CHAPITRE 19 : NOTA BENE
La place Jean-Jaurès avait changé depuis son départ, rénovée, pavée, les façades ravalées. Une amélioration qui faisait ressortir avec brutalité sa propre décrépitude. Phil s'était installé à la terrasse du Nota Bene, institution stéphanoise, profitant d'une éclaircie inattendue en ce début de printemps. Il avait d'abord commandé un café, puis s'était ravisé pour un cognac. Il en aurait besoin pour ce qui allait suivre.
Son téléphone posé devant lui, il hésitait. Chaque jour depuis son retour, il avait repoussé le moment. Chaque jour, les messages de Jeff s'étaient accumulés, de plus en plus décousus, les horaires de plus en plus incohérents.
« Mec t'es où ? » « Réponds bordel. »
Le dernier datait de la veille, envoyé à 4h du matin : « Appelle stp. Juste te voir. »
Fabienne ne viendrait que dans une demi-heure. Plus d'excuses. Phil lança l'application, appuya sur le contact de Jeff. La connexion prit son temps, l'internet au Népal n'était pas réputé pour sa fiabilité. Puis un visage apparut à l'écran, si changé qu'il dut ajuster son regard.
Jeff Lacroix avait toujours été mince, mais là c'était autre chose. Ses traits s'étaient creusés, ses pommettes saillaient. Il portait un t-shirt délavé aux manches longues. Seuls ses cheveux blonds, plus longs qu'avant, évoquaient encore le garçon qu'il avait été.
— Putain, Phil ! Enfin ! Sa voix semblait plus grave, un peu rauque. T'es où, mec ? T'as disparu du jour au lendemain.
— Je suis rentré en France. À Saint-Étienne.
Un rire, mais qui sonnait différent.
— Saint-É ? Sérieusement ? T'avais juré que tu n'y retournerais jamais.
— Les circonstances ont changé.
Jeff passa une main nerveuse dans ses cheveux, un geste qu'il répétait machinalement.
— L'argent, hein ? Toujours l'argent. Moi, ça va mieux maintenant. J'ai rencontré quelqu'un.
— Quelqu'un ?
— Mana. Une Népalaise du village. Elle est...
Jeff eut un sourire, et l'espace d'un instant, Phil retrouva son ami d'avant.
— Elle m'aide, tu vois, c'est l'institutrice du village ? On s'est installés ensemble, on a un petit jardin. Je cultive des légumes, on a quelques poules. Les gens du coin m'acceptent maintenant.
La caméra bougea, offrant un aperçu de l'environnement : des murs de terre cuite, propres, une fenêtre ouverte sur un paysage de montagne.
— C'est bien, Jeff. Tu as l'air... mieux.
— Ouais, différent.
Jeff détourna le regard un instant, cherchant ses mots.
— Parfois c'est dur, tu sais. Les mauvais jours. Mais Mana, elle sait comment m'aider. Elle connaît des plantes, des trucs traditionnels. Et puis le jardin, ça occupe l'esprit.
Phil sentit qu'il y avait autre chose, quelque chose de non-dit, mais Jeff enchaîna rapidement :
— Et puis je fais toujours guide, mais différemment. Plus pour les trekkings, les vrais voyageurs. Plus les...
Il s'interrompit, secoua la tête.
— Bref, des trucs plus sains.
— Tu as l'air de t'en sortir.
— Jour après jour, mec. C'est comme ça que ça marche ici.
Jeff regarda vers la fenêtre.
— Mana dit que je dois vivre avec les saisons, pas contre elles. Ça veut dire quoi, pour toi ?
Phil esquissa un demi-sourire malgré lui.
— Que tu deviens philosophe.
— Peut-être. Ou peut-être que je commence juste à grandir.
Jeff redevint sérieux.
— Et toi ? Saint-Étienne, c'est temporaire ?
— Je ne sais pas encore. Je vais travailler dans un centre de tri, je commence lundi.
— Un centre de tri ? Jeff fronça les sourcils. C'est quoi exactement ?
— Traitement des déchets. Recyclage.
— Ah.
Jeff acquiesça lentement, ne sachant trop quoi dire.
— C'est... c'est un début, non ?
Un silence s'installa. Au loin, Phil entendait des bruits de village, des voix qui parlaient dans une langue qu'il ne reconnaissait pas.
— Jeff, tu vas vraiment bien ?
Son ami le regarda, et Phil y lut quelque chose qu'il n'arrivait pas à définir : de la fragilité, peut-être, mais aussi une forme de paix.
— Certains jours, oui. D'autres... Mana m'aide à passer les mauvais moments. Elle dit que la montagne enseigne la patience.
— Et tes parents ? Ils savent ?
— J'ai eu ma mère le mois dernier. Je lui ai parlé de Mana, du jardin. Elle était... soulagée, je crois. Mon père m'envoie des virements bancaires sans commentaires... avec Mana, on va construire une école pour les enfants du village.
Jeff se leva soudain, la caméra suivant ses mouvements saccadés.
— Écoute, je dois y aller. Mana m'attend, je vais la récupérer à l'école à Nagarkot, c'est à 10 kilomètres, plus bas.
Ses mains tremblaient légèrement.
— On se rappelle bientôt ? Ça me fait du bien de te parler.
— Bien sûr. Prends soin de toi.
— Toi aussi, frère.
Le silence retomba, brutal. Phil serra le téléphone contre lui. Il oscillait entre le soulagement de savoir Jeff à l'abri de ses démons, pour un temps du moins, et l'angoisse diffuse de ne pas savoir ce que demain lui réservait. « Il va mieux », se répéta-t-il. Ou du moins, il n'était plus seul.
***
— Phil ? Ça va ?
Il sursauta. Fabienne Russo se tenait devant lui, élégante dans son tailleur-pantalon gris, un attaché-case à la main. Ses cheveux châtain clair coupés au carré encadraient un visage aux pommettes hautes, avec ce sourire asymétrique qui faisait apparaître une fossette sur sa joue droite. Celui qui l'avait fait tomber amoureux quinze ans plus tôt dans un amphithéâtre bondé de Lyon 2. Le visage qui l'avait hanté pendant des années.
— Fabienne...
Il s'était levé maladroitement, incertain du protocole approprié. Elle trancha pour lui, l'enlaçant brièvement avant de s'asseoir.
— Tu as l'air... bouleversé, dit-elle en commandant un café au serveur qui passait.
— Je viens d'appeler Jeff. Il est dans un village près de Katmandou.
— Oh.
Son expression s'assombrit.
— Et comment il va ?
— Difficile à dire. Il semble avoir trouvé au Népal un équilibre précaire entre ce qui le sauve et ce qui le détruit. Une compagne qui veille sur lui, et des démons qui ne l'ont pas complètement lâché. L'héroïne...
Elle acquiesça, attristée mais pas surprise.
— Jeff a toujours eu un comportement addictif. Depuis la fac. Tu te souviens comment il enchaînait les joints ? Il ne pouvait pas profiter d'une soirée sans être défoncé.
— Il sert de guide aux touristes occidentaux. J'espère juste qu'il a arrêté de les conduire chez les dealers.
— Mon Dieu.
Elle secoua la tête.
— Il a besoin d'aide ? On pourrait...
— Oui, c'est ça. Tu penses que je n'ai pas essayé ? Il affirme être plus serein, j'espère que c'est vrai.
Le silence qui s'installa fut bientôt interrompu par l'arrivée du café de Fabienne. Phil l'observa attentivement tandis qu'elle ajoutait un sucre, remuait doucement, presque mécaniquement. Elle n'avait pas changé, ou plutôt, elle avait mûri exactement comme il l'avait imaginé : la brillante étudiante en droit devenue une femme accomplie, sûre d'elle, avec l'assurance tranquille propre à ceux qui savent où ils vont.
— La vue de ton visage me redonne le moral, lâcha-t-il enfin, la voix un peu rauque. Après avoir vu Jeff dans cet état...
Elle lui adressa un sourire, son sourire asymétrique qui faisait apparaître une fossette sur sa joue droite, celui qui l'avait fait tomber amoureux quinze ans plus tôt, dans un amphithéâtre bondé de Lyon 2.
— Tu m'as vraiment manqué, Phil. Quand Kamel m'a dit que tu étais revenu, j'y croyais à peine.
— Tu vois encore Kamel ?
— Oui, on est restés en contact. Nos enfants font de la danse ensemble.
— Tes enfants ?
Phil tenta de masquer sa surprise. Bien sûr qu'elle avait des enfants. Bien sûr qu'elle avait construit une vie pendant qu'il s'égarait à l'autre bout du monde.
— Deux filles. Alice, cinq ans, et Jeanne, deux ans. Avec François.
Elle marqua une pause, hésita un instant.
— Mon mari. Il est avocat aussi, spécialisé en droit des affaires, à Lyon.
Phil ne répondit pas tout de suite. Un mélange amer de jalousie et de regrets lui brûlait le ventre. François. Grand, stable, sûrement charmant. Tout ce qu'il n'avait jamais été.
— Et toi ? Kamel m'a dit que tu vivais... en Thaïlande ?
— Cinq ans. À Chiang Mai d'abord, puis... ailleurs.
Elle le regarda avec intensité, capable de lire en vous. Une qualité qui avait sans doute fait d'elle une avocate redoutable.
— Tu écrivais ?
— J'essayais.
— Et ?
Phil détourna les yeux.
— Rien. Des centaines de pages... et pas la moindre avancée.
Elle acquiesça doucement, compatissante.
— Je suis désolée. Tu avais tellement de talent. Tous ces textes que tu me faisais lire à l'époque...
— Le talent ne suffit pas, apparemment.
Elle posa sa main sur la sienne, un contact bref mais chargé de chaleur, un geste de réconfort, jamais de pitié. Fabienne n'avait jamais été du genre à s'apitoyer.
— Tu te souviens de notre road-trip en Grande-Bretagne ? demanda-t-elle, changeant délibérément de sujet pour alléger l'atmosphère. Quand la voiture est tombée en panne près de Bath ?
Phil esquissa un faible sourire, reconnaissant la diversion bienvenue.
— Le bed and breakfast miteux où on a dû passer trois nuits... et la propriétaire qui nous espionnait ?
— Sans oublier la pluie incessante, ajouta Fabienne avec un rire léger.
— Et pourtant, c'était...
— Parfait, répondirent-ils à l'unisson, éclatant de rire.
Ils passèrent l'heure suivante à replonger dans leur passé commun, leurs années d'études à Lyon, les soirées interminables à refaire le monde, leurs rêves fous qui semblaient alors réalisables. Leur histoire d'amour aussi, évoquée avec la tendresse douce-amère réservée aux souvenirs précieux, mais définitivement révolus.
— Pourquoi on a rompu, déjà ? demanda Phil, connaissant bien sûr la réponse, mais cherchant à l'entendre sortir de sa bouche.
Le visage de Fabienne se fit soudain sérieux.
— Tu sais très bien. On voulait des choses différentes. Je voulais bâtir une carrière, chercher la stabilité. Et toi...
— Je voulais vivre d'abord, écrire ensuite.
— Exactement. Et je respectais ton choix, Phil. Vraiment. Mais ce n'était pas compatible avec ce que j'imaginais pour ma vie.
Il acquiesça, sans amertume, juste la reconnaissance d'une différence profonde, étrangère à leurs sentiments.
— Et maintenant ? demanda-t-elle doucement. Tu vas faire quoi ?
— J'ai trouvé un boulot. Centre de traitement des déchets. Je commence lundi.
Elle ne dissimula pas sa surprise.
— Centre de... Toi ?
Phil haussa les épaules, grimaçant.
— Les temps sont durs pour les écrivains ratés aux diplômes peu monnayables.
— Tu as une licence de socio.
— Qui vaut à peu près autant que le papier sur lequel elle est imprimée.
Fabienne fronça les sourcils, un pli familier entre ses yeux, signe qu'elle réfléchissait intensément.
— Tu sais, un poste va s'ouvrir au tribunal. Assistant administratif. Ce n'est pas glamour, mais c'est stable, et l'environnement est... moins toxique que les déchets.
Les épaules de Phil se crispèrent légèrement.
— Je ne veux pas de ta charité, Fab.
— Ce n'est pas de la charité.
Son ton se fit plus ferme.
— C'est une info pro. Tu as un diplôme, tu es qualifié. Le reste, c'est à toi de le vendre à l'entretien.
Phil hésita. L'idée était séduisante : un bureau climatisé au lieu d'un hangar nauséabond, des collègues en costume au lieu d'ouvriers aux mains calleuses. Mais quelque chose en lui résistait encore, un besoin qu'il commençait à peine à comprendre.
— Je crois que j'ai envie de me frotter à la dure réalité, dit-il finalement. Il faut que je me confronte à un vrai boulot, un dur labeur, pour retrouver goût aux choses. Ces derniers mois ont été un combat... J'ai l'impression d'avoir une dette à payer, et ce ne sera pas par le chemin facile. Je ne veux plus céder à la facilité, ça ne m'a mené nulle part. J'apprécie ton aide, mais je vais devoir faire un choix plus radical.
Fabienne l'observa, son expression oscillant entre admiration et inquiétude.
— Une forme de pénitence, alors ?
— Peut-être.
Phil grimaça faiblement.
— Ou alors j'ai besoin de toucher le fond avant de vraiment remonter. Pas juste flotter en surface.
Elle n'insista pas, connaissant assez bien son orgueil, reconnaissant sa détermination, son obstination, qui l'avait tant attirée autrefois.
— Je dois y aller. Audience à quatorze heures. Je te rappelle, on se fait une bouffe.
Ils se levèrent. Elle insista pour régler l'addition. Dehors, sur le trottoir, un silence gêné s'installa, le flottement entre deux personnes qui avaient partagé plus qu'une simple amitié.
— C'était bon de te revoir, Phil.
— Toi aussi, Fab.
Elle acquiesça, puis le surprit en posant un baiser sur sa joue, un baiser qui resta suspendu une fraction de seconde supplémentaire.
— Garde ta capacité à rêver, murmura-t-elle en essuyant une trace de graisse sur sa joue. Ce n'est pas ici que ton récit s'arrête. C'est juste une page qu'on tourne trop vite… et qu'on arrache presque. Mais les pages, tu sais les écrire, toi. Même avec les doigts noirs de suie.
Elle s'éloigna, droite et élégante, vers le Palais de Justice. Phil resta immobile un instant. La rencontre avait rouvert un monde de possibles, de chemins abandonnés.
Son téléphone vibra. Un message d'Ayda :
« Désolée, je ne pourrai pas ce soir finalement. Je te contacterai à mon retour de Paris, pour le boulot... une bonne piste, salut. »
Phil fixa l'écran. Le ventre serré. Sans répondre, il rangea son téléphone et se mit à marcher, laissant ses pas le guider à travers la ville qui, elle aussi, tentait de se réinventer tout en restant prisonnière de son passé.
***
Perdu dans ses réflexions, Phil arpentait les rues de Saint-Étienne. Il remontait lentement de la place Marengo vers la place Bellevue, puis gravit les marches menant à Saint-Charles. Sept ans d'absence — cinq en Asie, deux à Paris — et voilà que sa ville lui révélait un nouveau visage.
L'hyper-centre avait pris des couleurs nouvelles. Les façades ocre et jaune fraîchement rénovées illuminaient l'architecture XIXe, créant une douceur de vivre qui évoquait certaines places italiennes. Quel contraste avec la densité oppressante des mégalopoles asiatiques.
Zigzaguant de part et d'autre du tramway qui coupait le centre en deux, il ne put s'empêcher de penser à la via del Corso à Rome, sans en avoir la splendeur, mais avec la même logique : une ligne droite qui part de la piazza Venezia à la piazza del Popolo, de la place Bellevue à la place du Peuple.
Sa ville, aux sept collines également, demeurait un lieu où les gens conservaient un fort sentiment d'appartenance. Une cité blessée mais debout, qui portait ses cicatrices en médailles.
Mais les changements étaient doubles. Saint-Étienne portait les stigmates du déclin : locaux vacants, commerces de fortune. Entre les snacks discount et les boutiques éphémères subsistaient heureusement quelques îlots de résistance : la librairie indépendante, le café-théâtre obstiné, les Halles Mazerat, nouvelle institution gastronomique.
Phil reconnaissait là une mutation douloureuse mais peut-être pas irréversible. Si le vaste centre commercial Steel, installé en périphérie, incarnait le nouveau temple de la consommation, le centre conservait ses atouts : la proximité humaine, les cafés où l'on se connaissait encore.

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