CHAPITRE 20 : CAUCHEMARS
À Chiang Mai, le réveil sonna brutalement, comme chaque nuit depuis trois
semaines. Phil se redressa dans son lit, trempé de sueur, haletant, cherchant ses repères dans l'obscurité. Toujours le même cauchemar. Phil tâtonna pour trouver son téléphone. 3h17. Même heure que la veille. Et l'avant-veille. Le sommeil n'était plus un refuge mais un piège, peuplé d'images et de sons qui ne lui appartenaient pas.
À côté de lui, Sunisa dormait, sa respiration calme et régulière contrastant avec son propre chaos intérieur. Un mince filet de lumière filtrait entre les rideaux de bambou, découpant son profil délicat. Il l'observa un moment, cherchant un apaisement qui ne venait pas.
La migraine pulsait déjà sous son crâne. Les antidouleurs n'y faisaient rien. Phil se leva sans bruit, traversa l'appartement jusqu'à la petite terrasse qui donnait sur une ruelle de Chiang Mai.
L'air était lourd, chargé d'humidité, mais au moins il pouvait respirer. En contrebas, quelques chiens errants fouillaient dans des poubelles renversées. Au loin, le clignotement d'une enseigne lumineuse donnait à la nuit un rythme lancinant, synchronisé avec la douleur qui lui vrillait les tempes.
Phil ouvrit son ordinateur portable. Une notification d'email clignotait. Ryan, son supérieur chez DataSync, la startup américaine qui l'employait depuis quelques semaines.
« Phil, Je viens de recevoir les retours du client sur ton dernier rapport. Il est truffé d'incohérences. C'est la deuxième fois cette semaine. Est-ce qu'il y a un problème dont tu voudrais me parler ? Ryan ».
Il soupira, referma brutalement l'ordinateur. Lui expliquer qu'il n'arrivait plus à se concentrer ? Que les chiffres et les codes semblaient danser devant ses yeux ? Que parfois, il avait l'impression qu'une autre personne contrôlait ses doigts sur le clavier ?
Son regard tomba sur le carnet posé à côté de l'ordinateur. Son roman. Les premières semaines à Chiang Mai avaient été si productives. Les pages se remplissaient presque seules, les personnages prenaient vie, l'intrigue se développait naturellement. Et maintenant... Il ouvrit le carnet à la dernière page écrite. Trois semaines que rien n'avait été ajouté.
— Tu ne dors pas ?
La voix de Sunisa le surprit. Elle se tenait dans l'encadrement de la porte-fenêtre, vêtue d'un simple t-shirt trop grand pour elle, ses cheveux en désordre. Même ainsi, à quatre heures du matin, elle était belle, d'une beauté presque douloureuse à regarder maintenant.
— Encore ces cauchemars ? demanda-t-elle.
Phil acquiesça, incapable de parler. Lui dire que ce n'était pas seulement des cauchemars ? Que même éveillé, il sentait une présence ? Qu'il apercevait parfois, brièvement, des formes qui disparaissaient dès qu'il tournait la tête ?
Elle s'approcha, posa une main fraîche sur son front.
— Tu es brûlant. Je vais chercher du paracétamol.
— Un cachet ne va rien régler, marmonna Phil, désignant l'ordinateur d'un geste vague.
Elle revint avec un verre d'eau et un comprimé, s'assit face à lui.
— Tu n'es plus le même depuis quelques semaines. Que se passe-t-il vraiment ?
— Rien. Je suis juste... stressé par le projet pour DataSync. La pression, tu vois.
Elle le scrutait avec intensité.
— Non. Tu as changé depuis quelques temps. Tu es distant. Irritable. Tu ne manges presque plus.
Il avala le comprimé, le goût amer se mêlant à celui de la panique.
— Je suis juste fatigué, Sunisa.
— Tu devrais parler à un médecin. Ou peut-être... à un moine.
— Un moine ?
Il eut un rire sec, sans joie.
— Pour qu'il m'exorcise ? Tu crois que je suis possédé ?
— Je n'ai pas dit ça. Mais dans notre culture, il y a des choses que la médecine occidentale ne peut pas expliquer. Ce qui dort sous les temples...
— Arrête ! cria-t-il, frappant la table de la paume. Pas toi ! Pas ces conneries superstitieuses !
Le silence qui suivit fut pire que n'importe quel cri.
Sunisa le dévisagea. Ses lèvres tremblaient.
— Qu'est-ce que tu viens de dire ?
Phil voulut s'excuser, mais les mots sortirent avant qu'il puisse les retenir :
— Tu as très bien entendu. Vos temples, vos esprits, vos malédictions... tu crois vraiment à ces choses ? Toi, avec ton master à Lyon ? Moi je vis dans le monde réel.
— Le monde réel ?
Sa voix monta d'un cran, vibrante de colère contenue.
— Le monde réel où tu ne dors plus ? Où tu perds ton travail ? Où tu parles dans des langues mortes pendant ton sommeil ?
— Non, je...
— Si ! Et tu sais ce qui est encore plus pathétique ? C'est que tu es venu ici chercher l'inspiration pour ton roman. Tu t'es nourri de notre culture, de nos histoires, de nos croyances. Mais maintenant que ça devient inconfortable, maintenant que tu as touché à quelque chose que tu ne comprends pas, tu nous traites d'arriérés !
Mais il ne pouvait pas s'arrêter.
— Va-t'en alors. Va pleurer chez ta sœur. Va allumer tes bâtons d'encens et prier tes fantômes. Ça ne changera rien.
Elle se figea. Puis, très lentement, alla vers la chambre. En ressortit avec un sac qu'elle commença à remplir méthodiquement.
Phil la suivit, la panique montant soudain.
— Qu'est-ce que tu fais ?
— Je pars. Pour de bon.
— À cause de ça ? Je me suis emporté, c'est tout. Je suis fatigué, je...
Elle se tourna vers lui. Dans ses pupilles, il n'y avait plus de colère. Du dégoût.
— Tu ne comprends pas ce que tu viens de faire. Dans ma culture, quand un homme humilie une femme, quand il crache sur ce qu'elle est, sur sa famille, sur ses ancêtres... c'est fini. Il n'y a pas de retour en arrière.
— Mais on n'est pas en public là, on est...
— Ça n'a aucune importance.
Elle ferma le sac d'un geste sec.
— Ta réaction, ce n'est pas la fatigue. Ni le stress. C'est qui tu es vraiment. Tu m'as regardée comme on regarde une domestique qui dépasse ses attributions.
— Non ! Tu sais que je t'aime, que je respecte...
— Tu m'aimais peut-être. Mais l'homme que j'aimais est mort. Elle passa devant lui sans le regarder.
— Celui qui est devant moi, je ne le connais pas. Et je ne veux pas le connaître.
— Sunisa, attends !
Elle s'arrêta sur le seuil, mais ne se retourna pas.
— Mon grand-père disait qu'on reconnaît la vraie nature d'un homme à la façon dont il traite ceux qui tentent de l'aider.
Elle ouvrit la porte.
— J'espère pour toi que tu trouveras un moyen de sortir de ton cauchemar.
Mais ce ne sera pas avec moi. Je te laisse le temps de récupérer tes affaires... et tu laisseras ton double de clés dans la boite aux lettres.
Le battant claqua. Phil resta immobile, le cœur battant, la bouche sèche. La colère était retombée d'un coup, le laissant vide, nauséeux. Qu'avait-il fait ? Pourquoi avait-il dit des choses si horribles ?
Dans le reflet de la fenêtre, il crut voir son visage se déformer pendant une fraction de seconde.
Puis le silence. Et la présence, de plus en plus forte, qui semblait se nourrir de sa solitude.

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