CHAPITRE 22 : IL FAUT QUE TU BOSSES !
Saint-Etienne, 24 Avril 2023
Le réveil sonna à trois heures quarante-cinq. Un chiffre obscène, presque violent dans son hostilité aux rythmes naturels du corps. Phil émergea d'un sommeil lourd, chargé de rêves où se mêlaient le visage émacié de Jeff, les yeux désapprobateurs de Fabienne, et les traits fuyants d'Ayda. Ses muscles protestaient déjà, anticipant l'épreuve à venir.
La maison baignait dans un silence absolu. Phil se prépara dans le noir, avalant un café brûlant dans la cuisine faiblement éclairée par la lueur du micro-ondes. Par la fenêtre, Saint-Étienne n'était qu'une poignée de lumières éparses. Une ville endormie, peuplée uniquement par ceux que la nécessité arrachait au sommeil à des heures indues.
Phil enfila le jean le plus épais qu'il possédait, un t-shirt, un sweat à capuche et un blouson. Sylvie l'avait prévenu : même avec la combinaison de protection, il fallait s'habiller chaudement. « L'humidité des déchets traverse tout », avait-elle dit.
Le bus de nuit était presque vide, quelques silhouettes affalées, visages fermés d'ouvriers et d'agents d'entretien. Phil observa son reflet dans la vitre : cernes profonds, barbe de trois jours, regard déjà résigné. Difficile d'y reconnaître l'homme qui, cinq ans plus tôt, s'envolait pour Bangkok avec un sac à dos et des carnets vierges, persuadé que l'Asie lui offrirait l'inspiration nécessaire pour devenir le grand écrivain qu'il rêvait d'être.
Le centre de traitement était illuminé, vaisseau spatial échoué dans la nuit, vibrant déjà d'activité alors que la ville dormait encore. Phil présenta son badge provisoire au gardien, qui lui indiqua le vestiaire d'un geste distrait.
À l'intérieur, une vingtaine d'hommes se changeaient dans un brouhaha de conversations matinales, échanges de plaisanteries salaces et de commentaires sur les matchs de la veille. Phil repéra un casier libre, y déposa ses affaires, puis enfila la combinaison de travail, les bottes, les gants. Personne ne lui adressa la parole. Le nouveau, l'inconnu, celui qu'on observait en se demandant combien de temps il tiendrait dans un lieu où le turnover atteignait des records.
— T'es l'intérimaire ?
La voix venait d'un homme d'une cinquantaine d'années, massif, au crâne rasé et au cou taurin, dont le badge indiquait « Marcel ».
— Oui, répondit Phil. Philippe Morel.
— On dit tous que tu ne tiendras pas une semaine.
Pas de méchanceté dans sa voix, juste une constatation neutre.
— Je tiendrai, répondit Phil, surpris par sa propre assurance.
Marcel haussa les épaules.
— On verra. Suis-moi. Je suis chargé de te montrer.
Phil le suivit à travers un dédale de couloirs jusqu'au cœur rugissant de l'usine. L'odeur le frappa aussi violemment que lors de la visite, mais sans échappatoire. Huit heures à respirer une mixture nauséabonde de décomposition, de produits chimiques et de poussière.
— Aujourd'hui, tu commences au tri primaire, expliqua Marcel en le guidant vers un tapis roulant où défilait un flot ininterrompu de déchets. Tu retires tout ce qui est trop gros, les métaux, les trucs dangereux. T'as une alarme si tu vois quelque chose de suspect.
Phil observa les autres travailleurs, positionnés de part et d'autre du tapis, piochant dans le flux avec une rapidité née de l'habitude. Leurs mouvements étaient précis, presque mécaniques, leur attention constante sur le ballet incessant des ordures.
— Où est-ce que je me mets ?
— Là.
Marcel désigna un espace vide entre deux hommes.
Le premier, Rachid, avait la cinquantaine, les tempes grisonnantes, un visage fatigué mais des yeux vifs. L'autre, Abdel, plus jeune, la trentaine, nerveux, tendu, la mâchoire serrée. Ils ne parlaient pas beaucoup, mais leur efficacité se lisait dans leurs gestes rapides et précis.
Phil s'installa à l'emplacement indiqué. Ses voisins lui adressèrent un bref signe de tête, puis retournèrent à leur tâche. Le tapis continua de défiler, imperturbable, révélant le contenu intime des poubelles de milliers de foyers stéphanois.
Les premières minutes furent chaotiques. Phil hésitait, ne sachant pas exactement quoi prendre, quoi laisser passer. Ses gestes étaient maladroits, trop lents. Certains déchets lui échappaient. D'autres, qu'il retirait, auraient dû rester sur le tapis. Rachid lui montra silencieusement par deux fois son erreur, désignant du menton les bons et les mauvais choix.
Peu à peu, un rythme s'installa. Une danse étrange entre ses mains et le flux continu, un automatisme qui court-circuitait la pensée consciente. Phil cessa de réfléchir, laissant son corps trouver sa cadence, apprendre par mimétisme ce que ses voisins faisaient par habitude.
La première heure passa sans qu'il s'en rende compte, absorbé par une concentration machinale. La deuxième fut plus difficile, une douleur s'installant progressivement dans le bas de son dos, ses épaules protestant contre la répétition du même mouvement. Ses mains, malgré les gants, commençaient à s'irriter au contact des matières diverses.
À mi-parcours de la troisième heure, la nausée le gagna. L'odeur, qu'il avait réussi à ignorer par un effort de volonté, s'infiltra dans chaque recoin de son être. Phil lutta, respirant par la bouche, se concentrant sur le flux mécanique des déchets pour ne pas penser à leur nature, à leur provenance.
— Pause ! annonça finalement un contremaître.
Le tapis s'arrêta. Les ouvriers se dirigèrent vers une pièce adjacente, certains s'étirant, d'autres massant leurs articulations douloureuses. Phil les suivit, les jambes flageolantes, reconnaissant pour le répit.
La salle de pause était spartiate : tables métalliques, chaises en plastique, distributeurs automatiques bourdonnant dans un coin. Phil s'affaissa sur un siège, retira ses gants avec précaution. Ses mains étaient rouges, irritées malgré la protection. Il observa les autres. Personne ne semblait souffrir autant. L'habitude, sans doute.
— Tiens.
Marcel lui tendit un café du distributeur.
— C'est dégueulasse, mais c'est chaud.
— Merci.
Phil but avidement, reconnaissant pour le geste inattendu de camaraderie.
— Alors, toujours sûr de tenir ? demanda Marcel avec un demi-sourire.
— Toujours, répondit Phil, malgré les protestations de chaque muscle.
Le grand homme acquiesça, presque approbateur.
— T'es pas bâti pour ça, ça se voit. Mais t'as l'air déterminé. C'est déjà ça.
Phil sentit les regards curieux des autres travailleurs. Ils l'évaluaient, jaugeaient sa résistance, son inadéquation évidente dans cet univers de travail physique.
— T'as fait quoi, avant ? demanda Marcel.
La question redoutée. Que répondre ? Écrivain raté ? Expatrié sans but ? Étiqueteur de données pour IA en Thaïlande entre deux cuites ?
— J'ai vécu en Asie, dit-il finalement. Ça n'a pas marché comme prévu.
Un murmure d'intérêt parcourut le groupe. L'Asie, mot évocateur d'aventures et d'exotisme pour ces hommes ancrés dans la réalité brutale du centre de tri.
— Thaïlande ? demanda Abdel, sa voix grave résonnant pour la première fois.
Phil acquiesça.
Un sourire entendu glissa d'un visage à l'autre. On échangea des coups d'œil complices, des haussements de sourcils qui en disaient long.
— Les filles, hein ? lança quelqu'un depuis le fond, avec un rire gras.
— Entre autres, admit Phil, préférant assumer plutôt que démentir l'image qu'ils se faisaient déjà.
Les questions jaillirent alors, rapides, pressées : Bangkok, Pattaya, les bars illuminés au néon, les prix, les femmes. Les voix se mêlaient dans une cacophonie excitée, ponctuée de rires étouffés et de clins d'œil.
Phil répondit par bribes, choisissant ses mots, ses phrases teintées d'un embarras qu'il dissimulait derrière un sourire prudent. Il sentait son histoire se réduire au cliché poisseux du touriste sexuel, à une version simplifiée et vendable de cinq années passées au bout du monde. Et pourtant… il percevait aussi, derrière les railleries et la curiosité grivoise, une chaleur inattendue : un cercle qui s'ouvrait, une curiosité sincère.
Pour la première fois depuis longtemps, on voulait savoir qui il était, même si ce n'était qu'une caricature.
La pause se termina trop vite. Ils retournèrent au tapis, mais quelque chose avait changé. Des regards, des hochements de tête, de brèves remarques lui étaient adressés. Phil n'était plus tout à fait l'étranger, l'intrus temporaire. Il était « celui qui revient de Thaïlande.
Les heures suivantes défilèrent dans un brouillard d'épuisement croissant. Après le tri primaire, Phil fut affecté au tri des plastiques, travail moins physique mais plus répétitif encore, exigeant une attention constante pour distinguer les différents types de matériaux.
C'est là qu'il remarqua le manège de Vidal. Le contremaître effectuait des rondes régulières, s'attardant systématiquement près des postes occupés par les femmes. Sa façon de se pencher au-dessus d'elles, de poser une main sur une épaule, de murmurer à une oreille. Rien d'explicitement inapproprié, rien qui puisse justifier une plainte formelle, mais un ensemble de gestes et d'attitudes qui créaient une atmosphère oppressante.
Phil observa les réactions : certaines femmes se raidissaient, d'autres souriaient mécaniquement, quelques-unes, souvent les plus jeunes, les intérimaires, semblaient chercher à lui plaire. Une dynamique de pouvoir élémentaire, brutale dans sa simplicité. Le règne du prédateur sur son territoire.
— Il est toujours comme ça ? demanda Phil discrètement à Rachid pendant qu'ils nettoyaient leurs postes.
Le visage de son collègue s'assombrit.
— Fais gaffe. Vidal n'aime pas qu'on parle de lui.
— Mais tout le monde voit ce qu'il fait.
— Et tout le monde se tait s'il veut garder son boulot.
Rachid jeta un coup d'œil nerveux autour d'eux.
— Ma cousine travaillait ici. Intérimaire, comme toi. Il lui a fait comprendre que son contrat ne serait pas renouvelé si elle n'était pas... gentille.
— Et ?
— Elle a démissionné. Mais tout le monde n'a pas ce luxe.
La dernière heure fut la pire. Chaque mouvement devint une torture, chaque minute une éternité. Phil s'accrocha à l'idée absurde de rédemption par la souffrance physique. Il refusait d'être celui qui abandonne le premier jour.
À treize heures précises, la sirène retentit, signalant la fin du service. Phil se traîna jusqu'aux vestiaires, chaque pas un supplice. Il retira sa combinaison avec des gestes ralentis par l'épuisement, révélant des vêtements trempés de sueur malgré le froid ambiant.
— Pas mal pour un premier jour, commenta Marcel en passant. On se voit demain ?
— Bien sûr, répondit Phil, dissimulant l'épuisement qui irradiait de chaque articulation.
Dans le bus du retour, il s'affaissa contre la vitre, à peine conscient du paysage qui défilait. Son corps entier n'était plus qu'une plainte sourde. Ses mains, en particulier, le brûlaient, rougies par l'irritation, marquées déjà par un travail qui n'était pas le sien.
Mains d'écrivain devenues mains d'ouvrier. La métamorphose était en cours.
Chez ses parents, Phil fila sous la douche, laissant l'eau brûlante apaiser ses muscles endoloris. L'odeur persistait pourtant, incrustée dans ses narines, dans sa peau, le centre de tri apposant sa marque indélébile.
Sa mère prépara un repas copieux : pot-au-feu fumant, pain frais, fromage. Elle ne posa pas de questions sur sa journée, remplit simplement son assiette deux fois, comprenant instinctivement son besoin de réconfort physique.
Son père l'observa en silence, un mélange de curiosité et de respect nouveau dans son attitude.
— C'est dur ? demanda-t-il finalement.
— Assez, admit Phil.
Robert acquiesça, validant l'expérience.
— Le corps s'habitue. Dans une semaine, tu ne sentiras plus rien.
Pas vraiment une consolation, mais Phil apprécia la reconnaissance tacite, de travailleur à travailleur. Un lien fragile se tissait au-dessus du fossé qui les avait toujours séparés.
Après le repas, Phil se traîna jusqu'à sa chambre, s'écroula sur son lit sans même retirer ses chaussettes. Le sommeil le prit instantanément, profond et sans rêves.
***
À son réveil, la chambre était plongée dans la pénombre. Phil consulta son téléphone : dix-sept heures. Il avait dormi plus de trois heures, et pourtant la fatigue persistait, logée au plus profond de ses os.
Il se redressa péniblement, fit l'inventaire des souffrances : dos, épaules, poignets, jambes. Un corps entier transformé en catalogue de douleurs. Et demain, il faudrait recommencer. Et le jour suivant. Et celui d'après. La perspective s'étendait devant lui, infiniment répétitive, sans autre horizon que l'usure progressive de sa personne.
Phil alluma son ordinateur portable, modèle rescapé de ses années d'études. Par réflexe, il ouvrit un document vierge. Ses doigts se posèrent sur le clavier, hésitants. Puis, lentement, il commença à taper.
« Premier jour au centre de tri. L'enfer a une odeur : celle des restes de vie consumée, des espoirs jetés à la poubelle, des existences réduites à leurs déchets. »
Les mots venaient sans effort, portés par l'expérience immédiate, brute. Pas de fioritures, pas de recherche stylistique, juste la transcription directe de la journée qui l'avait marqué.
« Mes mains ne sont plus les miennes. Rougies, irritées, transformées par le contact avec cette matière qu'on ne veut plus voir, qu'on rejette hors de nos maisons propres pour qu'elle disparaisse comme par magie. Mais la magie n'existe pas. Il n'y a que des hommes aux dos voûtés qui trient les restes de vos vies dans des hangars malodorants. »
Il continua ainsi pendant une heure, déversant sur la page blanche ce qu'il venait de vivre. Pas de la littérature, pas celle qu'il avait rêvé d'écrire en partant en Asie. Quelque chose de plus brut, de plus vrai. Un témoignage sans autre ambition que de fixer l'expérience avant qu'elle ne s'estompe.
Quand il releva enfin les yeux de l'écran, quelque chose avait changé. L'épuisement était toujours là, mais accompagné maintenant d'autre chose : une satisfaction étrange.
Son téléphone vibra. Un message d'Ayda.
« J'ai décroché un job sur Paris. Désolée pour l'autre soir. Peut-être un jour à Sainté ou ailleurs ? »
Phil contempla l'écran, indécis. L'Ayda d'avant sa première journée au centre de tri lui aurait semblé importante, une éclaircie possible. L'Ayda d'aujourd'hui apparaissait différemment : distraction agréable, certes, mais pas essentielle.
Il répondit simplement : « D'accord. Quand tu veux. »
Puis il retourna à son texte, ajoutant quelques lignes sur Vidal et son petit royaume, sur les dynamiques de pouvoir observées, sur la microsociété du déchet avec ses règles tacites et ses hiérarchies invisibles.
Son père frappa à la porte, l'entrebâilla.
— Ta mère a fait des crêpes.
Phil acquiesça, sauvegarda son document, puis se leva. Ses muscles protestaient moins qu'à son réveil.
— J'arrive, dit-il. Je finissais juste... d'écrire.
Robert haussa les sourcils, semblant sur le point de dire quelque chose. Puis il se ravisa, acquiesça simplement avant de sortir.
Phil jeta un dernier regard à son écran. Pas grand-chose, quelques pages de prose brute, sans ambition littéraire. Mais un début.
Il intitula le document : « Journal du centre de tri ».

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