CHAPITRE 16 : KAMEL
Kamel Ibari habitait un appartement dans le quartier du Soleil, dans un immeuble neuf de la réhabilitation urbaine entreprise par la ville. Son pote de lycée avait changé, lui aussi. Plus posé, mieux habillé, une assurance nouvelle dans la voix. Le salaire stable de professeur des écoles, sans doute. Une réussite modeste mais tangible qui aurait pu être la sienne, si Phil n'avait pas fui.
— Putain, Philou ! T'as vieilli, mon frère.
L’accolade virile, les tapes dans le dos, et un sourire immense. Grand, Kamel avait forci avec l’âge, prenant les kilos qui lui manquaient dans sa jeunesse. Sa barbe, soignée, encadrait un visage expressif, tandis que ses sourcils mobiles accompagnaient chaque phrase, ponctuant ses mots de petites mimiques qui ressemblaient à des sketchs improvisés.
Le salon était impeccablement tenu : livres pédagogiques bien rangés, reproductions encadrées, photos de famille en vacances. L'odeur familière de Déclaration de Cartier qu'il reconnaissait depuis l'université flottait dans l'air.
— Whisky-coca ? À l'ancienne ?
Phil acquiesça, s'installant dans le canapé en cuir. Un résumé de ce qu'était devenu Kamel : solide, établi, sans esbroufe.
Les Ibari voyaient leurs mains se salir de moins en moins au fil des générations. Son grand-père, mineur à La Ricamarie. Son père, ouvrier devenu cadre à l’ancienneté chez Creusot Loire. Et Kamel, prof des écoles. L'ascension tranquille d'une famille qui grimpait l'échelle sociale, génération après génération.
Il s'était séparé de son épouse depuis peu.
— Les horaires, tu vois, avait-il expliqué avec un haussement d'épaules. Elle bossait en maternelle, moi en primaire. On se croisait plus.
Une façon de désamorcer la douleur par l'humour. Maintenant, il se disait « concentré sur sa carrière », expression qu'il prononçait avec un petit clin d'œil complice.
— Tu devrais passer le concours aussi, suggéra Kamel en lui resservant un verre. Avec ta licence de socio, tu pourrais te préparer en un an.
Phil grimaça.
— Enseigner à des enfants ? Je ne suis pas sûr d'avoir la patience.
— C'est moins compliqué que tu penses. Et puis, c'est stable. Ça te laisserait du temps pour écrire.
Le mot frappa Phil de plein fouet. Écrire. Le verbe qui avait été son identité, son excuse, sa fuite en avant.
— J'écris plus.
Kamel observa son ami un long moment, sans rien dire.
— Qu'est-ce que tu vas faire, alors ?
— Centre de tri des déchets. J'ai un entretien demain.
Kamel siffla entre ses dents.
— La zone nord ? C'est hardcore, mon frère. Mon cousin y a bossé deux mois. Il dit que c'est l'enfer. L'odeur, la crasse... Et le contremaître, un vrai fils de pute apparemment.
— Je n'ai pas le choix.
— Tu as toujours le choix, Philou. C'est ce que tu disais avant. C'est pour ça que tu es parti.
Phil vida son verre d'un trait.
— On sort ?
Les bars de la rue des Martyrs de Vingré avaient changé, tout en gardant leur âme. Certaines façades rénovées, une nouvelle terrasse ici, un éclairage plus moderne là. Malgré son aigreur, Phil devait reconnaître que Saint-Étienne luttait contre son déclin, se réinventait par petites touches.
Le Smoking Dog avait été entièrement refait : nouveau comptoir en bois sombre, sélection de bières artisanales, clientèle plus diverse. Phil et Kamel s'installèrent au bar, commandant des pintes d'une IPA locale qui n'avait rien à envier aux brasseries parisiennes ou lyonnaises.
Sur les écrans, on rediffusait le match du week-end. ASSE-Rodez, 1-1. Des supporters commentaient avec véhémence la situation du club.
— On va rester en Ligue 2, c'est sûr, lâchait un quinquagénaire.
Kamel embraya aussitôt, incapable de rester en dehors d'une conversation sur les Verts. Phil observait la scène avec un mélange de nostalgie et d'étonnement. En Thaïlande, il avait regardé des matchs dans des sports bars, mais jamais avec une telle ferveur.
— Allez les Verts ! lança finalement Kamel en levant sa bière.
— Allez les Verts ! répondit Phil, rechauffé par le sentiment d'appartenance qu'il n'avait jamais ressenti en Asie.
Trois verres plus tard, la tête lui tournait agréablement. L'alcool estompait les contours de son humiliation, adoucissait la réalité de son retour. Pour la première fois depuis Bangkok, il respirait sans sentir le poids de l'échec sur sa poitrine.
— Tu te souviens de Sandra Perrin ? demanda Kamel en rapportant une nouvelle tournée de bières.
— La blonde qui faisait socio avec nous ? Tu m'étonnes… encore une ex qui m'a largué.
— Ouais, ben elle s'est mariée avec Delattre.
Phil fronça les sourcils.
— Le Delattre de philo ? L'enfoiré qui croyait que sourire, c'était trahir sa pensée ?
— Exactement. Monsieur Cioran m'habite. Ils ont deux gosses maintenant. Je les croise au Géant Casino, rayon surgelés.
Phil ferma les yeux. Delattre… le type qui citait des auteurs suicidaires pour draguer et qui regardait tout le monde en ayant oublié de lire La Critique de la raison pure avant le petit-déj. Celui qui avait dit un jour que Phil avait « un style prometteur, mais aucune profondeur ».
— Bien fait pour elle.
— Et pour lui, rétorqua Kamel en riant. Maintenant, il doit réciter Peppa Pig par cœur.
Le rire de Kamel explosa, large, sonore, communicatif. Derrière le professeur des écoles responsable, on retrouvait le jeune déconneur d'autrefois, celui qui pouvait imiter un prof ou un flic pendant vingt minutes sans reprendre son souffle.
— T'as pas changé, Philou. Aussi revanchard qu'avant.
— Et toi, aussi bavard.
— Ouais, mais maintenant, je facture à l'heure.
En quittant le bar, Phil observa plus attentivement la ville nocturne. Derrière les transformations visibles — rues piétonnes nouvellement pavées, façades ravalées, éclairage public modernisé — il percevait les stigmates persistants de la désindustrialisation. Les commerces fermés, les affiches « à louer » trop nombreuses, une pauvreté discrète mais présente par endroits. Une ville en transition, ni tout à fait celle de son adolescence, ni celle, plus dynamique, qu'elle aspirait à devenir.
Il était une heure du matin, un mercredi. La rue commerçante semblait endormie, à l'exception de l'Anatolie, le kebab du coin, dont la lumière chaude se déversait sur le trottoir luisant de pluie. Une fois à l'intérieur, ils commandèrent deux galettes complètes en regardant le cuisinier trancher la viande avec des gestes d'une précision hypnotique malgré l'heure tardive.
— Maintenant, on va où ? avait demandé Phil, mordant dans son kebab, savourant la bouffe grasse et réconfortante qui lui avait manqué en Thaïlande.
— Il reste quoi d'ouvert ?
Ils finirent par échouer au Zanzibar, un bar gay, le seul encore ouvert en ce jour de semaine.
L'établissement noyait dans une lumière d'ambre. Quelques clients, yeux brillants, parlaient bas au comptoir. La musique électro pulsait doucement, battement de cœur lointain. Les lampes tamisées arrondissaient les angles, effaçaient les coins dans l'ombre.

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