Chapitre 5
Althéa mit pied à terre en arrivant dans la grande cour de la résidence des Yrwen, proche du Palais royal.
La vaste bâtisse de pierre blanche, aux toits de tuiles vernissées, dominait le quartier autant par son imposante prestance que par son élégance intemporelle.
Sans attendre qu’un palefrenier vienne s’occuper de sa monture, elle entraîna Syrion, son destrier, vers les écuries.
- Maîtresse d’Yrwen ?
La Duchesse se retourna et sourit au maître des écuries. L’homme, âgé d’une soixantaine-dizaine d’années, les cheveux blanchis par la vie, les mains piquetées de taches et tremblantes, lui avait appris à monter avant même qu’elle ne sache marcher.
Elle abandonna le licol de sa bête et serra les mains du vieux entre les siennes avec enthousiasme.
- Mon cher Gareth, tu sais bien qu’il n’y a pas de formes entre nous, enfin ! Comment vas-tu ?
- Maintenant que tu es de retour, ça va aller comme sur des roulettes, petite.
- Et ta santé, alors ?
- Oh, tu sais, maîtresse, mon arthrite me fatigue. Mais le neveu et le petit-fils apprennent bien le métier. L'Igor et Petit Jacques.
- Je m'en souveins comme si c'était hier, nous avons fait les quatre cents coups ensemble !
- C'est que vous étiez comme les doigts d'une main. Ce sont de bons garçons qui pourront me remplacer.
- C’est excellent, Gareth. Tu mérites de prendre ta retraite. N’hésite pas à m’en faire part dès que tu souhaites prendre repos.
- Maître Eryndor m’a fait construire une petite maison dans vos terres. J’ai tout ce qu’il me faut, Maîtresse.
- Mon frère a eu raison. Où est-il, d’ailleurs ?
- Au jardin. Il voulait te composer un bouquet, si je me rappelle bien.
- C'est bien lui.
- Tu lui as tellement manqué, maîtresse.
Des larmes brillèrent dans les yeux du bonhomme.
- Tu nous as manqué à tous. Tu es partie si longtemps.
- Je reste désormais, rassura Althéa. Je vais rejoindre de ce pas Eryndor. Donne une double ration de foin à Syrion pour moi, veux-tu ? Il a bien cavalé ces derniers jours.
Sur ces paroles, et après une accolade à son vieux maître d’équitation, la jeune femme se dirigea vers les jardins.
Elle avança, inspirant à pleins poumons l'odeur d'herbe fraîche et de terre après la pluie. L'odeur de chez elle.
Elle s’arrêta à quelques pas de la tonnelle, le dos contre un arbre, observant avec un doux sourire le jeune homme penché sur les rosiers.
Eryndor avait dépassé la trentaine, mais son visage gardait quelque chose d’enfantin, avec ses joues rondes et ses yeux en amande qui s’éclairaient au moindre sourire.
Sa chevelure sombre, soigneusement peignée par une servante chaque matin, retombait en mèches épaisses sur son front.
Il parlait avec une lenteur tranquille, choisissant ses mots comme on cueille des fleurs au bord du chemin.
Son rire, sonore et entier, emplissait les pièces plus sûrement que les conversations compassées des nobles.
Il aimait les choses simples : les échecs dont il ne retenait pas toujours les règles, les histoires de batailles racontées par sa sœur, les promenades dans les jardins du palais où il connaissait chaque arbre par son nom.
Il avait une force étonnante dans ses bras larges, et il lui arrivait d’étreindre la Duchesse avec tant d’ardeur qu’elle en chancelait.
Mais c’était surtout son regard, pur et direct, qui désarmait quiconque le croisait : on ne pouvait y lire ni ruse, ni hypocrisie, seulement une tendresse sans faille.
- Eryndor !
Il se retourna aussitôt, un bouquet à la main.
- Althéa !
Eryndor se précipita sur sa sœur et l’embrassa avec enthousiasme, manquant de la renverser d'enthousiasme.

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