CHAPITRE 17 : WHISKY-COCA

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Les deux amis prirent place au bar. Le barman, cinquantaine, moustache soignée, gestes précis, leur servit deux whisky-coca avec un geste complice.

— Ce n'est pas ici qu'on va trouver une petite meuf à se mettre sous la dent, lâcha Kamel après une longue gorgée.

— C'était le but ?

— Ça l'est toujours, mon frère. Tu devrais le savoir mieux que personne…

Kamel éclata de rire, secouant la tête, légèrement éméché.

— Allez, mon Philou, dis-moi pas que tu n'en as pas croqué, du minou en Thaïlande ? Je t'imagine en Indiana Jones version massage thaï : toujours à courir après le Graal...

Phil se figea. Des images surgissaient, floues et moites : chambres étouffantes, corps anonymes dans la pénombre rouge des néons, billets froissés échangés dans les ruelles de Patong, de Pattaya. Et puis, s'interposant à tout ça, le visage de Sunisa. Intact. Pur.

— Laisse tomber, marmonna Phil en détournant le regard.

Kamel n'insista pas. Instinct de vieux pote.

Un client s'approcha d'eux, cigarette aux lèvres, cherchant du feu. Prétexte classique pour engager la conversation.

— Désolé, on ne fume pas, répondit poliment Kamel. Ne perds pas ton temps avec nous, mon ami. On est juste là parce qu'il n'y a rien d'autre d'ouvert.

Le type, souriant, leur souhaita une bonne soirée sans insister.

Phil se tourna de nouveau vers Kamel.

— Et au fait, toi, tu n'es pas fiancé par hasard ?

Kamel resta silencieux un long moment, faisant tourner son verre entre ses mains.

— Si. Enfin... je ne sais plus trop. Les choses changent.

Il fouilla dans son smartphone, afficha une photo en posant l'appareil sur la table.

— Nadia. Regarde.

Phil se pencha sur l'écran. Une belle brune aux yeux noirs profonds, cheveux longs et bouclés au vent, sur une plage de Méditerranée.

— Elle est belle, t'as toujours eu du bol avec les meufs, toi.

Kamel grimaça.

— Ouais. Sauf que maintenant, imagine-la avec un burkini. Et dans pas longtemps, le voile intégral qui pointe son nez.

Phil fronça les sourcils, sceptique.

— Le voile intégral ? T'abuses pas, là.

Kamel se reprit, visiblement conscient d'avoir exagéré.

— Bon, OK, j'en rajoute. Elle a commencé à porter le voile pour sortir. Pas en classe, elle est prof des écoles, elle peut pas. Mais dès qu'elle sort de l'école, hop, le foulard.

— Elle enseigne en maternelle, c'est ça ?

— Ouais. Petite section. Elle adore ses gosses. Mais le truc, c'est qu'elle change, Phil. Doucement, mais sûrement.

Phil sirota son whisky.

— Attends, recule. Qu'est-ce qui s'est passé ? Parce que la Nadia dont tu m’a parlé, c'était pas vraiment le genre extrémiste.

— Son père est mort il y a deux ans. Ça l'a explosée. Et depuis, elle s'est rapprochée de la religion. Enfin, elle a toujours été croyante, ramadan et tout. Mais là, c'est devenu plus sérieux. Les prières cinq fois par jour qu'elle faisait jamais avant. Le voile dès qu'elle sort. Les groupes WhatsApp avec des copines pratiquantes.

Il marqua une pause.

— Et moi, pendant ce temps, le kabyle, athée depuis toujours. Tu connais l'histoire de ma famille maternelle : ils ont fui l'Algérie en 1995 pour échapper à l'intégrisme. Ma mère et ses frères, c'étaient des intellectuels laïcs. Mon grand-père enseignait à l'université d'Alger. Mon père, lui, c'était l'usine ici, la classe ouvrière. Mais du côté de ma mère, c'était une autre histoire. Alors quand je vois Nadia qui évolue dans cette direction... ça me fout les jetons.

Phil acquiesça.

— OK. Mais concrètement, elle te demande de faire quoi ? De te faire pousser la barbe ?

Kamel eut un rire bref.

— Non, pas directement. Mais il y a des petites remarques. Pourquoi je bois. Pourquoi on ne mange pas halal à la maison. Si ce serait pas bien que les filles apprennent l'arabe et le Coran.

— Les filles, elles ont quel âge déjà ?

— Sept ans. Inès et Jade. Mes deux soleils.

Kamel lui montra une photo d'elles sur son téléphone. Deux petites filles aux regards éclatants.

— Craquantes, dit Phil.

— Ouais. Et c'est justement pour elles que je m'inquiète. Je veux qu'elles grandissent libres, tu vois. Pas enfermées dans des dogmes.

Phil se gratta la tête, pensif.

— Attends, je résume. Ta femme porte le voile dehors, elle prie chez elle, elle te demande de temps en temps de lever le pied sur le whisky...

— Ouais.

— Et toi, tu flippes qu'elle devienne intégriste ?

Kamel resta silencieux un instant.

— Dit comme ça, ça a l'air con.

— Parce que ça l'est un peu, mon pote. Le voile, c'est pas Al-Qaïda. Nadia est prof de maternelle. Elle apprend à des gosses de trois ans à faire de la pâte à modeler.

Kamel eut un rire un peu gêné.

— Ouais, t'as raison. Je dramatise peut-être un peu trop.

Phil trinqua avec lui.

— Bon, après, je dis pas que c'est facile. Si ta femme change, ça te met forcément face à tes propres trucs. Mais faut que tu te poses la vraie question : c'est quoi le problème ? Que Nadia soit devenue plus croyante ? Ou que toi, tu supportes pas la religion en général ?

Kamel accusa le coup.

— Les deux, peut-être.

— Voilà. Et tant que tu te poses pas cette question honnêtement, vous allez tourner en rond. Parce que là, elle essaie de vivre sa foi tranquille, et toi tu paniques en projetant tes peurs sur elle au lieu de lui demander ce qu'elle veut vraiment.

— C'est pas ça...

— Si, c'est exactement ça.

Phil se pencha en avant.

— Écoute, je suis le dernier des cons pour donner des conseils de couple. Regarde-moi : trente-cinq balais, célibataire, au chômage. Je suis l'anti-modèle vivant. Mais justement, peut-être que ça me donne un peu de recul.

Il désigna Kamel du menton.

— Toi, t'as une femme qui t'aime. Deux gamines adorables. Un appart, un boulot. La totale. Tu crois vraiment que c'est le moment de tout péter parce que madame porte un foulard ?

Kamel soupira.

— Non. Mais j'ai l'impression qu'on s'éloigne.

— Alors parle-lui, bordel. Vraiment. Pas en mode accusation. Dis-lui que ça te fait flipper, que tu comprends pas tout, mais que tu veux comprendre. Pose-lui des questions. Demande-lui ce qu'elle attend de toi.

— Et si elle me dit qu'elle veut que je change ?

— Ben tu négocies. Tu lui dis : OK, je respecte ta foi, mais moi je garde mon petit pré carré, whisky à l'eau et ma raclette perso. Deal ?

Kamel esquissa un demi-sourire.

— Dit comme ça...pour mes filles, c’est pas négociable, elles choisiront quand elles seront majeures.

—Voilà, tu lui expliques pourquoi c'est important pour toi, avec l'histoire de ta famille. Elle est prof, elle est intelligente, elle comprendra.

Phil vida son verre.

— Après, si elle te dit non, que c'est tout ou rien, là t'auras un vrai problème. Mais au moins, tu sauras. Là, vous êtes juste dans le brouillard, chacun à flipper dans votre coin.

Le barman posa deux nouveaux verres devant eux. Kamel leva le sien.

— T'es chiant, mais t'as raison.

— Je sais. C'est mon côté sociologue raté.

Ils trinquèrent en riant.

— Allez, va. Je vais lui parler. Sérieusement, cette fois. Mais en attendant, on trinque à ton karma de merde... et à toutes les conneries qu'on a faites avant de devenir des adultes responsables.

— Responsables ? Parle pour toi. Moi je suis toujours un gamin.

Ils éclatèrent de rire, et Phil sentit quelque chose se dénouer.

Phil observa Kamel retrouver peu à peu l'expression malicieuse qu'il lui connaissait depuis le lycée. L'alcool faisait son œuvre, effaçant provisoirement les blessures du présent.

— Tu sais ce qui me manque le plus dans tout ça ? dit Kamel. C'est l'époque où nos plus gros problèmes, c'était de savoir si on allait se faire choper par les surveillants ou si Sandra Perrin allait enfin remarquer qu'on existait.

— Parle pour toi, moi j'avais déjà compris qu'elle ne me calculerait jamais…

— Putain, on était tellement cons...

— Tu te souviens, la fontaine de la place Jean-Jaurès, le drapeau de la préfecture qu'on avait piqué ?

— Et les flics qui nous ont ramassés, l'air aussi sérieux que s'ils venaient d'arrêter des terroristes…

— Ta mère qui débarque au commissariat en robe de chambre, complètement paniquée...

— Et ton père, qui te menace de te renvoyer au bled en guise de peine capitale !

Ils rirent franchement, chargés de souvenirs. Un instant, la Thaïlande s'effaça, reléguée au rang de cauchemar brumeux.

Kamel le raccompagna. Clio 4 rutilante. Siège qui sent le cuir neuf, parfum : Déclaration de Cartier.

La ville défilait derrière le pare-brise : nouveaux blocs d'administrations flambant neufs, centre commercial "Steel", un îlot de lumière grignotant la grisaille.

— T'étais bien, là-bas ? demanda Kamel.

— Au début.

— Et après ?

— Après… c'était différent.

Phil resta tourné vers la vitre. Ses yeux accrochaient les façades, neuves et anciennes, collées en strates. Comment dire ? L'émerveillement des premiers mois. La pente douce, puis raide. La glissade. Et, au bout, le trou noir.

Kamel n'insista pas.

La voiture se rangea devant le pavillon familial. La maison dormait. Seule la cuisine laissait filtrer une faible lumière jaune derrière le rideau tiré.

— Tu vas tenir le coup ?

Une hésitation. Voilà la vraie question. Allait-il tenir maintenant qu'il revenait là d'où il avait fui avec tant de détermination ? Maintenant qu'il n'était plus « l'écrivain en devenir », mais juste un type revenu au point de départ ?

— Faut bien.

Ils s'étreignirent maladroitement. Kamel glissa un petit sachet de CBD dans sa poche.

— Pour les nuits difficiles.

Phil sortit, referma la portière en silence. La Clio disparut au coin de la rue. Il resta immobile sous le réverbère. L'alcool se dissipait, ramenant la réalité.

Il franchit la porte en voleur. Le couloir était noyé d'ombre. Il progressa à tâtons, évitant les lattes grinçantes. À mi-chemin de l'escalier, une lumière jaillit. Son père, planté dans l'embrasure de la cuisine. Caleçon, maillot de corps. Les yeux hagards de ceux qu'on arrache au sommeil.

Ils se fixèrent. Deux générations qui ne s'étaient jamais comprises.

— Ben mon vieux...

Ces mots contenaient tout : la déception, l'incompréhension, peut-être une pointe d'inquiétude. Phil resta là, incapable de répondre.

Son père finit par secouer la tête, retourna dans sa chambre sans un mot de plus.

Phil monta l'escalier grinçant, puis rejoignit sa chambre. Allongé sur le lit d'adolescent, il fixa le plafond, écoutant les bruits familiers : le ronflement du réfrigérateur, le tic-tac de la pendule, le sifflement des radiateurs.

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