CHAPITRE 15 : IDENTIFIANT N° 118128P
Saint-Etienne, Mai 2023
Trois semaines depuis son retour, et déjà l'impression d'être englouti par Saint-Étienne. La ville semblait s'être contractée en son absence, les rues paraissant plus étroites, les visages plus usés. Phil avait bien essayé de postuler dans le journalisme, l'édition. Certes, il savait écrire, mais les retours étaient sans appel : « Si nous ne vous répondons pas dans les 3 semaines, considérez... blabla... que ce n'est en aucun cas vos compétences... blabla. Veuillez ne pas rappeler. »
Les matins gris à préparer des CV, les après-midis à arpenter les zones commerciales, la zone industrielle de Monthieu, les ateliers de Molina-La Chazotte, CV en main, pour un petit job en attendant. Phil anticipait déjà les regards qui glisseraient sur lui comme sur une vitre sale.
— Tu as de l'expérience dans quoi, exactement ?
La question revenait partout. À laquelle il répondait invariablement par un mensonge poli : une reconversion, une expatriation, des travaux freelance en informatique. Omettant les nuits à Patpong, les matins à vomir de la Singha bon marché, les mois à tenir des journaux qui ne dépassaient jamais la troisième page. Il montrait son CV, proprement mis en page.
BAC LITTÉRAIRE - Lycée Claude Fauriel - Saint-Étienne
LICENCE DE SOCIOLOGIE - Université Lyon 2
COMPÉTENCES EN DÉVELOPPEMENT WEB - Apprentissage en autodidacte, Thaïlande
Les recruteurs affichaient un sourire poli et distant, celui qu'on réserve aux projets mort-nés, aux demandes irréalistes, aux rêveurs échoués.
« On vous rappellera. »
Les réponses aux candidatures en ligne n'étaient guère plus encourageantes. Des emails automatiques de refus, quand il y avait réponse. Pire encore, les entretiens où l'on commençait par lui demander d'expliquer le « trou » dans son CV.
« Cinq ans en Thaïlande, et aucune expérience professionnelle validée ? »
Comment expliquer qu'il était parti pour écrire ? Qu'il avait quitté la France en pensant revenir en triomphe, un manuscrit sous le bras ? Que les mots s'étaient délités en route, noyés dans l'alcool bon marché et les nuits trop longues ? Qu'il avait passé les deux dernières années à taguer des données pour une entreprise d'IA, un travail abrutissant qu'il effectuait entre deux gueules de bois dans un cybercafé de Pattaya ?
Phil mentait. Prétendait avoir travaillé en freelance. Évoquait vaguement des missions pour des entreprises occidentales. Inventait des références qu'on ne vérifierait jamais. Les recruteurs réagissaient tous de la même façon. L'expression que Phil commençait à haïr.
L'agence France Travail se trouvait au 81 rue des Aciéries, à cinq minutes à pied de chez ses parents. Phil passait devant chaque jour en allant acheter le pain, observant le flux constant de demandeurs d'emploi qui en sortaient, visages fermés ou résignés. Il avait repoussé le moment pendant des semaines, comme si franchir la porte constituait un aveu d'échec.
Le bâtiment moderne, réhabilité, contrastait avec les anciens entrepôts industriels en briques plus loin. En arrière-plan, le Chaudron, stade de football du club légendaire de l'ASSE, symbole de la ville.
Phil, assis dans la salle d'attente, observait le petit monde en mouvement. Les allées et venues des conseillers rythmaient l'espace, tandis que les demandeurs d'emploi patientaient. Certains scrutaient les offres sur les bornes dédiées, d'autres, les yeux rivés sur leur smartphone, semblaient perdus dans un silence résigné.
Il distinguait les profils : ceux pleins de projets et d'espoir, et ceux qui avaient depuis longtemps jeté l'éponge. Celui qui s'était habillé comme pour un entretien, veste impeccable et chaussures cirées, à côté de celui qui arrivait avec un caddie débordant de poireaux, revenant du marché. Des habitués de ces lieux côtoyaient ceux pour qui l'étape n'était qu'un passage obligé.
En face de lui, une femme d'une cinquantaine d'années parlait au téléphone d'une voix basse mais pressée :
— Si tu pouvais me la garder au moins ce mois-ci, que je prenne mes dispositions... Cette proposition, je ne m'y attendais pas. Je ne peux plus me permettre d'être en fin de droits à mon âge...
Une jeune femme au regard vide, escortée par une assistante sociale, s'installa sur l'un des sièges libres. L'assistante passait en revue des papiers.
— Voilà un justificatif de domicile délivré par l'association, pour que ton adresse reste confidentielle. Et ici, ton rendez-vous pour les cours de français à l'OFII... Tu as bien compris ce que je t'ai expliqué ?
La jeune femme, au large sourire timide, ornée de belles tresses et parlant avec un accent anglophone, sourit.
— Oui, Leïla.
Soudain, une voix forte retentit à l'accueil, brisant l'atmosphère feutrée de la salle. Un homme hurlait devant la jeune conseillère en formation qui ne savait plus où se mettre.
— Ça fait deux semaines que j'attends ! Je n'ai plus rien ! J'ai trois gosses à nourrir, vous comprenez ça ? Rien, zéro euro ! Et vous me dites que vous ne pouvez rien faire ?
La jeune femme balbutiait, les yeux fuyants. Une affichette « Merci de respecter le personnel d'accueil » vibrait sous les coups que l'homme assénait au comptoir.
Mounir, un conseiller expérimenté qui venait de finir un entretien, s'approcha sans un mot. Il posa une main discrète sur l'épaule de la jeune conseillère et s'interposa calmement.
— Bonjour monsieur. Je suis conseiller. Est-ce que vous pouvez me dire exactement ce qui se passe ?
L'homme tourna vers lui un regard fou de détresse, sur le point de craquer. Mais le ton du professionnel, posé, sans jugement, l'obligea presque à respirer.
— Ils ont bloqué mon allocation chômage. Je ne sais pas pourquoi. J'ai tout fait comme on m'a dit. J'ai renvoyé les papiers. J'ai tout envoyé, et là... plus rien.
Mounir acquiesça.
— On va regarder ça ensemble, tout de suite. Mais pour ça, j'aurais besoin de votre numéro d'allocataire, et si possible de votre dernier bulletin de salaire. Vous les avez avec vous ?
L'homme fouilla dans une sacoche usée, les mains tremblantes, et tendit les papiers.
— Merci. Suivez-moi. On va aller dans un coin un peu plus calme, et on va débloquer ça, d'accord ?
Le ton du professionnel n'avait rien de mécanique. En dix minutes, après quelques vérifications et un coup de fil, le paiement était relancé. L'homme s'était assis, les mains posées sur les genoux, les yeux humides, soufflant un « merci » à peine audible.
En raccompagnant le monsieur vers la sortie, Mounir croisa la jeune conseillère, les mains encore crispées sur le comptoir. Il lui adressa un petit sourire.
— Ça va ?
Elle souffla, les épaules qui se relâchaient enfin.
— Oui... Merci. Franchement, je ne pensais pas m'en sortir...
— Ne t'inquiète pas, murmura-t-il avec un clin d'œil discret. C'est le métier qui rentre.
Puis, sans s'attarder, il se rendit vers la salle d'attente. Une feuille à la main, il parcourut du regard les usagers.
— Monsieur Philippe Morel ? Bonjour, je vous laisse me suivre, s'il vous plaît.
Phil se leva.
— On va tout droit jusqu'au bureau 5, précisa Mounir en badgeant les portes.
— Permettez-moi de me présenter. Je vous reçois aujourd’hui dans le cadre de votre inscription. Nous allons vérifier ensemble certains éléments et nous assurer que vous êtes bien inscrit dans la modalité adaptée à votre situation.
En examinant votre dossier, j’ai constaté que vous n’êtes pas indemnisé, faute d’activité salariée récente.
— J'ai travaillé pendant cette période, dit Phil, en montrant son CV. En Thaïlande. Mais l'expérience n'est pas reconnue en France, je crois.
Le conseiller leva les yeux de son écran.
— Tout dépend du type de contrat. Vous aviez un visa de travail ?
— Non.
Un silence. Mounir retourna à son écran sans commentaire.
— D'accord. Alors effectivement, on ne pourra pas comptabiliser la période. On va se concentrer sur votre dernier emploi en France.
Votre dernière activité connue, remonte à six ans. Passé cinq ans, vos droits sont malheureusement déchus. Je vais vous remettre une notification de rejet pour faire une demande de RSA si vous le souhaitez.
— Vous disposez d’atouts solides. Il s’agit simplement de mettre en valeur votre parcours professionnel. Ces cinq dernières années, par exemple, peuvent être reformulées de manière à en souligner les aspects positifs et à éviter toute interprétation défavorable. Pour accélérer votre retour à l’emploi, plusieurs pistes sont envisageables : des missions en intérim, des formations courtes et ciblées. Êtes-vous ouvert à cette démarche ?
— Je préfère travailler tout de suite, répondit Phil d'un ton las. J'ai fait le tour des agences d'intérim, déposé des CV directement en entreprise, mais aucune réponse concrète pour le moment.
Sentant qu'il avait quelqu'un d'humain en face de lui, il se permit de se livrer un peu :
— J'ai dû retourner vivre chez mes parents à trente-cinq ans... Apparemment, c'est la nouvelle tendance chez les écrivains ratés.
Il marqua une pause, les doigts serrés autour de son bloc-note, comme s’il craignait qu’elle ne lui échappe.
— Oui, je comprends parfaitement, répondit le conseiller en posant son stylo. Retourner chez ses parents, c’est comme intégrer une résidence d’écrivains… avec le gîte, le couvert, et surtout, l’obligation de justifier chaque heure passée devant un écran. Mais souvenez-vous : même Flaubert a écrit Madame Bovary dans la maison de sa mère. Avec un sourire, il ajouta : L’important, c’est de continuer à écrire.
Il consulta son écran.
— Si vous voulez travailler rapidement, les abattoirs de la Talaudière recrutent.
Il marqua une pause, observant Phil.
— Mais c'est dur. Vraiment dur. Ils font un roulement de personnel constant.
— Je prends, avait répondu Phil.
Le conseiller lui recommanda par téléphone une agence d'intérim spécialisée dans l'agroalimentaire. Phil sortit.
Un peu plus tard, à la réception de l'agence d'intérim, la conseillère d’accueil lui tendit un formulaire à remplir. Assis dans la salle d'attente, Phil contempla les autres candidats. Des hommes majoritairement, certains à peine sortis de l'adolescence, d'autres portant déjà l'aspect usé des travailleurs à qui la vie n'avait jamais fait de cadeau. Une minorité de femmes, l'air épuisé d'avance.
— Philippe Morel ?
Une conseillère en recrutement d'une quarantaine d'années lui fit signe de la suivre dans un petit bureau. Elle parcourut son CV avec une moue dubitative.
— Licence de socio ? Vous êtes surqualifié pour ces postes.
— J'ai besoin de travailler.
— L'abattoir, ce n'est pas ce que vous pensez. C'est froid, ça pue, c'est bruyant, c'est répétitif. Et je ne parle pas du sang. Certains ne supportent pas.
— J'ai travaillé en Thaïlande. J'ai vu pire.
Elle leva les yeux, pour la première fois intéressée.
— C'est quoi, pire ?
Phil soutint son regard.
— Des choses que vous ne voulez pas savoir.
Elle marqua une pause, comme si la réponse confirmait un soupçon.
— J'ai une mission lundi. Mais pas à l'abattoir. Centre de tri des déchets, au nord de la ville. Ils cherchent des gars pour le tri manuel. C'est aussi dur, mais moins... viscéral.
— Je prends.
Elle commença à remplir un formulaire.
— Les horaires sont difficiles. 5h-13h une semaine. 13h-21h la semaine suivante. Et parfois la nuit, 21h-5h.
— D'accord.
Elle s'arrêta, le stylo en suspens, le testant en dressant un tableau noir pour s'assurer qu'il ne déguerpisse pas au bout de deux heures.
— Vous êtes retourné vivre chez vos parents, c'est ça ?
La honte brûla les joues de Phil.
— Temporairement.
— J'en avais un comme vous la semaine dernière. Revenu du Qatar. Pareil, chez les parents. Il a tenu trois jours au centre de tri. Je préfère vous garder sous le coude pour d'autres missions, téléconseiller sur une plateforme par exemple. Ce serait dommage de gâcher votre profil.
— Je tiendrai.
Phil ajouta, essayant de sourire :
— Je n'ai pas vraiment le choix.
Elle sembla hésiter, puis se ravisa.
— Vous savez quoi ? Je vais vous transmettre directement au responsable RH du centre. Je connais Sylvie, elle a un faible pour les profils... atypiques.
Phil sortit avec une adresse et un rendez-vous pour le surlendemain. Il prit le tramway, laissant son regard se perdre sur la ville. Les crassiers du Clapier se découpaient sur l'horizon, pyramides noires héritées du temps où Saint-Étienne extrayait encore du charbon. La cathédrale Saint-Charles dressait sa silhouette néo-gothique au-dessus d'une place déserte. Et partout, ces façades récemment ravalées, beige et ocre, qui tentaient d'effacer la mémoire de deux siècles d'industrie métallurgique.
Son téléphone vibra. Un message de Jeff, envoyé à une heure improbable du matin népalais.
« Toujours vivant ? »
Phil fixa l'écran, incapable de formuler une réponse. Comment décrire ce retour humiliant ? Comment avouer qu'il était exactement là où son ami et lui avaient juré de ne jamais se retrouver, engloutis par la médiocrité provinciale qu'ils méprisaient tant ?
Phil éteignit son téléphone.

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