CHAPITRE 21 : DÉCONNEXION
— Phil ? Tu es avec nous ?
La voix de Ryan dans son casque le ramena à la réalité. La visioconférence. La présentation des résultats trimestriels à l'équipe californienne. Qu'avait-il dit juste avant ? Aucune idée.
— Pardon, marmonna-t-il. Mauvaise connexion. Tu peux répéter ?
Sur son écran, les visages des six membres de l'équipe affichaient un mélange d'agacement et d'inquiétude. Ils savaient. Ils savaient tous qu'il n'était plus à la hauteur.
— Je disais que tes derniers algorithmes sur le comportement utilisateur montrent des anomalies statistiques. Des valeurs aberrantes qui faussent toutes les prédictions.
— Je vais revoir ça, promit-il, sachant pertinemment qu'il en était incapable.
Les cinq derniers jours, il les avait passés devant son écran, incapable de se concentrer plus de quelques minutes d'affilée. Ce job d'étiquetage de données pour l'IA, Jeff le lui avait dégoté : taguer des contenus, entraîner des algorithmes, du travail simple et répétitif. Mais même ça... Les chiffres se mélangeaient devant ses yeux, formaient des motifs étranges, des symboles qu'il ne reconnaissait pas. Parfois, Phil se retrouvait à taper des lignes de code qu'il ne comprenait pas lui-même, dictées par une autre conscience.
La réunion se termina dans un brouillard. À peine les derniers au revoir échangés qu'une nouvelle fenêtre Teams s'ouvrit. Ryan, en appel privé.
— Phil, écoute... Je ne sais pas ce qui se passe, mais ton travail récent est catastrophique. Le client menace de rompre le contrat.
— Je sais. Je suis désolé. Je traverse une période difficile, mais...
— On a tous des périodes difficiles, coupa Ryan. Mais DataSync est une startup en pleine croissance. On ne peut pas se permettre d'avoir quelqu'un qui n'assure plus. Je te donne deux semaines pour te ressaisir. Après ça, on devra envisager... d'autres options.
La communication se coupa, le laissant face à son reflet sur l'écran noir. Phil ne se reconnaissait plus. Son visage avait vieilli en quelques semaines. Des cernes profonds, des rides nouvelles au coin des yeux, un teint grisâtre. Et ses pupilles... Elles ne lui appartenaient plus. Quelque chose d'autre le fixait à travers.
Son téléphone vibra. Un message de Sunisa.
« Je passe chez toi prendre quelques affaires cet après-midi. S'il te plaît, ne sois pas là ».
Ils passaient la plupart du temps chez elle, mais elle avait pris l'habitude de laisser des vêtements et quelques cours chez lui pour les week-ends et les nuits où ils sortaient dans le quartier et rentraient tard.
Cela faisait quinze jours qu'elle était partie. Depuis, Phil oscillait entre des phases d'hyperactivité frénétique et des moments d'abattement total où il restait prostré sur le canapé, immobile, absent. Les bouteilles vides s'accumulaient dans un coin de l'appartement. Whisky thaïlandais, âpre et bon marché. Le genre qui vous brûle la gorge et vous embrume l'esprit. Exactement l'effet recherché.
Il tenta d'ouvrir son document de travail pour DataSync, mais se retrouva devant l'écran sans rien voir. À la place, des images du temple défilaient dans sa tête. La structure en bois délabré. Les offrandes disposées soigneusement devant. Les visages horrifiés des villageois quand ils l'avaient surpris.
Le téléphone sonna à nouveau. Jeff.
— Mec, faut que tu viennes, lança son ami sans préambule. Je pars avec deux Allemands à Phuket demain. Ambiance de ouf là-bas apparemment. Exactement de quoi te changer les idées.
— Je ne sais pas... J'ai du travail en retard et...
— Au diable ton boulot ! T'es en Thaïlande, bordel ! La vie est dehors !
Dehors. Loin de l'appartement qui se refermait sur lui. Loin de Chiang Mai et de ses temples. Loin du village.
— OK, décida-t-il brusquement. Je viens.
***
Deux semaines plus tard, assis sur la terrasse d'un bar de Patong Beach, Phil ouvrit le mail qu'il savait inévitable.
« Phil, Malgré nos avertissements répétés, la qualité de ton travail continue de se dégrader. Ce n'est pas une décision facile, mais nous devons mettre fin à notre collaboration. Ton dernier salaire et tes indemnités seront versés dans les prochains jours. J'espère sincèrement que tu trouveras l'équilibre dont tu sembles avoir besoin. Ryan »
Il referma son ordinateur, les épaules affaissées. Il s'y attendait. Une responsabilité de moins. Une attache de moins avec sa vie d'avant.
Patong était exactement le remède nécessaire. Un endroit sans mémoire, sans histoire, une parenthèse de bitume et de néons arrachée à la jungle. C'était un lieu conçu pour le plaisir immédiat, superficiel, où l'on venait s'étourdir pour ne plus avoir à penser.
La ville ne dormait jamais, elle pulsait au rythme des basses sourdes qui s'échappaient des clubs. Sur Bangla Road, l’artère centrale, la foule compacte dérivait sous un dôme de lumières électriques roses et bleues qui transformait la nuit en une aube artificielle et fiévreuse. L’air y était épais, saturé de vapeurs d'alcool bon marché, de friture et de cette moiteur tropicale qui colle aux vêtements comme un regret.
Ici, les corps étaient disponibles, s'offrant sur des estrades ou au détour de ruelles sombres, simples marchandises dans une foire aux désirs sans fin. Les consciences, elles, n'avaient plus qu'à s'anesthésier dans le vacarme des sonos et l'éclat des sourires de façade.
Jeff avait loué une chambre deux rues plus loin, mais ils se voyaient presque quotidiennement. Un verre en fin d'après-midi, parfois un repas le soir, quelques heures à traîner dans les bars. Puis chacun repartait de son côté, vers ses propres démons. Phil préférait ça. De la compagnie sans les questions trop insistantes. Une présence rassurante sans le poids du jugement.
L'hôtel Royal Palm n'avait de royal que le nom. Une chambre minuscule au troisième étage, un ventilateur grinçant, une douche capricieuse. Mais pour 300 bahts la nuit, Phil n'allait pas se plaindre.
Le premier mois, il avait tenté de maintenir une routine. Se levait à une heure raisonnable. S'installait dans un café wifi pour essayer d'écrire. Marchait sur la plage l'après-midi. Limitait l'alcool à quelques bières le soir.
Un soir, en relisant un passage rédigé dans un état de semi-conscience, Phil fut pris d'un haut-le-cœur. Le texte décrivait avec une précision terrifiante l'intérieur d'un temple ancien, des rituels obscurs, des entités dont les noms mêmes sonnaient blasphématoires. Et tout était écrit à la première personne, en guise de confession.
Il avait arraché les pages de son carnet, les avait brûlées dans le lavabo métallique de sa salle de bain, regardant les flammes consumer le papier avec un mélange de soulagement et de regret.
Après ce jour, il avait abandonné toute prétention d'écriture. Sa routine était désormais plus simple : se réveiller (tard), boire (tôt), errer sans but dans les rues touristiques, boire encore, finir dans un bar ou un club, rentrer au petit matin avec une femme dont il oublierait le visage au réveil.
Son corps subissait les conséquences. Ses joues se creusaient, sa silhouette s'amaigrissait. Son teint, autrefois hâlé, avait pris une couleur grisâtre, maladive. Ses mains tremblaient en permanence, même sans gueule de bois.
Mais le plus effrayant, c'était les premières secondes devant son miroir chaque matin. Non pas son visage, mais celui d'un étranger. Un homme plus vieux, marqué par des expériences qu'il n'avait jamais vécues. Des rides qui n'étaient pas les siennes. Un regard qui n'était pas le sien.
Et les phénomènes étranges qui s'intensifiaient. Des objets déplacés dans sa chambre fermée à clé. Des murmures en thaï ancien qu'il entendait distinctement, alors qu'il ne parlait que quelques mots de thaï moderne. Des silhouettes aperçues brièvement, qui disparaissaient dès qu'il tournait la tête.
***
Un après-midi, lequel exactement, il ne savait plus, quelqu'un frappa à sa porte. Jeff, debout sur le seuil, un sac à dos sur l'épaule.
— Putain, mec ! Je te cherche depuis ce matin. T'as pas répondu à mes messages.
Phil le fit entrer sans dire un mot. Jeff observa la chambre en désordre, les bouteilles vides, les vêtements sales jetés pêle-mêle.
— Sympa la déco, commenta-t-il avec un rire forcé.
Puis son regard se posa sur Phil, et le rire mourut.
— Merde... Tu as l'air...
— Mal ? suggéra Phil. Ivre ? Défoncé ?
— Malade, dit Jeff simplement. Tu as l'air malade, Phil. Tu devrais voir un médecin.
Phil se laissa tomber sur le matelas en désordre dans un geste évasif.
— Fatigue tropicale, apparemment. Rien de grave.
Jeff posa son sac, s'assit sur l'unique chaise de la chambre.
— Écoute, je sais que tu traverses une période difficile. Mais ça n'est pas la solution, tout ça.
Il désigna les bouteilles vides, l'état général de la chambre.
— L'endroit va t'achever.
Phil ricana.
— Pour quoi faire ? Retourner vivre chez mes parents à trente-cinq ans ? Admettre que j'ai échoué ? Que je ne serai jamais écrivain ?
— Tu n'as pas échoué. Tu as juste besoin d'une pause.
— Je ne peux plus écrire, Jeff. Je n'arrive plus à aligner trois mots. Alors pourquoi pas ici plutôt qu'ailleurs ?
Jeff le scruta longuement, puis soupira.
— Je pars pour le Népal dans deux jours, direction Katmandou. On va prendre l'air et faire du trekking. Viens avec moi.
Phil secoua la tête.
— Pour quoi faire ?
— Te sortir de là.
— Et recommencer le même cirque ailleurs ?
Phil fit un geste vague englobant la chambre, lui-même, son état pitoyable.
— Je ne fuis pas un endroit, Jeff. C'est quelque chose qui me suit.
Jeff sembla vouloir ajouter un mot, puis se ravisa. Il se leva, remit son sac sur l'épaule.
— Je reste au Lamai Hotel, réfléchis-y. Mon vol est après-demain.
Quand Jeff fut parti, Phil s'allongea sur son lit, observant le ventilateur qui tournait paresseusement au plafond. Partir au Népal ? Pourquoi pas. N'importe quoi plutôt que la lente décomposition.
Mais quand Jeff revint deux jours plus tard, Phil était trop ivre pour se lever. Il marmonna vaguement une promesse de le rejoindre plus tard.
— Tu devrais revenir à Chiang Mai, ou rentrer en France, répéta Jeff sur le pas de la porte. Ne reste pas ici.
— Je ne fais plus rien de bon de toute façon, répondit Phil, les yeux fermés. Alors qu'est-ce que ça change ?
Jeff avait-il répondu ? Il ne le sut jamais. Le sommeil l'avait happé, rempli de cauchemars où un vieux moine répétait une malédiction.
En s'éveillant le lendemain, Phil trouva sur la table de nuit un petit bouddha en jade. Le cadeau que Sunisa lui avait offert au début de leur relation, des mois plus tôt. Il ne se souvenait pas l'avoir sorti de sa valise.
Et pourtant, il était là, posé bien en évidence. Le Bouddha affichait une expression sereine, bienveillante, qui aurait dû l'apaiser. Mais dans l'état où se trouvait Phil, dans sa paranoïa grandissante, la sérénité se transforma en jugement silencieux. Les yeux mi-clos ne reflétaient plus la compassion, ils l'observaient avec une attention malveillante. Un reproche muet. Un témoin de sa déchéance qu'il ne pouvait supporter de regarder.
Phil le jeta par la fenêtre, puis se précipita dans la salle de bain pour vomir une bile qui lui brûla la gorge. Dans le miroir au-dessus du lavabo, un visage qui n'était plus le sien le fixait. Un visage vieilli, marqué. Un visage marqué par une existence qu'il n'avait pas vécue, souriant alors que ses propres lèvres restaient immobiles.

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