièce simple mais propre : deux nattes tressées posées sur un plancher de bambou, des couvertures en coton qui sentaient le jasmin, une carafe d'eau fraîche et quelques fruits disposés dans un panier d'osier. Par la fenêtre sans vitre, protégée seulement par des volets de bois, Phil apercevait la jungle qui commençait littéralement au bout du village, où résonnaient des chants d'oiseaux inconnus.

— Reposez-vous maintenant. La cérémonie ne commencera qu'après le coucher du soleil. En attendant, ne vous promenez pas seuls dans le village : certains lieux sont interdits aux étrangers, et on n'aime pas beaucoup qu'on y désobéisse.

Le Thaïlandais déposait leurs sacs ; la dernière phrase, prononcée d'un ton neutre, le fit frissonner. Était-ce un conseil amical ou une menace à peine voilée ?

Dès que le guide s'éloigna, Phil se tourna vers son compagnon qui s'affalait déjà sur sa natte sans même retirer ses chaussures poussiéreuses.

— Pourquoi tu m'as embarqué là-dedans ? Je ne comprends rien à ce qui se passe, je ne fais confiance à personne ici, et j'ai l'impression qu'on nous mène en bateau depuis le début.

Il était incapable de masquer son irritation plus longtemps.

— Parce que c'est exactement pour ça qu'on est venus en Thaïlande. Pas pour jouer les expatriés bourgeois dans des cafés branchés de Chiang Mai, à discuter Proust avec des intellectuelles locales.

Jeff sortait une mignonnette de whisky de son sac ; son ami sentit la pique. Pas entièrement faux, mais particulièrement blessant.

— Je ne joue rien du tout. Je vis ma vie, je rencontre des gens intéressants, j'écris enfin quelque chose de correct...

— Tu vis dans ta bulle avec ta prof d'anglais. C'est pas pour ça qu'on est venus ici.

Le Blond coupait avec une ironie soudaine ; Phil accusa le coup. Les mâchoires serrées, il s'apprêtait à répliquer quand il croisa le regard de son compagnon. Pupilles dilatées, un peu vitreux ; quelque chose de désespéré flottait là-dedans. Une jalousie mal digérée.

— OK. Dors maintenant, tu en as besoin.

Le trentenaire abandonnait, préférant éviter une dispute qui ne mènerait nulle part ; Jeff marmonna un truc inintelligible et ferma les yeux, la bouteille encore serrée contre sa poitrine. En quelques minutes, sa respiration se fit plus profonde et irrégulière.

Son ami resta allongé sur sa natte en écoutant les bruits du village qui s'apaisait peu à peu : voix lointaines qui conversaient en dialecte local, caquètement sporadique des poules qui picoraient dans les cours, vent qui agitait les palmes des bananiers. Peu à peu, malgré ses inquiétudes, l'irritation céda la place à une forme de sérénité ; une paix étrange émanait du lieu en ralentissant le temps, retrouvant un rythme plus humain. Puis, bercé par les sons du village, il sombra dans un sommeil profond et sans rêves.

***

Pendant que Phil dormait sur sa natte, terrassé par la fatigue du voyage et les émotions contradictoires de la journée, Jeff, lui, ne trouvait pas le repos : l'alcool qui coulait dans ses veines créait l'agitation particulière des ivresses prolongées — corps épuisé mais esprit en ébullition, incapable de décrocher. Les conseils cryptiques de Chai résonnaient encore dans sa tête : « Si tu veux vraiment comprendre ce pays, pas seulement le regarder en touriste, il faut que tu goûtes à sa mémoire la plus profonde. »

Discrètement, il se glissa hors de leur abri en évitant de réveiller Phil qui ronflait doucement : la nuit tropicale l'enveloppa immédiatement de sa moiteur parfumée. Des insectes invisibles stridulaient dans l'obscurité en créant une bande sonore qui semblait l'appeler vers l'inconnu.

La maison d'oncle Somsak n'était qu'à quelques mètres de la leur, cachée derrière un rideau de bambous géants dont les tiges s'entrechoquaient doucement dans la brise ; il écarta délicatement les branches et pénétra dans l'espace sacré du vieil homme, cœur battant d'anticipation.

L'intérieur noyait dans une lumière dorée et vacillante : une lampe à huile de coco brûlait sur une table basse en projetant des ombres dansantes sur les murs de bois patiné par des décennies de fumées d'encens. L'air était épais, chargé d'arômes complexes : bois de santal, résines mystérieuses, et un parfum plus doux, plus capiteux, que le jeune homme ne parvenait pas à identifier.

Somsak l'attendait, assis en lotus sur un coussin brodé de fils d'or : il avait su, il avait prévu ce moment. Ses pupilles, d'un noir profond dans la pénombre, brillaient d'une intelligence qui sembla transpercer son visiteur.

— Farang qui veut rêver. Farang qui cherche autre chose que ce que lui donne sa vie d'avant.

Le vieil homme murmurait dans un anglais approximatif mais parfaitement compréhensible ; Jeff s'assit en face de lui, jambes croisées tant bien que mal, le cœur battant à tout rompre. L'ancien révéla quelques dents en or qui captaient la lumière de la lampe, et sortit d'un coffret de bambou sculpté une seconde pipe, plus petite et plus délicate.

Puis commença le rituel avec une lenteur hypnotique qui transformait chaque geste en cérémonie sacrée : il chauffa une petite boulette d'opium brut au-dessus de la flamme oscillante en la malaxant entre ses doigts experts jusqu'à ce qu'elle devienne malléable, puis la fixa délicatement au bout de la pipe avec la précision d'un orfèvre.

— Première fois ?

Somsak tendait la pipe ; le jeune homme fit oui de la tête, incapable d'articuler un mot. Sa gorge s'était serrée, partagé entre l'excitation de l'interdit et une peur viscérale de ce qu'il s'apprêtait à faire.

Le vieil homme esquissa un geste paternel qui contenait des siècles d'expérience et peut-être aussi de compassion.

— Alors, tu commences le vrai voyage. Pas voyage géographie. Voyage intérieur. Voyage vers ce que tu es vraiment, sous tous les masques que le monde moderne t'a fait porter.

Il montra à son invité comment tenir l'embout, comment incliner la tête au bon angle, comment aspirer lentement et profondément pour que la fumée pénètre au plus profond des poumons : la première bouffée fut âcre, presque insupportable, brûlant sa gorge. Il toussa violemment, les paupières larmoyantes, le corps secoué de spasmes.

— Encore. Le pavot, il est timide au début. Il faut le courtiser, lui montrer du respect. Il ne se donne qu'à ceux qui savent l'attendre.

Somsak insistait doucement ; la deuxième inhalation passa mieux. Puis la troisième. Progressivement, Jeff sentit un relâchement se propager en lui : tous les muscles de son corps se détendaient simultanément. Le temps sembla ralentir, chaque seconde s'étirant avec une douceur cotonneuse.

Les bruits de la nuit, les criquets, les grenouilles, le bruissement des feuilles prirent une ampleur orchestrale : chaque son était distinct, cristallin, mais également fondu dans une harmonie parfaite. Il ferma les paupières et eut l'impression de flotter, porté par une vague de béatitude qu'il n'avait jamais connue.

Les soucis, les angoisses, la perpétuelle agitation qui l'habitait depuis toujours, tout cela s'estompait : il se sentait léger, infiniment léger, délesté de tout ce qui l'avait pesé depuis toujours.

— Tu vois ? Maintenant, tu comprends pourquoi mes ancêtres appelaient ça « la paix des dieux ».

L'ancien chuchotait ; le Blond rouvrit les paupières. Le visage de Somsak semblait auréolé d'une lumière douce ; tout était beau, d'une beauté simple et évidente qu'il n'avait jamais remarquée.

Le vieil homme ajoutait avec gravité.

— Attention, farang. Cette paix, elle peut devenir prison. Beaucoup d'hommes blancs viennent ici chercher l'oubli. Ils trouvent seulement la fuite.

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