Chapitre 30
- Faut qu’tu rentres ch’toi, fit Marina après un silence.
- Tu me mets dehors ?
- C’pas ça. Juste, j’ai à faire.
- Je comprends, répondit la Duchesse avec un sourire indulgent. Je suppose que je n'ai pas besoin de te rappeler d'être prudente ?
Marina hésita puis se jeta dans les bras d’Althéa qui la reçut avec surprise. Elle caressa maladroitement le dos de la petite.
- T’es t’jours ma grande sœur, hein ? murmura cette dernière.
- Oui, répondit la Duchesse en lui ébouriffant les cheveux.
La jeune femme se dégagea en reniflant.
- Allez, file, générale, fit-elle en s'essuyant le nez du dos de la main.
- Je viendrai te rendre visite, promit Althéa.
- T'as intérêt ! meanaça Marina pour la forme, mais son sourire de travers démentait son ton grincheux.
Althéa se glissa souplement par la fenêtre et se réceptionna au sol avec une roulade. Elle siffla Elien, qui galopa à sa rencontre.
- On rentre à la maison, ma belle, murmura-t-elle à l'oreille de la jument qui piaffa à l'idée de retrouver l'écurire confortable et la nourriture à volonté.
L’aurore se levait. La générale remonta sa capuche. Les marchands ouvraient déjà leurs échoppes et des enfants s’élançaient dans les rues.
Au galop, Elien remonta les rues qui commençaient à peine à s'animer. De retour à la demeure d’Yrwen, la Duchesse lui servit à sa monture une double ration d’avoine.
Elle remercia les palfreniers, debout de bonne heure, et s'occupa elle-même du soin de jument à qui elle murmurait toujours des mots doux.
- Merci pour ton service, ma douce. Tu peux te reposer.
Avec une dernière caresse, elle quitta les écuries pour regagner sa chambre et sonna. Moins d'une minute plus tard, une servante frappait.
- Oui, Votre Altesse ?
- Préparez-moi un bain s'il-vous-plaît.
Les servantes s’empressèrent d’apprêter la salle d’eau, pendant que la Duchesse attrapait des vêtements propres.
Quand enfin elle se glissa dans l’eau chaude, elle soupira de bien-être. Elle n’avait pas eu le luxe de se détendre dans une eau fumante depuis une éternité.
Le souvenir de sa brève conversation avec la Reine la hantait, la perspective de devoir la rencontrer régulièrement et de lui rendre des comptes sur l’éducation de sa garde ne l’enchantait pas.
Elle fit tourner son verre de vin rouge en observant le liquide rubis. Noyer ses démons dans l’alcool n’était pas la solution, certes. Mais elle ne savait pas quoi faire.
Faire face à celle qui avait été son amie d’enfance ? Lui présenter ses condoléances pour son bâtard de père et ses félicitations pour son règne ?
Elle y avait déjà pensé et repensé, fait tournoyer les mots dans sa tête, mais ils n’avaient jamais le sens qu’elle voulait.
Non, c’était mieux d’éviter au possible la confrontation et, surtout, de garder sa place : Générale et Duchesse.
Quelques mots n’allaient pas régler une amitié déchirée par les événements et les débats politiques, ni effacer les dissensions qui les éloignaient.
Althéa se dressa et enfila un peignoir. Devant le miroir, elle s’attarda une seconde sur la longue cicatrice qui traversait ses côtes à gauche. Encore rosée, elle n'était pas complètement cicatrisée.
Enfin elle enfila chemise et pantalon et lissa ses cheveux.
- Au travail.

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