Chapitre II - Gnomes, épée et mensonge
Yrsa titubait, ses mains frôlant les arches de pierre avec fascination. Le sol, recouvert d’un tapis de plantes phosphorescentes, pulsait presque sous ses pas, comme si l’endroit lui-même respirait. C’était complètement démentiel.
Ses yeux noisette se posèrent soudain sur une arche en particulier, d’où pendait une épée : la garde, tout comme le fourreau, était grise et indigo, sculptée en partie dans un motif d’ailes d’oiseau. En son centre, une gemme ocre brillait de mille feux.
L’arme était suspendue par une liane à l’air fragile, suffisamment basse pour qu’Yrsa puisse l’atteindre. Alors sans réfléchir, elle s’élança. La lumière de l’épée l’enveloppa dans un éclat presque aveuglant, et un frisson parcourut son échine quand ses doigts se refermèrent sur le métal froid.
Un “woaw” lui échappa du bout des lèvres.
- Que fais-tu là, humaine ! s’écria une voix aiguë, tranchante comme le vent qui siffle entre les pierres.
- Hein ?
Yrsa fit volte face et se retrouva face à la créature la plus improbable qu’il lui eût été donné de voir dans sa courte existence. Un tout petit homme, trapu, au visage buriné, aux yeux d’un vert perçant, avec une barbe courte, hérissée comme des brindilles sèches. Et des oreilles pointues.
La jeune fille, estomaquée, leva les mains.
- Ouh là, attendez…
- Trop tard ! Tu n’aurais jamais dû toucher à l’Épée ! Tu—
Avant qu’il ne puisse achever sa phrase, un autre surgit — il avait des cheveux vert pétard — et la propulsa en arrière d’une onde de choc. Une force invisible l’attira vers le portail qui l’avait amenée, la précipitant à travers le voile des mondes. Les derniers mots de la créature se perdirent dans un grondement, puis ce fut le noir.
Accroupi au sommet d’une pente boueuse, Rùnar observait le paysage avec prudence. Un marécage s’étendait devant lui, en contrebas, comme une mer grise et mouvante. Ses quatre compagnons se tenaient derrière lui, les bottes enfoncées dans la neige détrempée.
- Ce sont des traces fraîches, regarde ! ajouta l’un, désignant les sillons laissés par les pas d’Yrsa.
- On dirait qu’elle est passée par là. Nous devrions descendre, dit un autre, le souffle court.
Rùnar fronça les sourcils et hocha la tête. Le petit groupe dévala prudemment la pente, prenant garde de ne pas glisser, chaque pas soulevant des éclaboussures de boue. Le marécage s’ouvrait devant eux, vaste et silencieux, comme une étendue sans fin. De hautes herbes frémissaient dans la brise et une brume légère commençait à se lever.
- Il n’y a plus aucune trace, souffla un troisième en s’accroupissant au bord de l’eau.
- L’eau doit être plus profonde qu’on ne le pense. Elle a dû avancer et se noy—
La surface bougea. Une gerbe d’eau jaillit violemment et une jeune fille rousse surgit des profondeurs pour s’écraser dans la boue avec la délicatesse d’un soldat ivre. Ses vêtements, humides et alourdis par l’eau et la terre, collaient à sa peau. Ses cheveux roux encadraient sauvagement son petit visage ovale et pâle. L’eau retomba en fines gouttelettes autour d’eux.
- Par tous les dieux…, murmura un homme à la barbe fournie. Mais qu’est-ce-que c’est que ça ?
Rùnar fixa la jeune fille, bouche bée. Soufflant comme un bœuf, les pieds enfoncés dans la vase, elle tenait entre ses bras une épée comme si sa vie en dépendait. Le jeune homme n’eut pas le temps de réagir que le quatrième compagnon, un colosse un peu brutal au visage buriné, bondit en avant sans prévenir.
- La relique, donne-la-moi ! hurla-t-il en attrapant les bras de la fille.
- Eh, mais qu’est-ce que… mais arrêtez !
Elle se débattit violemment, sous les yeux ronds des quatre autres, avant que son adversaire ne lui envoie un coup de pied bien placé dans l’abdomen. Elle s’effondra à terre en toussant et en crachant, le goût du sang lui emplissant la bouche. Le géant saisit l’arme à pleine main…et hurla aussitôt de douleur. La lame le brûlait, comme si le métal était vivant. Ses doigts se crispèrent, noircissant sous la lumière que dégageait la lame, et en un instant, peau et chair furent réduites en cendres. Le corps de l’homme trembla, un cri muet s’échappant de sa gorge. Ses compagnons reculèrent, stupéfaits. La rouquine, la bouche sanglante, récupéra son arme.
- Tremblez, misérables mortels ! cria-t-elle, levant l’arme au-dessus de sa tête. Je suis la Fée des Marécages ! Fille de Njord, dieu de la mer et du vent ! Cette Épée est l’ultime clé de mon destin ! Vous ne pourrez point me l’arracher !
- Espèce…de salope ! jura le blessé, roulé en boule par terre.
- Tout de suite les grands mots. Sachez, pauvres…débiles, que je suis Yrsa, première de ma lignée, héritière et émissaire de Njord. Maintenant, à genoux !
Le temps que l’information monte au cerveau de Rùnar et le plus superstitieux de ses compagnons se jeta à genoux. Un autre se précipita vers le blessé pour lui faire un garrot. Le plus petit et le moins crédule du groupe, Arolde, resta la bouche grande ouverte.
- On a contrarié une enfant de Njord, c’est une catastrophe, se lamenta l’homme agenouillé.
- Elle nous a traités de débiles, là, non ?
- Pitié, Fée des Marécages, pardonnez-nous ! Nous ne voulions pas vous offenser !
Rùnar soupira si profondément que le bruit aurait pu rivaliser avec les plaintes du colosse manchot. Elle ne pouvait pas être sérieuse… Il passa sa main dans ses cheveux blonds, puis croisa les bras. L’étrangeté de la situation le dépassait totalement, et pourtant il ne pouvait nier un détail crucial : cette fille était la seule à pouvoir toucher la relique. Il devait réfléchir vite.
- Par tous les dieux, marmonna-t-il en rengainant son arme, je sens qu’on va le regretter.
La fille fit un tour sur elle-même, haletante. Son épée scintillait toujours entre ses mains.
- Dans ma grande magnanimité, je vous pardonne. Et toi, ô Épée de Lumière, tu m’obéis parce que je suis ta digne héritière !
- Fée des Marécages, intervint finalement Rùnar en avançant d’un pas prudent.
Yrsa se tourna vers lui en ramenant le fer tout contre sa poitrine. Le jeune homme, les yeux toujours fixés sur la rouquine trempée et boueuse, posa un genou à terre, la tête légèrement inclinée.
- Fée des Marécages, dit-il avec un sérieux feint, nous reconnaissons votre pouvoir. Votre pouvoir dépasse notre entendement, c’est évident. Nous avons besoin de vous, altesse.
Un murmure incrédule parcourut ses compagnons. Yrsa battit des cils, confuse. Arolde fronça les sourcils, comprenant aussitôt le jeu de son ami.
- Attends… Tu veux vraiment l’emmener à Arnsketill ?
- Tu veux qu’on fasse quoi d’autre ? répliqua Rùnar, agacé. La jeter à nouveau dans le marais ?
- Eh ! J’ai entendu ! protesta Yrsa.
- Altesse, reprit-il en ignorant sa remarque, vous seule pouvez manier cette arme. Et sans elle, nous sommes condamnés. Je vous en conjure, aidez-nous.
Il échangea avec son ami un regard lourd ; ils n’eurent pas besoin d’en dire plus. Les trois autres s’étaient figés, attendant les ordres. Yrsa raffermit sa prise sur l’arme, essayant d’avoir l’air plus sûre d’elle. Son cœur battait à tout rompre.
- Si votre chef souhaite s’entretenir avec une fille du dieu Njord, dit-elle d’une voix assurée, qu’il se montre digne de cet honneur.
Rùnar inclina légèrement la tête, un sourire effleurant ses lèvres.
- Il saura se montrer à la hauteur, ô Grande Fée.
Il appuya sur ces derniers mots avec fermeté, et le silence retomba. Yrsa sentit la tension se resserrer autour d’elle et lui couper le souffle. Son premier réflexe fut de chercher un échappatoire, mais elle devait se rendre à l’évidence : entre la vase et ces cinq hommes qui barraient toute retraite, elle était fichue. Aucun chemin de fuite. Mais ces idiots avaient mordu à l’hameçon.
- Fort bien, déclara-t-elle d’une voix qu’elle voulut impérieuse. Conduisez-moi à votre chef. Et ne touchez plus à mon arme. Sinon, je vous transformerai en chèvres.
- Personne ici n’oserait vous la prendre, répondit simplement Rùnar.
Il fit un signe à ses compagnons, et le groupe s’ébranla lentement entre les arbres. Rùnar, en queue de file, jeta un dernier coup d’œil à la jeune femme qui marchait devant lui. Elle avançait, droite, la fierté accrochée à ses épaules comme un manteau. Un manteau trop large pour elle. Elle était presque aussi grande que lui mais d’apparence frêle sous sa robe boueuse.
- Arnsketill va me tuer, murmura Rùnar en se frottant le visage d’une main.
- C’est sûr, rétorqua Arolde tout près de lui. Bon sang, mon frère, qu’est-ce qui t’as pris ?
- On ne pouvait pas faire autrement. Si on la tue, on ne peut plus utiliser la relique. Varg a perdu ses doigts. On était au pied du mur.
- Eh bien, prions pour qu’il ait un plan, parce que là, on s’est fourrés dans un sacré merdier.
Le retour vers la ferme fut un vrai spectacle, laissant Rùnar avec un épique mal de crâne. Son épée dans les bras, ses cheveux roux rebondissant à chaque pas, Yrsa s’affairait à faire tout son possible pour impressionner les plus naïfs du groupe — et ennuyer les plus terre-à-terre.
- Soyez attentifs, mortels ! annonça-t-elle d’une voix forte, digne d’une conteuse de grandes sagas. Chacun de vos pas doit honorer ma divine lignée. Et savez-vous comment vous y prendre ?
- Non…?
- En sautant par-dessus cette flaque, juste ici. Cela vous assurera la pérennité de votre descendance. Et n’oubliez surtout pas de claquer des doigts juste après.
Baldr, le compagnon superstitieux, se tourna vers Rùnar comme pour obtenir son approbation. Et, lui, dans tout ça, devait rester sérieux.
- Oui, oui…faites comme vous voulez. Tant que cela assure la pérennité de la relique et de nos vies, dit-il avec ironie.
Baldr sauta dramatiquement par-dessus la flaque d’eau, puis claqua des doigts. Varg le colosse, le bras entier en écharpe, le regarda d’un air abasourdi.
- Tu crois qu’on devrait le faire…? demanda Finn, le brun mal peigné.
Rùnar serra les dents et prit la tête du groupe. Tout ça commençait à sincèrement l’énerver. Pourtant, il était doté d’une grande patience, à l’origine. Mais Yrsa semblait avoir un talent inégalable dans l’art de faire sortir les gens de leurs gonds, peu importe la solidité de leur calme. Ce fut la goutte de trop quand elle s’arrêta et pointa du doigt une branche tombée au sol. Une branche tout ce qu’il y a de plus banale, mais orientée dans leur direction.
- Voyez ! Même la nature semble conspirer pour révéler ma destinée…Notre destinée.
Rùnar leva les yeux au ciel et, d’un regard tueur, ordonna à ses compagnons d’avancer, ignorant Yrsa. Cette dernière commençait très sérieusement à se demander comment elle allait pouvoir se sortir de cette embrouille. Ils arrivèrent à la ferme en plein milieu d’après-midi. Rùnar s’éclipsa un instant ; Yrsa était étonnamment silencieuse, Baldr la suivant de près.
Puis on l’arracha à son garde du corps attitré pour la mener vers ce qui fut la maison de son maître. Elle tâcha d’ignorer les corps ensanglantés de ses anciens camarades. Ce champ de bataille lui donnait une étrange impression de déjà-vu et il commençait à lui être difficile de garder son sang-froid.
- C’est ici, Grande Fée, lui dit Rùnar d’un ton tranquille tout en poussant la porte.
Bien, cette fois, elle était définitivement morte.
La maison était silencieuse, à l’exception du crépitement d’un feu dans l’âtre. Yrsa, trempée, les vêtements collés par la boue et le sang au visage, tenait toujours l’épée serrée contre elle, comme si sa vie en dépendait. Elle connaissait très bien cette pièce, et la voir ainsi vidée de ses habitants lui serrait le cœur d’une drôle de façon.
Assis derrière une table, les doigts entrelacés, le regard fixe, se tenait un homme à la silhouette marquée par l’âge et les combats. Ses cheveux grisonnants étaient attachés en catogan, sa barbe était fournie et ses yeux vert clair en amande la fixaient avec une grande attention. Le plus frappant était la cicatrice béante sur la joue, qui déformait partiellement sa bouche et laissait entrevoir ses dents. Yrsa déglutit, un frisson d’horreur lui parcourant l’échine.
- Rùnar. Qu’est-ce-que tu m’apportes là ? demanda-t-il calmement mais avec autorité.
Yrsa se redressa, adoptant un air solennel et théâtral, mais aucun mot ne sortit de sa bouche.
- Nous avons trouvé la relique, Arnsketill. C’est l’épée que tient cette fille, dit Rùnar en s’adossant contre un mur, les bras croisés.
- Je suis la Fée des Marécages, fille de Njord, dieu de la mer et du vent ! Cette Épée… est la mienne depuis que les courants du destin l’ont confiée à mon humble personne, intervint Yrsa en la hissant au-dessus de sa tête.
Rùnar soupira bruyamment. Enfin, son heure était venue.
- Très bien… Fée des Marécages. Faisons simple : je ne te crois pas. Alors maintenant, on arrête les conneries.
Yrsa cligna des yeux, feignant l’indignation.
- Comment osez-vous ? Vous ne voyez pas la lumière divine qui m’entoure ? Je vais vraiment — vraiment — finir par vous changer en chèvre si vous ne—
- Écoute, espèce de saltimbanque de pacotille. Peu importe qui tu prétends être, je sais très bien qui tu es… et je sais que tu n’es rien de tout ça. Maintenant, tu vas me dire la vérité. Parle. Où as-tu eu cette relique ?
Yrsa avala difficilement, ses yeux passant de Rùnar à Arnsketill. Le feu projetait des ombres mouvantes sur son visage, et pour la première fois depuis l’attaque, la jeune fille sembla légèrement fragile. Le coup de grâce survint quand, dans un coin de la pièce, elle aperçut finalement le corps de feu son maître, étendu sur le ventre dans une flaque de sang.
- Très bien… je…je vais tout vous dire, céda-t-elle finalement. J’étais là…tranquille à travailler, quand vous avez surgi — elle leva une main pour imiter la scène — donc, je me suis enfuie. Je suis tombée dans le marais et…BAM ! J’ai été aspirée par l’eau. — Jusque-là, vous me suivez ? Bien. — Je me suis retrouvée dans un endroit étrange, avec des arches…et là…cette Épée. Alors, je l’ai attrapée pour me défendre — contre vous, hein ! — Et, soudain, BOUM ! Surgit un tout petit homme, aux cheveux hérissés et aux oreilles pointues. Il m’a hurlé dessus et m’a rejetée de ce…ce nulle part. Et me revoilà dans le marécage. Face à vous.
Rùnar fronça les sourcils, mais resta silencieux, observant attentivement chaque mot. Arnsketill non plus ne disait rien, mais ne semblait pas en penser moins.
- Je vous le dis honnêtement : je n’ai rien compris à ce qui est arrivé. En revanche, vos hommes… ils se sont sacrément fait avoir.
Épuisé, Rùnar reprit la parole.
- Varg a perdu ses doigts quand il a tenté de lui prendre, expliqua-t-il calmement. Elle semble être la seule à pouvoir l’utiliser, alors je te l’ai amenée afin d’avoir ton avis sur cette histoire. Que faisons-nous ?
- Attendez…et mon avis à moi, alors ?
- Nous n’avons que faire de ton avis, répliqua sèchement le jeune homme.
- Pourtant, je suis la seule à pouvoir utiliser ceci, non ? Et les autres ont gobé mes bobards.
Arnsketill se pencha en avant, posant ses coudes sur la table.
- Notre mission est d’amener la relique au roi Canut. Tu vas venir avec nous, gamine, ordonna le vieux d’une voix grave.
- Je peux au moins savoir de quoi il en retourne ? s’enquit Yrsa, qui avait fait un pas en arrière.
- Nous ne savons pas pourquoi toi et seulement toi, peux toucher cette…épée, répondit Rùnar d’un ton posé. Alors tu vas nous servir de porteuse, c’est aussi simple que ça. Et ai-je besoin de te préciser que tu n’as pas le choix ?
Yrsa ouvrit la bouche pour protester, mais il posa une main sur son épaule, la calmant d’un geste ferme.
- Et je t’assure, petite menteuse : tu ne répéteras rien de notre conversation aux autres Jarnbjorn. Pour eux, tu resteras la Fée des Marécages. Compris ?
Yrsa avala sa salive, consciente qu’elle venait de perdre un peu de contrôle sur sa propre mascarade. Rùnar, lui, se redressa, croisant à nouveau les bras.
- Compris ? insista-t-il en lui jetant un regard noir.
- Compris, confirma-t-elle.
Si ces idiots pensaient qu’ils allaient pouvoir se servir d’elle comme d’une simple porteuse, ils se trompaient : ils allaient vite découvrir à qui ils avaient à faire. Yrsa hocha la tête, puis remit sa cape de mensonge et de comédie.
- Que les vents vous bénissent, mortels.
Un énième soupir de la part de Rùnar. Il allait vraiment finir par la tuer avant la fin du voyage.

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