Chapitre I - Yrsa, les vaches et la boue

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Les joues rougies par le froid, Yrsa s’affairait avec une énergie têtue à puiser de l’eau. À Pye, l’hiver s’accrochait comme une bête hargneuse, recouvrant les champs de neige lourde, gelant l’air au point de brûler les poumons. Malgré ce froid glacial, la ferme de Jorund restait active. On s’agitait, ça grouillait dans tous les coins. Le bois devait être fendu, les bêtes pansées, la glace brisée dans les abreuvoirs.

 Yrsa était esclave depuis ses six ans. Elle n’était rien ici, juste une travailleuse parmi tant d’autres mais, dans sa tête, elle n’avait jamais cessé d’être plus que ça. Tantôt elle était une exploratrice, tantôt une dame chevalier, tantôt une marchande célèbre et terriblement riche…ou encore une reine de l’Ouest, se pâmant dans son château avec un harem constitué des plus beaux hommes. Oui, Yrsa rêvait…et elle rêvait en grand. Mais malgré son imagination débordante, elle n’espérait rien d’autre du futur que des cochons qui se roulent dans la boue et la lessive à l’eau glaciale du puits.

 Alors qu’elle portait un seau d’eau vers l’étable, elle s’arrêta net, les pieds plantés dans la neige : face à elle, une vache curieuse la regardait fixement, du foin dépassant de sa gueule. Elle éternua, plissa les yeux puis prit une grande inspiration. Et, elle déclara d’une voix grave :

  • Toi, noble créature. Sache que tu es témoin du plus grand exploit de l’histoire des douze royaumes. Hier, j’ai vaincu dix trolls des montagnes !

La vache cligna lentement d’une paupière. Puis de l’autre. Yrsa s’agita.

  • Avec mes mains nues !

 Le seau glissa et répandit son eau sur les sabots de la bête qui leva presque les yeux au ciel. Yrsa pesta, seule dans le froid. Dans ce coin perdu du sud de Pye, les jours se ressemblaient tous. Pourtant, derrière la solitude, la rudesse et l’ennui, Yrsa nourrissait toujours un infime espoir d’autre chose. Même si ses rêves n’étaient que des mensonges qu’elle se racontait à elle-même…et aux moutons.

  • Tu traînes encore, Yrsa, lança une voix sèche derrière elle.

Yrsa se retourna brusquement. Hild. Encore elle. La vieille peau était collée à ses basques comme une tique au flanc d’une vache.

  • Oh, merci Hild, je savais que je pouvais compter sur toi pour surveiller ma productivité. Dis-moi, veux-tu que je note tes heures supplémentaires quelque part ?
  • Tu crois que ta jolie figure va t’épargner les gifles ?
  • Non…mais peut-être qu’avec un peu de chance, il tapera à côté et pas sur moi.

 Hild cligna des yeux, déconcertée par tant de bêtise. C’était une vieille esclave disgracieuse, qui n’avait jamais eu pour elle que des regards de travers. Elle était née ici, de parents esclaves, et servait la famille du maître depuis toujours. Hild n’avait jamais été assez jolie pour servir de concubine et cela avait probablement contribué à son aigreur.

 Elle avait passé soixante années de sa vie à laver les dessous de toute la famille. Elle passait souvent ses nerfs sur Yrsa, puisque leurs tâches se chevauchaient fréquemment : la moindre erreur de la jeune fille déclenchait une pluie de reproches de la bouche de la vieille peau. Yrsa pinça les lèvres et se détourna pour se remettre au travail. Elle ne préférait pas rajouter d’huile sur le feu. Sauf qu’Hild ne voulait pas lâcher sa robe.

  • Tu n’es qu’une petite insolente !
  • Et toi, une vieille peau ! répondit aussitôt Yrsa, ça fait des années que tu me tombes dessus à chaque fois que je respire un peu trop fort. Je me dis qu’un jour, tu finiras par me remercier d’exister : sinon, à qui parlerais-tu, toute la journée ? Aux vaches ?

 Hild resta bouche bée pendant une seconde, le rouge montant sur ses joues flasques. Elle leva la main, prête à gifler Yrsa. Cette dernière se pencha en arrière d’un air théâtral.

  • Attention ! Si tu abîmes ma jolie figure, je risque de devenir aussi charmante que toi.
  • Sale petite…!

La porte de la grange s’ouvrit alors avec fracas.

  • Trêve de bavardages ! tonna le contremaître. Vous croyez que la ferme va s’entretenir seule ? Et toi, Yrsa, ajouta-t-il en désignant la jeune femme, explique-moi pourquoi l’eau n’a pas encore été mise à chauffer.

 Un silence lourd s’abattit dans la cour. Yrsa s’inclina sans un mot, le sourire figé. On ordonna à Hild de rentrer le troupeau pour la soirée : une tempête se profilait à l’horizon. Les bêtes s’agitaient déjà et le vent avait redoublé, projetant des ombres inquiétantes sur la ferme. Ketill posa son regard sur Yrsa, dur comme une pierre. Il aimait l’ordre ; il l’aimait l’efficacité. Mais il savait que crier n’était souvent pas la meilleure façon d’avoir une ferme qui fonctionnait.

  • Tu traînes trop, gronda-t-il. Tu as une heure pour terminer ce que tu as commencé, ou je t’affecte au rangement du grenier. Toute la nuit.

Avant qu’elle n’ait pu répondre, il lui fila une tape sèche derrière la tête. Un coup rude, précis, fait pour lui ramener les pieds sur terre. Yrsa sentit l’impact, le feu aux joues.

  • Maintenant, file, ajouta Ketill en la dévisageant.
  • Oui, m’sieur.

 Yrsa se remit au travail, et la journée se passa ainsi, sans encombres supplémentaires. Sans croiser Hild, ni Ketill. Le soir, ses pas la menèrent à l’écurie, où elle chercha un peu de solitude. Pas question de se retrouver dans le dortoir avec les autres esclaves, pas tout de suite.

J’ai combattu…un ours. Aux griffes acérées. Gigantesque ! Et j’ai encore oublié de boire de l’eau avant. Bravo, dame Yrsa.

 Une jument la fixa, l’air incrédule, persuadée qu’Yrsa était en train de virer chèvre. Elle s’empara d’une fourche.

  • Et là, bim, bam ! Je l’ai assommé du plat de mon épée légendaire ! Bien sûr, il m’a supplié de le laisser en vie. Alors, dans ma grande mansuétude, je l’ai épargné. Il erre encore dans le coin, prêt à s’acharner sur d’autres pauvres victimes… Mais moi, la fière Dame Yrsa, je l’en empêcherai.

 L’animal en face d’elle hennit. Yrsa posa son front contre son museau et resta ainsi un long moment, pour une fois habitée par le calme. Elle partit se coucher peu de temps après. Une nuit sans rêves, sans rien… si ce n’est ses pensées épiques de conquérante d’ours. L’aube pointa le bout de son nez et elle fut parmi les premiers à se réveiller. Elle s’habilla rapidement et sortit de la cabane qu’elle partageait avec ses compagnes. Peu de personnes l’appréciaient ici, à cause de ses mensonges et ses histoires rocambolesques.

 Le matin était glacé, et l’eau du puits mordait les doigts d’Yrsa. Elle avait très peu dormi, mais se sentait malgré tout en forme. La neige avait recouvert la ferme, et l’hiver, au grand désespoir de la jeune femme, ne faisait que commencer. Comme tous les matins, elle brisa la glace du ruisseau avant de se diriger vers l’étable pour traire les vaches. D’autres esclaves s’occupaient du reste du bétail. Peu à peu, la ferme s’animait, et elle fut rejointe par deux camarades à peine plus âgés qu’elle.

  • Après ça, il faudra faire une lessive, lui dit l’un. Beaucoup de torchons et de langes.
  • La maîtresse nous a donné cette tâche en priorité, renchérit l’autre, il faudra laisser Finn s’occuper du reste des bêtes.
  • Bien, bien, répondit Yrsa, peu enthousiaste.

 Si elle devait choisir une tâche préférée, ce serait celle-ci : s’occuper des animaux. Eux, au moins, l’écoutaient attentivement lors de ses envolées lyriques parfois interminables. Et, entassés les uns contre les autres, ils tenaient chaud, rendant les journées plus supportables.

 Après la traite des vaches, Yrsa se dirigea vers le ruisseau. Le froid mordait ses doigts et ses joues. L’eau sombre clapota, lourde et glaciale lorsqu’elle y plongea une chemise en lin. Le tissu était rêche et lourd, imbibé. Elle le sortit aussitôt et la battit avec une batte de bois, de coups secs et réguliers, projetant l’eau sale mêlée de cendre.

 Plusieurs esclaves se mirent à chanter pour se distraire. Yrsa, rêveuse, imaginait voguer sur la Mer de Nord, capitaine d’un navire de fiers guerriers virils et bagarreurs, assoiffés de batailles épiques desquelles elle sortait victorieuse. L’épée au poing, sa cotte de mailles scintillant sous le soleil. Ses phalanges brûlaient, engourdies, mais elle s’en fichait.

Près d’un grand chaudron, d’autres linges bouillaient dans une eau chargée de cendres, d’argile et de saponaire. Yrsa, le nez rougit, soupira si fort que six têtes se tournèrent vers elle.

  • Savez-vous, dit-elle en frottant une chemise, que dans le plus grand palais de l’empereur de Ferris, on lave pas le linge dans l’eau ?

Quelques esclaves levèrent les yeux au ciel, une autre soupira.

  • Ah, ça non ! reprit-elle en fronçant les sourcils, les serviteurs utilisent du lait d’ânesse. Plus doux pour la peau et les chemises sont si blanches qu’elles nous aveuglent au soleil !
  • Bien sûr, dit une jeune fille aux cheveux blonds, et moi, je suis la fille cachée d’Odin … mais j’ai perdu ma couronne dans le fumier. Tu veux bien la chercher pour moi ?

 Les autres éclatèrent de rire. Yrsa bomba le torse, secouant son vêtement comme un manteau digne des plus grands souverains. Puis, elle reprit son discours en gesticulant, éclaboussant sa voisine qui lâcha un juron.

  • Vous pouvez bien rire, mais c’est vrai ! J’en ai vu de mes propres yeux. J’y ai même trempé mes cheveux, une fois. C’est pour ça qu’ils brillent…
  • Brillent ? Ironisa une autre. Ils sont aussi rêches qu’une corde.
  • Tais-toi donc, Yrsa, grommela l’aînée, t’as jamais vu d’palais, sombre idiote !

Yrsa haussa les épaules, bravache, en se donnant un air important.

  • Ce n’est pas ma faute si je sais des choses que vous ignorez.
  • Tu devrais avaler de la cendre plutôt que d’en mettre dans l’eau, rétorqua Ymir, l’esclave blonde, ça nettoiera peut-être ta langue. Tu n’es qu’une menteuse, Yrsa, une bonne à rien. On se fatigue toutes pour rattraper tes bêtises !

 Yrsa se figea et ouvrit de grands yeux indignés, portant une main théâtrale sur sa poitrine. Puis, elle déclama d’une voix tremblante :

  • Moi ? Une menteuse ? Une bonne à rien ? Arrête, tu me vexes…
  • Espèce de corbeau famélique ! rétorqua l’autre en se levant.
  • Toujours aussi flatteur. Pour autant, on n’a pas envie de se boucher les oreilles avec de la paille quand j’ouvre la bouche. Tu devrais prendre exemple.

 Ymir se raidit, rouge de rage ; les autres esclaves murmurèrent et se reculèrent, certains étouffant un rire. La plus vieille intervint alors, son battoir brandi d’un geste sec.

  • Assez !

Elle les sépara d’un coup d'œil acéré.

  • Vous deux ! On n’a pas de temps pour votre pitreries. Frottez, et que ça brille ! Sinon, je vous fais avaler l’eau du bassin.

 Le travail reprit dans un silence lourd, seulement rythmé par le claquement des battoirs et le gargouillis de l’eau glacée du ruisseau. La fin de matinée arriva vite, et Yrsa se dirigea vers l’arrière de la cour pour étendre le linge. Les filles accrochaient les tissus sur les cordes rêches, chantonnant pour se motiver une fois de plus. Les chemises, raidies par le froid, claquaient comme des drapeaux dans le vent. Une brassée de toile mal accrochée bascula soudain sur Yrsa, enveloppant son visage. Elle se débattit en tous sens, frappant la toile avec ses poings.

  • Lâche-moi, espèce de maudite culotte !

 La jeune femme parvint enfin à arracher le tissu de ses yeux. Elle se rendit soudain compte que les chants avaient cessé. Le calme du matin, éclaté par des cris stridents. Yrsa cligna des yeux, son linge encore à la main, stupéfaite. Le fracas des portes et le bruit des pas lourds résonnaient dans la cour. Quelque chose n’allait pas. Très vite, elle comprit : ce n’étaient pas ses camarades qui se chamaillaient.

 Soudain, dans la lumière blafarde de l’hiver, elle vit la tête tranchée d’Ymir virevolter dans l’air avant de retomber lourdement dans la neige. Son sang contrastait violemment sur la neige immaculée. Une odeur âcre de métal monta au nez d’Yrsa, qui étouffa un cri dans sa gorge. Son cœur battait à tout rompre. Les chemises, les cordes, le linge…tout ce quotidien d’ennui et de corvées se révélait soudain ridicule face à l’horreur qui les frappait.

Une silhouette massive surgit derrière les cordes à linge. Le sang d’Yrsa se glaça. Mercenaires, pensa-t-elle.

 Instinctivement, elle se recroquevilla derrière un drap encore pendu à une corde, faible camouflage face aux géants armés. Puis, d’un mouvement brusque, elle se faufila hors de la cour pour rejoindre la forêt. Ses bottes crissaient sur la neige gelée. Le froid mordait son visage, son cou, ses doigts engourdis peinaient à s’accrocher aux branches des arbres. Elle courut le plus vite possible, le souffle court, cherchant des yeux la lisière de la forêt. Elle jeta un coup d'œil par-dessus son épaule et aperçut des silhouettes massives venir dans sa direction.

  • Oh, par tous les dieux, souffla-t-elle, déjà en train de calculer mentalement de combien de façon elle pourrait mourir dans la prochaine minute.

 Soudain, le sol se déroba sous ses pieds. Yrsa glissa dans une pente boueuse et humide, la neige et la glace la faisant rouler comme une bille. Elle heurta des racines et des troncs, lui coupant le souffle sous le choc. Tenta de se rattraper en plantant ses doigts dans la boue avant de s’écraser dans des marécages. La jeune femme poussa un cri sous le choc. La vase glaciale s’infiltra dans ses vêtements, alourdissant ses membres.

  • Oh, par tous les dieux…c’est pas possible, c’est pas possible…quelle gourde !

 Yrsa se releva d’un bond, les côtes douloureuses. Le vent et les battements de son cœur, les cris — tout avait été remplacé par le silence humide de la forêt. Elle cligna des yeux, tremblante. Elle était seule, isolée et pourchassée. Il fallait qu’elle bouge. Alors elle mit un pied devant l’autre pour se sortir de ce bourbier. Croyant trouver un appui plus ferme, elle leva un pied rempli de boue mais au lieu de sentir la succion du marais, sa jambe toute entière s’enfonça dans un vide glacial. Son échine se glaça d’effroi.

  • Mais qu’est-ce qu—

 La vase céda sous elle, se transformant en une matière liquide et mouvante qui n’avait plus rien à voir avec la texture épaisse du marécage. Des éclats de lumière bleutée serpentèrent entre ses jambes, comme des éclairs et elle fut happée par la terre, littéralement.

 Puis, soudain, il n’y avait plus d’envers ni d’endroit. Elle chutait dans une immensité stellaire. Le monde se renversa, le haut et le bas se confondirent, son estomac se retourna. Enfin, dans un éclat aveuglant, elle fut projetée et atterrit brutalement, vidant ses poumons d’air. Elle resta un instant sur le dos, se demandant si elle venait de réussir le record mondial de la chute la plus improbable de l’histoire. Elle se redressa, étourdie, et cligna des yeux.

  • Par les dessous d’Odin…mais je suis où, là ?

 Elle n’était plus dans la forêt. Ni dans le marécage. S’étendait devant elle une pièce gigantesque, au toit ouvert sur un ciel crépusculaire, constellé d’étoiles et d’aurores boréales. Les murs de marbre blanc étaient couverts de sculptures de créatures mystiques, entrelacées de lierres et de plantes sauvages. La pierre était si propre qu’elle pouvait y apercevoir son propre reflet échevelé.

 Au centre, un immense arbre trônait, entouré d’arches de pierre et de verdure. Il était si immense qu’elle se demandait comment elle avait fait pour ne pas le voir en premier. Elle se prit la tête entre les mains, incapable de décider si elle devait pleurer, rire ou simplement applaudir son infortune congénitale. C’était improbable, même dans ses rêves les plus fous.

  • Bon, très bien. Parfait. Une journée de rêve en perspective.

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